Habeas campus

ACTUS | Le domaine universitaire de Grenoble fête ses 50 ans et c’est un événement. Avec ses 180 hectares et ses 40 000 étudiants et enseignants, c’est l’un des plus importants de France. Construit sur le modèle des campus américains, le campus, notre campus, est unique à plus d’un titre. Orlando Fernandes

Orlando Fernandes | Lundi 8 octobre 2012

La lumière diurne du ciel de Saint-Martin d'Hères couvre l'espace estudiantin telle une nappe de soie, au-dessus des montagnes environnantes. Étudiants et enseignants avaient rendez-vous jeudi 4 octobre pour assister à la soirée de clôture des festivités du 50e anniversaire du campus de Grenoble. Stands artistiques, discours des représentants des universités, bar loufoque, pièce de théâtre… Les animations ne manquaient pas.

Dès sa création en 1961, ce lieu de vie a été pensé et aménagé comme un campus à l'américaine. Année ô combien charnière puisque c'est également le moment où fut envoyé le premier homme dans l'espace, où fut lancé le premier jeu vidéo de l'Histoire et où la médaille d'or fut attribuée à Le Corbusier par l'American Institute of Architects. Cette année-là, Louis Weil sollicite le ministère de l'Éducation nationale afin d'ériger un campus sur la partie est de Grenoble. À l'époque, le domaine se limitait à quelques arbres, des bâtiments en construction et des champs à la ronde. Louis Néel, Prix Nobel de physique en 1970, directeur du Centre d'études nucléaires de Grenoble et Louis Weil, alors doyen de la faculté des sciences, sont hautement engagés dans le développement du projet, finalement érigé à Saint-Martin-d'Hères après diverses négociations. 50 ans et quelques prises de becs plus tard, nous y voilà. Un campus dense et dynamique, brassant quelque 40 000 étudiants et enseignants-chercheurs, une multitude de disciplines universitaires… Les priorités ont changé : respect de l'environnement, multifonctionnalité, limitation de l'usage de la voiture. Un campus à l'image du monde, en somme. Moderne et imparfait. Les trois massifs montagneux veillent, jour et nuit, au bon déroulement des labeurs.

Meilleure ville étudiante de France ?

La campus regorge de lieux de vie et d'échange. Prenons par exemple l'immense parvis bicolore au devant de la bibliothèque de sciences. Œuvre du paysagiste Tom Hatashita, ce damier en noir et blanc renvoie à l'univers cinétique : le spectacteur se déplace à l'envi sur le terrain, d'où l'illusion d'un sol mouvant évoquant un cheminement, des éclairs ou un échiquier. Entièrement refait en 2003, le parvis, doté de marches et de pentes, est désormais accessible aux personnes à mobilité réduite. Mais chacun possède son lieu du campus préféré. Pour certains, il s'agira de la terrasse de l'Espace vie étudiante. Pour d'autres, ce sera l'entrée de la fac ou de l'école, vue comme un tremplin vers l'avenir ou la possibilité de s'émanciper, intellectuellement et personnellement. À chacun d'animer son petit jardin à sa manière, au gré de ses humeurs et de ses ambitions.

Car oui, que serait le campus sans cette horde d'étudiants qui le foulent quotidiennement ? On en compte près de 35 000 (60 000 sur toute l'agglomération), ce qui fait de Grenoble l'une des villes les plus attractives pour y passer (et réussir) son parcours universitaire. Le magazine L'Etudiant établit chaque année un palmarès des villes où il fait bon étudier. La capitale des Alpes se place en deuxième position, toutes catégories confondues, derrière Toulouse. Si elle brille notamment en ce qui concerne les sports (coucou les pistes de ski et la neige en septembre), l'international (nombre exponentiel d'étudiants étrangers) ou les transports (la campus est desservi par trois lignes de tram et de nombreux bus), Grenoble fait figure de bonnet d'âne en ce qui concerne le logement (il demeure catastrophiquement cher de se loger décemment et les cités universitaires sont d'une vétusté quasi soviétique), les sorties et l'environnement (la cuvette, la pollution, le risque d'inondations). Cette seconde place ne doit donc pas dissimuler des domaines où les efforts à accomplir restent colossaux. Par exemple, toujours selon L'Étudiant, notre cité ne se situe qu'au 14e rang des meilleures villes étudiantes côté études et au 21e pour le logement. Il n'est d'ailleurs pas rare d'entendre que Grenoble est une ville pensée, conçue par et pour les scientifiques et les ingénieurs, au détriment des lettres et des sciences humaines. Stendhal doit être fier… Malgré tout, la ville reste dotée d'un important pouvoir d'attraction. Les étudiants grenoblois « pur souche » ne sont pas si nombreux. Et Michel Destot, maire de Grenoble, né dans le Nord, ne dira pas le contraire. « Quand on s'installe à Grenoble, on n'en part plus », déclarait-il à L'Express en 2009, hebdomadaire qui plaçait la cité iséroise en tête de son palmarès des villes étudiantes. « Regardez-moi : je suis venu faire ma thèse en physique nucléaire et suivre les cours de l'IEP, et je suis toujours là ! ». Et pour preuve : 17 ans que ça dure !

L'exception grenobloise

Au-delà de ses atouts et défauts, le campus rayonne par l'authentique atmosphère qui y règne. Certes, il y a les études, mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit aussi d'un espace de vie dynamique, fruit d'un stakhanoviste travail de la part des collectivités, des associations et des étudiants eux-mêmes. Rares sont les campus où les cultures se mêlent avec une telle harmonie.

En 2007, 7000 élèves étaient étrangers, avec plus de 150 nationalités différentes. Ces expats ont ensuite tendance à rester : un tiers des étudiants "exilés" à Grenoble y débuteront leur vie active. Doit-on y voir une apologie de l'« esprit montagnard » ? Sur 180 hectares se dispatchent trois universités (Joseph Fourier, Pierre Mendès-France et Stendhal) un Institut d'études politiques, un groupement d'écoles d'ingénieurs, l'INP. Le monde de l'entreprise y est bien accueilli : le site isérois a inauguré, en 2004, une Maison de l'entreprenariat destinée à sensibiliser les étudiants à la création d'entreprises. Il n'en fallait pas plus pour que l'ex-ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, en fasse une cible privilégiée pour son plan Campus, parmi cinq autres prétendantes (Bordeaux, Toulouse, Lyon, Strasbourg et Montpellier). Désormais, c'est Geneviève Fioraso qui est chargée du projet, nommée ministre en mai 2012 et toujours députée de l'Isère (son suppléant Olivier Véran siège à l'Assemblée nationale).

Un projet qui en rappelle un autre : celui de l'autonomie des universités, toujours porté par Pécresse. Les corps estudiantins et professoraux ne s'en sont toujours pas remis. Blocages, manifestations, votes à main levée… Tout comme le projet de loi sur le CPE (Contrat Première Embauche) de Dominique de Villepin en 2005, l'annonce a provoqué un cataclysme de mécontentements dans les établissements grenoblois. Et c'est peut être là que se situe tout le charme et la spécificité du campus : une aspiration à l'irrévérence, un esprit rebelle et une volonté farouche de ne pas se laisser dicter ses propres commandements. Si un tel esprit passe l'épreuve du temps et des générations, le campus aura, à n'en pas douter, de belles années d'existence à venir. Le centenaire de 2061 est déjà là.

+ Grenoble, un campus entre ville et montagne de Gilles Peissel, éditions PUG.

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Le pourcent qui fait mouche

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Laetitia Giry | Lundi 8 octobre 2012

Le pourcent qui fait mouche

Le campus a cinquante ans, et à l’époque de la "livraison" des constructions, il a pu bénéficier du "1% culturel", une procédure mise en place par l’État en 1951 qui prévoit de consacrer à la création artistique 1 % du coût de construction d’un bâtiment public. C’est ainsi qu’une trentaine d’œuvres habite les lieux, de la Cornue de Calder (1974, photo) sur l’esplanade de la bibliothèque, à la sculpture Front (1971) de Pierre Székély face à l’entrée de l’UPMF. Un projet qui, on l’imagine bien, en a fait douter plus d’un en son temps, comme l’illustre l’anecdote que rapporte Jean-Louis Quermonne, ancien président de l’UPMF : « Je me suis retrouvé avec ma femme dans l’atelier de Calder en Touraine, et il nous a proposé la Cornue. Je me souviens de la réponse d’un éminent scientifique lorsque j’en ai parlé aux autres universités : "ferraille pour ferraille, faites ce que vous voulez !" » De fait, on les croise sans forcément les identifier, elles font partie du paysage – certaines, si on les regarde, si on les remarque, s’offrent sans conteste comme des œuvres d’art, d’autres se dévoilent de manière plus discrète et subtile. Les "utiles" par exemp

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