Nicolas Trigeassou : à livre ouvert

Portrait | Alors que la rentrée littéraire et ses 567 nouveautés sont au cœur de l’actualité, Nicolas Trigeassou, directeur de la librairie grenobloise Le Square, est sorti des cartons pour évoquer ses romans lus et approuvés. Et en a profité pour nous parler de lui, de son parcours et des enjeux du secteur de l'édition.

Alice Colmart | Mardi 18 septembre 2018

« Je dirais que Yakari, quand j'étais tout-petit, m'a donné envie de me tourner vers les métiers du livre… Ou c'est peut-être plus l'auteur Georges Perec, j'hésite ! » Dans un petit bureau à l'étage de la librairie Le Square, place Docteur Léon-Martin à Grenoble, Nicolas Trigeassou, son directeur vêtu d'une élégante chemise blanche, nous raconte ses passions de libraire. « On ne cesse d'apprendre, d'être bousculé par la création, par de nouvelles propositions, de nouvelles écritures. »

L'occasion unique pour lui de découvrir de nouvelles plumes, c'est notamment cette rentrée littéraire avec ces 567 nouveaux livres qui paraîtront jusqu'à la fin du mois d'octobre. « Avec mon équipe de onze personnes, on défriche, on fait des tris entre les romans à découvrir et ceux qui sont moins indispensables. Il y en a beaucoup. Mais je considère cette surproduction comme une vague porteuse d'énergie. Et c'est un plaisir immense d'être les premiers à découvrir les textes. »

Ce travail d'Hercule mené chaque année dès la fin du mois d'avril l'amène ainsi à dénicher des pépites. « Cette rentrée, il y a des voix que l'on est contents de retrouver comme Maylis de Kerangal avec Un monde à portée de main, Jérôme Ferrari avec À son image, mais aussi des auteurs moins connus comme Bertrand Schefer qui a écrit un texte sur un fait divers qui s'est produit dans les années 1960, un sublime jeu entre littérature et réalité. » Quant aux romans étrangers, le choix du directeur se porte notamment sur Évasion de Benjamin Whitmer, « un polar incroyable autour d'une traque ».

« Quand une personne revient nous dire que le livre l'a touchée, on a gagné »

Bien que ces romans soient ses coups de cœur, Nicolas Trigeassou ne les conseillera pas nécessairement à ses clients. Il attendra plutôt qu'ils viennent à lui. « On ne cherche surtout pas à influencer ou imposer des textes. Il faut accueillir le lecteur et trouver le livre le plus juste dans cet océan de possibilités, mais aussi lui faire entendre d'autres voix. Quand une personne revient nous dire que le livre l'a touchée, on a gagné. Et les personnes nous apportent ensuite elles aussi des idées de lecture. »

C'est sur cette importance donnée au rapport au lecteur que la librairie, créée en 1954 dans un premier temps rue Casimir-Périer et initialement spécialisée dans le savoir et les publications universitaires, a bâti sa réputation. Une réputation que Nicolas Trigeassou entend faire perdurer depuis qu'il en est devenu directeur en 2014, à la suite de Françoise Folliot. Et a priori avec brio. « La librairie a enregistré un chiffre d'affaires de près de 2.6 millions d'euros au dernier exercice. »

Il faut dire que Nicolas Trigeassou a une fine connaissance de l'enseigne qu'il arpente depuis 1999 (à cette période, la librairie a déjà déménagé place Docteur Léon-Martin). C'est après des études de lettres et de sociologie à Bordeaux et deux années à Bristol, en Angleterre, pour se former à la cuisine (son autre passion) que le Poitevin d'origine entre au Square en tant que stagiaire.

« À l'époque, la librairie était membre de l'association L'œil de la lettre qui regroupait une trentaine de librairies indépendantes en France, parmi lesquelles les plus exigeantes. Toutes faisaient une incroyable promotion de la littérature. Je me suis dit que c'était le lieu idéal pour apprendre le métier. » Deux mois plus tard, alors âgé de 27 ans, on lui propose un poste de libraire. Sa carrière est lancée.

Les rencontres, « une possibilité d'entrer dans les coulisses »

Dès lors, ce sont les rencontres, ces discussions avec un écrivain pendant une heure autour de son livre et de son œuvre, que Nicolas Trigeassou continue de développer et qui font la réputation de la librairie. « Pour le lecteur, c'est une possibilité d'entrer dans les coulisses. Un auteur ouvre son atelier, raconte comment il pense les choses, comment il écrit. Pour les auteurs, ça leur permet de voir différentes sensibilités s'emparer de leur texte, écrit en solitaire. » Ainsi, des grands noms comme Éric Vuillard et Mathias Enard, tous deux récipiendaires du Prix Goncourt, ou encore le dessinateur Frédéric Pajak, sont passés entre ces murs.

« Pour avoir ces noms, il faut lire au plus vite leur livre afin de les inviter en avance. D'année en année, on essaye d'avoir des bonnes intuitions et on fait des paris. Les auteurs apprécient l'attention des lecteurs grenoblois et la finesse de leurs questions. Et surtout, ils vivent de beaux moments d'émotion. » Le directeur se souvient de certains d'entre eux, comme « Riad Sattouf qui avait demandé à tout le monde de sourire pour pouvoir envoyer une vidéo à sa maman » ou « Édouard Louis qui, lui, avait dix mamans qui voulaient l'adopter à l'issue de la rencontre ».

À partir de septembre et jusqu'à fin novembre, ce sera au tour du fameux sociologue Pierre Rosanvallon, de la romancière Tiffany Tavernier et peut-être même de la journaliste Florence Aubenas de franchir les portes de la librairie. À noter également la présence en décembre de la créatrice de bande dessinée Zeina Abirached, à l'origine du livre de dessin Le Piano oriental (2015) dans lequel elle rendait merveilleusement hommage à la culture libanaise. Cette fois-ci, elle viendra pour Prendre refuge, un livre écrit en duo avec Mathias Enard.

« Le tissu des librairies est encore important »

Jusqu'ici, tout semble donc avoir coulé de source au Square. Mais Nicolas Trigeassou a pourtant dû, dès sa prise de responsabilité, composer avec des enjeux majeurs, comme celui du développement du marché de l'édition numérique. « La librairie a un site depuis près de quinze ans. C'était au départ un portail où trouver des critiques de livres et des informations sur nos rencontres. Pour être aussi présents sur la vente en ligne, nous avons depuis 4 ans un espace sur lequel on peut réserver, commander, et aussi acheter des livres numériques. Après, je dirais que le numérique n'a pas vraiment chamboulé le secteur de l'édition en France car le tissu des librairies est encore important, l'édition très vive et l'objet très apprécié des Français. »

Et, semble-t-il, particulièrement des jeunes. « Ils lisent beaucoup. Il n y a qu'à voir le développement des lectures jeunesse depuis Harry Potter, une littérature souvent fantastique et complètement nouvelle qu'ils dévorent. Ça correspond à d'autres canons comme la série ou les mangas ! Quand j'étais ado ça n'existait pas. » D'ailleurs, ce ne sont pas les chiffres qui diront le contraire. Selon une étude Ipsos publiée en juin par le Centre national du livre, les 15-25 ans sont 86 % à avoir lu un livre les 12 mois précédents. Ah, le bon vieux livre papier n'a pas pris une ride, et on s'en réjouit, tout comme Nicolas Trigeassou !


Repères

1972 : Naissance à Poitiers

1990 : Classe préparatoire de lettres à Bordeaux

1996 : Arrivée à Grenoble

1996 – 1997 : Voyage à Bristol

1999 : Stage au Square puis embauche comme libraire

2014 : Prise de direction du Square

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Rentrée littéraire : les dents et on lit !

Livres | Embouteillage de nouveautés sur les étagères des librairies. Comme chaque mois de septembre, 500 à 600 livres sont publiés plus ou moins simultanément. On est allés au Square pour obtenir les bons conseils du libraire.

Valentine Autruffe | Mardi 21 septembre 2021

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Chaque année, on se demande lesquels choisir dans ce foisonnement de bouquins. On lit des articles, on épluche les sélections des prix littéraires… Mais rien ne vaut le conseil du libraire du quartier. « C’est assez magique que la rentrée littéraire soit un événement en soi. Dans cet océan, la tâche du libraire, c’est de savoir retenir. Mais en réalité ce travail de défrichage, d’accompagnement, de promotion est permanent », introduit Nicolas Trigeassou, directeur de la librairie Le Square, qui comme les membres de son équipe a lu, au bas mot, une quarantaine de livres cet été. Un roman grenoblois d’abord Parmi eux plusieurs coups de cœur, à commencer par une œuvre grenobloise, L’invention de Louvette, premier roman de Gabriela Trujillo. « Un livre absolument foisonnant, pétillant, sur une femme qui renoue avec l’enfant qu’elle était, en Amérique centrale. » La Fille qu’on appelle, de Tanguy Viel, a également séduit Nicolas Trigeassou. Il raconte l’histoire d’un boxeur en fin de carrière, chauffeur d’un maire très ambitieux, qui tente d’aider sa fille à obtenir un logement social. « La force de ce livre, c’est qu’il é

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Libraires et disquaires lèvent le rideau

ACTUS | Reprise. À l’image de l’ensemble des commerces, librairies et disquaires ont pu rouvrir leurs portes samedi 28 novembre. Une reprise d’activité espérée pendant de longues semaines et attendue par leurs clients.

Sandy Plas | Mardi 8 décembre 2020

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Il y a eu l’attente et l’incompréhension. Puis, finalement, l’annonce au sommet de l’État de la réouverture des commerces. Une bouffée d’oxygène espérée, notamment par les commerces culturels, contraints à la fermeture, fin octobre, car jugés non-essentiels. À Grenoble, comme partout en France, les libraires ont donc pu lever le rideau samedi 28 novembre, pour accueillir à nouveau leurs clients, qui étaient au rendez-vous en ce premier jour d’ouverture : « On est très contents d’avoir rouvert, les clients étaient bien là dès le samedi, c’était une très belle journée, tout le monde avait le sourire », raconte Noémie Leclercq, responsable de la librairie spécialisée BD Momie Folie. À la librairie les Modernes, spécialiste notamment du livre jeunesse, installée dans le quartier Championnet, le constat est le même : « La réouverture est très sportive, il y a du monde et du travail. » « Comme lors du premier déconfinement, les gens sont là en nombre, note, de son côté, Nicolas Trigeassou, directeur de la librairie du Square. Les lecteurs ont énormément de plaisir à retrouver un lieu qui leur est cher. Rien ne remplace le fait de flâner dans la

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Lectures | La lecture a été pour beaucoup un moyen d’évasion pendant le confinement. Aujourd’hui, la réouverture des bibliothèques et librairies enthousiasme de nombreux lecteurs. Ces structures nous en disent plus sur leurs conditions de reprise.

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« Beaucoup de personnes sont venues à la librairie depuis le 12 mai. Elles étaient contentes de nous retrouver et certaines avaient choisi d’attendre qu’on rouvre pour acheter des livres chez nous. C’était très émouvant. » Cet enthousiasme des lecteurs que constate Gaëlle Partouche, gérante des Modernes, a aussi été observé par d’autres libraires de la ville. « Les clients nous ont communiqué leur joie de revenir dans un lieu qui leur est cher et dont on mesure d’autant plus l’importance après une période de privation. Le fait que les librairies soient l’un des premiers lieux de culture à rouvrir participe à cette impression d’engouement », note Claire Criscuolo, directrice de la librairie Arthaud. Pendant le confinement, certaines boutiques avaient mis en place un système de retrait de livres, réservés en amont, et pouvaient déjà constater la très grande attente des lecteurs. «Quand on a instauré ce dispositif fin avril, la queue des personnes venant chercher leur commande faisait presque 100 m, remarque Nicolas Trigeassou, à la tête de la librairie Le Square.On a réalisé à quel point on était attendu. On a aussi reçu de nombreu

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« Les prix célèbrent la passion des Français pour la littérature »

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Le livre n’aura pas attendu d’être primé pour convaincre les lecteurs. Jean-Paul Dubois est déjà un auteur populaire et c’est peut-être cela aussi que l’Académie Goncourt vient de récompenser. On peut toutefois parier qu’avec cette haute distinction, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon saura attirer d’autres férus de la chose écrite. « Les prix célèbrent la passion des Français pour la littérature, confirme Nicolas Trigeassou de la librairie Le Square. Tout s’arrête lors de l’annonce du Goncourt au journal télévisé. Une vibration étonnante. » Cette fois, le libraire parlerait plutôt de confirmation que de révélation : « Jean-Paul Dubois avait déjà obtenu le Femina en 2004, pour Une vie française, et figuré dans la sélection du Goncourt en 2016 pour La Succession. Son nouveau roman est un livre important, que j’avais "repéré" avant l’été. Le Goncourt lui permettra d’atteindre un public élargi, en France et à l’étranger ». Nicolas Trigeassou estime aujourd’hui que l’auteur « construit une œuvre cohérente en se demandant ce qui définit un homm

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Simple question de l’été #5 : pourquoi les auteurs acceptent-ils les rencontres dans les librairies ?

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Simple question de l’été #5 : pourquoi les auteurs acceptent-ils les rencontres dans les librairies ?

« Les rencontres avec les lecteurs sont des moments lors desquels il se passe quelque chose entre l’écrivain et son public. Lorsque l’auteur parle de son livre, il le relit et le comprend différemment grâce aux questions que le public lui pose. De plus, l’écriture étant une activité très solitaire, les auteurs ont besoin de cet échange direct avec les lecteurs. L’écrivain touche certes moins de gens que lorsqu’il passe à la télévision, par exemple, mais la nature de la parole qui en sort est très différente. Ce sont des moments d’échange d’une heure environ, durant lesquels les auteurs peuvent aborder certains sujets dont ils ne peuvent pas parler ailleurs. Delphine de Vigan ne dit par exemple certaines choses que lors de ces rencontres. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle refuse qu’elles soient enregistrées. » Et financièrement ? « Les motivations des écrivains pour participer aux rencontres sont donc variées, mais l’argent n’en fait pas partie. Pour préparer la rentrée littéraire, nous envoyons des invitations aux maisons d’éditions des auteurs qui nous intéressent. Ceux qui souhaitent venir nous répondent ensuite, mais il s’agit toujours d’une démarche d

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Nicolas Trigeassou : « On produit pour produire »

CONNAITRE | Une rentrée littéraire, ce sont des livres ; énormément de livres. Mais ce sont aussi des libraires qui, en ces temps chamboulés où le mot crise est devenu un nom plus que courant, s’interrogent sur leur métier et les pratiques à venir – notamment le livre numérique. Rencontre avec Nicolas Trigeassou, adjoint de direction à la librairie Le Square, qui développe un point de vue pertinent sur ces évolutions encore incertaines. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Christophe Chabert | Vendredi 2 septembre 2011

Nicolas Trigeassou : « On produit pour produire »

654 nouveaux romans sont publiés en cette rentrée littéraire. C’est beaucoup, mais moins que l’année précédente – 701. Comment l’expliquez-vous ? Nicolas Trigeassou : Par la situation de crise que traverse l’édition aujourd’hui. Il y a eu un évènement important en mai dernier : les premières Assises de la librairie, organisées par le Syndicat de la librairie française. Des éditeurs et des diffuseurs étaient aussi présents. Il en est ressorti que la librairie est en difficulté aujourd’hui. Donc par sagesse, parce qu’on ne sait pas très bien quand cette crise prendra fin, les éditeurs ont réduit leur programme, ce qui se traduit par moins de premiers romans. Moins de premiers romans (74 cette année, contre 85 en 2010, 87 en 2009 et 91 en 2008) car moins de prises de risque de la part des éditeurs, qui jouent la carte des valeurs sûres… Sur les valeurs sûres, c’était déjà le cas l’année dernière, avec Houellebecq, Echenoz… Mais cette année, il y a quand même de nombreux livres à découvrir, ça reste une rentrée excitante, et peut-être moins écrasante que la précédente. Bien sûr, il y a des évènements –

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