Les cinq temps forts des Détours de Babel

MUSIQUES | Zoom sur certaines propositions de cette nouvelle édition des Détours de Babel, festival on le rappelle dédié aux musiques du monde contemporain et centré cette année sur le thème de l’exil. Aurélien Martinez et Stéphane Duchêne

Aurélien Martinez | Mardi 17 mars 2015

Dans les pas des migrants

« J'ai vu leurs villes et leurs lumières qui ne s'éteignent jamais. » Plus loin : « Nous partons, concentrés sur l'idée qu'il y a des terres là-bas où l'on ne souffre pas. » Deux phrases qui résument parfaitement la trame de Daral Shaga, opéra en un acte du très jazz d'avant-garde Kris Defoort sur un livret de Laurent Gaudé. Une œuvre forte mais épurée (trois musiciens et trois chanteurs sur scène) qui retranscrit subtilement la détresse et les espoirs des migrants.

Une œuvre contemporaine (le compositeur et le librettiste sont vivants, ce qui n'est pas courant en opéra !) qui rentre donc en plein dans la thématique du festival. Et un projet qui est surtout séduisant par sa forme même : la compagnie bruxelloise Feria Musica qui le porte a ainsi imaginé un opéra circassien et en a confié la mise en scène au jeune Fabrice Murgia, déjà croisé à la MC2 avec l'excellent Chagrin des ogres. En découle un spectacle visuellement impressionnant où le cirque (cinq acrobates) se fond parfaitement dans l'ensemble, matérialisant la dangerosité du parcours de ces exilés.

Daral Shaga, vendredi 20 mars à 20h30, à la MC2

Le Koriste

Au cœur de la programmation babélienne des Détours, on retrouvera cette année celui qu'un instrument traditionnel ancestral d'Afrique subsaharienne a élevé au rang – et tant pis si le terme est affreusement éculé – de « citoyen du monde » : le prince de la kora Ballaké Sissoko qui a su, comme peu de ses congénères, semer un peu de graine d'avenir dans une tradition vieille comme le monde.

Ballaké Sissoko, dimanche 22 mars à 12h au Musée dauphinois (dans le cadre du Brunch #1) et à 16h au Musée d'art sacré contemporain (Saint-Pierre-de-Chartreuse)

Une famille formidable

En juin dernier, nous consacrions la "une" d'un de nos numéros à Bachar Mar-Khalifé, musicien franco-libanais qui avait livré en 2013 un splendide album d'électro-pop arabe teintée de world music – Who's Gonna Get the Ball from Behind the Wall of the Garden Today ? Il reviendra à Grenoble cette fois-ci avec deux membres de sa prestigieuse famille : Rami, compositeur, pianiste et surtout tiers du groupe Aufgang qui avait aussi eu droit à notre "une" il y a deux ans (oui, au PB, on a un truc avec les Khalifé).

Et surtout Marcel, le père des deux, sans nul doute la figure la plus légendaire du trio. Un oudiste de renom qui a fondé le fameux ensemble Al Mayadeen internationalement réputé. Et un musicien profondément attaché aux textes qu'il met en musique – il a beaucoup travaillé avec l'illustre poète palestinien Mahmoud Darwich.

Pour ce concert déjà donné plusieurs fois avant sa venue au festival, Marcel sera à l'oud et au chant (sa voix est grandiose), Rami au piano et Bachar aux percussions. Au vu des extraits vidéo disponibles sur le web, la rencontre promet d'être un très grand moment où la tradition du père se confrontera aux nouvelles approches musicales de ses fils.

Marcel, Rami et Bachar Khalifé, mercredi 25 mars à 20h30 à la Source (Fontaine)

Camus : L'Étranger en pays étrange

L'exil, forcé ou non, parfois intérieur ; la sensation d'être étranger, y compris à soi-même ; et au fond la conscience aiguë de l'absurdité de la condition humaine qui lui faisait dire entre autres qu'« il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul ». Il n'est pas tellement d'auteur plus raccord qu'Albert Camus avec la thématique "exilée" des Détours de Babel qui rendent d'une certaine manière un double (voire triple si on inclut le concert d'Abd al Malik) hommage à l'auteur algérois.

D'abord à travers l'adaptation en bande dessinée par Jacques Ferrandez de L'Étranger dont les planches seront exposées à Saint-Marcellin. Ensuite à travers le documentaire Vivre avec Camus de Joël Calmettes qui explore magnifiquement comment l'œuvre du Prix Nobel de littérature a infusé la vie de ses lecteurs à travers quelques exemples concrets, de Patti Smith (oui bon, encore elle) à de parfaits anonymes dont le cours de la vie a été infléchi par la lecture de L'Étranger, de L'Homme révolté ou du Mythe de Sisyphe.

Guide existentiel, boussole aimantée par la permanence du doute et de la révolte (de la révolte induite par le doute) comme seule route à suivre, en cela Camus n'est étranger à personne, si on le lit, il est nous et nous sommes lui.

L'Etranger par Jacques Ferrandez, du 24 mars au 16 avril à la Médiathèque municipale de Saint-Marcellin

Vivre avec Camus (en présence de Joël Calmettes), vendredi 27 mars à l'Espace Saint-Laurent (Saint-Marcellin)

Un Indienne dans la ville

Anne Alvaro est une comédienne fascinante à la voix envoûtante. On l'a souvent croisée au cinéma (ah, la prof d'anglais du Goût des autres !) et sur les scènes de théâtre. Lors du festival, on la retrouvera dans un projet atypique baptisé Restez, je m'en vais, centré sur l'histoire du dernier des Indiens yanas qui vivaient dans le nord de la Californie. Il arriva en ville un jour de 1911, seul.

C'est elle qui racontera l'histoire de celui que l'anthropologue Albert Kroeber appela Ishi (« homme » en yana), accompagnée par trois musiciens du collectif grenoblois La Forge. Pour créer la partition, le compositeur de jazz François Raulin s'est inspiré « des rituels quotidiens, et du combat pour rester caché : chasse, feu, veille, prières, et sont imaginées en forme d'hommage à la "vie sauvage" et à la pensée Amérindienne » dixit la note d'intention.

Restez, je m'en vais, vendredi 3 avril à 18h30, à la salle Olivier Messiaen

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Les Détours de Babel, jusqu'au 3 avril à Grenoble, dans l'agglo et dans plusieurs communes de l'Isère


Daral Shaga

Opéra circassien ms Fabrice Murgia, dir. ar. Philippe de Coen, avec Anke Bucher, Renata do Val, Mark Pieklo...
MC2 4 rue Paul Claudel Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Ballaké Sissoko solo

Musique du monde
Musée d’Art sacré contemporain Place de l'église Saint-Hugues-de-Chartreuse
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Marcel, Rami & Bachar Khalifé

38 avenue Lénine Fontaine
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Deux adolescents, en fond de scène. L’une, Laetitia, qui a grandi dans la peur, se réveille sur son lit d’hôpital. L’autre, Bastian, gamin taciturne et mis à l’écart par ses camarades, est sur le point de sombrer dans une folie meurtrière. « Le Chagrin des ogres, c’est le récit d’une journée au cours de laquelle des enfants vont cesser d’être des enfants » explique Fabrice Murgia. Le metteur en scène s’est ainsi attaché à rendre palpable le malaise de ses personnages en utilisant une scénographie jouant sur la proximité : alors qu’ils sont éloignés du public, comme enfermés dans des cages, les visages de Laetitia et Bastian sont projetés en grand format, à l’aide de caméras qui deviennent leur journal intime, leur passerelle vers le monde. C’est en partie grâce à ce dispositif impressionnant et fluide que Fabrice Murgia marque les esprits. Pour sa scénographie, il se sert de la technique comme d’une pâte à modeler à fantasmes, et non comme d’un simple jouet faire-valoir. Le Chagrin des ogres, c’est avant tout le travai

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Qui es-tu Fabrice Murgia ?

Né en 1983 à Verviers en Belgique (région wallonne, près de Liège), Fabrice Murgia sort diplômé du Conservatoire de Liège en 2006. Il devient comédien de théâtre et de cinéma (on a pu notamment le voir au côté de Catherine Frot dans Odette Toulemonde d’Éric-Emmanuel Schmitt). En 2007, pendant un stage, l’un de ses étudiants lui parle du blog de Bastian Bosse, qui le bouleversera grandement. Au cours du stage, il découvre aussi Le 20 novembre, la pièce que Lars Norén a consacré à ce même blog. Deux chocs qui le décident à se confronter directement à cette histoire si actuelle : avec trois comédiens, et pas forcément des moyens mirobolants, il se lance dans l’aventure de ce qui deviendra Le Chagrin des ogres. Un spectacle qui frappe juste : en 2010, il reçoit entre autres le prix du public au festival Impatience, organisé par le Théâtre parisien de l’Odéon et dédié à la jeune création européenne. La tournée qui suit l’emmène sur les plus grandes scènes de Belgique et de France. Sa deuxième création, Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée

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