Jean-Noël Scherrer (Last Train) : sa petite entreprise rock...

Concert / Portrait | À bientôt 25 ans, Jean-Noël Scherrer assume la double casquette de leader du groupe Last Train et de directeur de l'agence lyonnaise Cold Fame, combinant avec un infatigable panache et une volonté farouche le rock et l'entrepreneuriat. Alors qu’est sorti en septembre dernier "The Big Picture", deuxième album de son groupe, et qu’il sera jeudi 7 novembre sur la scène de la Belle électrique, on lui a taillé le portrait.

Stéphane Duchêne | Dimanche 3 novembre 2019

Photo : Thibaut Charlut


Dans le dernier clip de Last Train, montage d'images réalisé par le guitariste Julien Peultier qui illustre The Big Picture, chanson-titre d'un deuxième album sorti en septembre, on peut voir le quatuor à différentes étapes de sa vie musicale, des premières répétitions alsaciennes aux concerts telluriques devant des foules immenses. On y voit surtout le chanteur Jean-Noël Scherrer électriser le public et le même, à 13 ans, martyriser une guitare trop grande pour lui dans quelque salon de rock'n'roll improvisé à la maison.

Peut-être le jeune garçon d'alors s'imagine-t-il, comme tous les ados du monde, dans la peau d'une rock star, leader, chanteur et guitariste d'un groupe qui compterait dans le paysage rock français et même au-delà. Mais ce que le novice d'Altkirch (Haut-Rhin) n'imagine alors sûrement pas, c'est qu'une décennie plus tard, il sera aussi dirigeant et/ou associé de cinq sociétés, formateur, intervenant du Chantier des Francofolies, et surtout patron de Cold Fame, agence de diffusion et de production de concerts basée à Lyon où Last Train a entre-temps migré. Encore moins recevoir le prix "La nouvelle onde" récompensant les jeunes entrepreneurs de la culture, ce qui fait sans doute de lui le seul chanteur de rock dans ce cas.

« À 150% plagiées »

Mais revenons en arrière. Au départ, le parcours est classique : le piano à six ans, dont l'apprentissage est rendu difficile par le fait que Jean-Noël Scherrer est viscéralement infoutu de lire la musique (« on a même cherché une école de musique qui n'impose pas le solfège », rigole-t-il) ; la découverte d'une guitare acoustique ; l'offrande d'un engin électrique à Noël (« le pack à 150 balles avec un petit ampli ») ; puis la rencontre en 2007 avec Julien Peultier, Timothée Gérard et Antoine Baschung ; et l'envie de faire du bruit ensemble le mercredi après-midi.

Aucun ne sait vraiment jouer mais les quatre, tout en se façonnant une culture rock, se font d'emblée les dents sur leurs propres chansons « à 150% plagiées sur tout ce qu'on écoutait à l'époque ». Et voilà Last Train qui, malgré son inexpérience, écume les bars des environs à un âge auquel on n'est pas encore autorisé à fréquenter les débits de boisson. Inséparables au point de suivre les mêmes études, les membres du quatuor ont tôt fait de balayer d'un revers de main leurs diplômes, Jean-Noël posant un ultimatum né d'une épiphanie. « J'ai le souvenir très précis d'être venu à Lyon voir Queens of The Stone Age et m'être dit que je voulais absolument faire ressentir à d'autres ce que j'avais ressenti ce jour-là. Je suis remonté en Alsace et j'ai dit : soit on s'arrête, je monte un nouveau truc et j'y vais à fond, soit on se prend six mois, et on se donne les moyens d'y arriver ensemble. » La deuxième option est privilégiée.

« On tient vraiment quelque chose qui soit nous »

À 19 ans, les musiciens ont déjà une expérience consommée de la scène, tout appris sur le tas, et empilé les erreurs à ne pas reproduire. Puis vient Fire en 2014, le morceau qui allume la mèche d'une carrière prometteuse. « Pour la première fois, on s'est dit : là on tient vraiment quelque chose, quelque chose qui soit nous », avance Jean-Noël. S'ensuivent des dizaines de concerts, des premières parties en cascade, les Bars en Trans, le Printemps de Bourges. Et le déroulement d'une stratégie consistant à tout faire soi-même.

Le déclic a lieu au détour d'une phrase qui allume quelque chose dans le cerveau de Jean-Noël : « Un jour, Jean-Luc Gattoni, de la Laiterie à Strasbourg, m'a dit qu'un groupe, c'était comme une entreprise, ça se gérait exactement de la même manière. Ça a changé l'histoire de Last Train. On est les meilleurs amis du monde, on rigole beaucoup, mais c'est aussi très sérieux et très cadré. Le fantasme du groupe qui compose un bon titre et part en tournée n'existe pas. Il faut se prendre en main et maîtriser les ficelles de l'industrie musicale. »

« Se sortir les doigts du cul »

C'est ce qu'il a fait en 2015 à Lyon en lançant Cold Fame, label puis agence de diffusion et de production de concerts. Mais il reconnaît, avec le recul, une grande naïveté originelle : « On ne connaissait rien de l'industrie musicale, des notions administratives, juridiques, fiscales. Quand on a créé Cold Fame, on ne savait même pas ce que c'était. On a découvert que c'était un métier et même plusieurs, alors qu'on voulait juste aider des groupes, à commencer par nous. » À l'époque Jean-Noël Scherrer et Julien Peultier, qui prendra plus tard du recul par rapport à Cold Fame, travaillent dans un fast food le jour et apprennent la nuit leur nouveau métier dans des bouquins. Le reste du temps, ils frappent à toutes les portes pour tisser un réseau aujourd'hui considérable. Le musicien se découvre ainsi sur le tas une passion pour l'entrepreneuriat qu'il définit prosaïquement comme « une manière de se sortir les doigts du cul ».

« C'est assez étrange de constater qu'en ayant la motivation, vouloir développer un groupe t'amène à de telles extrémités, ça donne le vertige et en même temps c'est très gratifiant. » Au point qu'à 24 ans (25 à la fin du mois), le patron de Cold Fame, qui s'occupe d'une quinzaine de groupes, distille son expérience et vulgarise son savoir dans des formations, à l'intention d'une nouvelle génération, la sienne, qu'il sait porteuse d'une nouvelle énergie à vouloir faire les choses par elle-même et à « transformer l'industrie musicale ». Manière comme une autre de changer le monde.

Last Train
À la Belle électrique jeudi 7 novembre à 20h


"The Big Picture" Show

Ah, ce satané deuxième album ! C'est peu dire que l'affaire n'a pas eu l'air d'effrayer les quatre Last Train qui, après un Weathering (2017) éruptif, avaient pu éprouver dans les nombreuses aventures qui ont suivi la matière d'un beau et long récit nommé The Big Picture. Et d'y trouver l'occasion de combler une frustration : celle de n'avoir pas pu traduire certaines des ambitions de son prédécesseur. D'élargir leur horizon pour ouvrir en grand les écoutilles rock aux assauts d'influences parfois contradictoires.

Cela donne un disque épique, cinématographique, violent (Disappointed) et mélancolique (The Idea of someone), infiniment romantique, aussi brut que parfois subtilement rehaussé des cordes de l'orchestre symphonique de Mulhouse et teinté de l'atmosphère sauvage du coin reculé de Norvège où il fut enregistré. Un disque monumental à l'image du troisième single tiré de l'album, odyssée de plus de dix minutes, en montagnes russes bagareuses et plaintives, dans la psyché d'un groupe alsacien qui atteint pour son deuxième long format des hauteurs insoupçonnées.


Last Train + Quintana dead blues experience + We hate you please die

Rock
La Belle Électrique 12 esplanade Andry-Farcy Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Grenoble : 33 concerts pour un automne musicalement dense et varié

Panorama de rentrée culturelle 2019/2020 | Avec du rock, de la pop, de la chanson, du rap, du jazz, voire tout ça à la fois. Et à Grenoble comme dans l'agglo bien sûr.

La rédaction | Mercredi 18 septembre 2019

Grenoble : 33 concerts pour un automne musicalement dense et varié

Shake Shake Go C'est entre le live et l'infiltration d'internet que le groupe franco-gallois mené par Poppy Jones et Marc Le Goff s’est révélé, à force de tournées aux côtés de pointures comme James Blunt et Rodrigo y Gabriela et par la grâce d'un tube qui fit exploser leur notoriété à travers le monde – la ballade England Skies (2015), tête des charts digitaux, synchro en séries et dans la pub. Quelques mois plus tard sort l'album All in Time auquel succède l'an dernier Homesick mené par un autre single, beaucoup plus rock, Dinosaur. Le formatage est là et bien là mais la formule (on pense à des Lumineers avec une voix féminine) tape toujours dans le mille, mettant d’accord, en plus du public, une partie de la presse, des Inrocks au Figaro – qui sont pourtant rarement d'accord. À la Source jeudi 26 septembre Xavier Machault & Martin Debisschop Jamais à cours de projets, Xavier Machault s'

Continuer à lire

Le Loco Mosquito, de la salsa au funk (& co)

Nouvelle soirée | Depuis presque 25 ans, le Loco Mosquito fait fiévreusement se déhancher les aficionados de salsa. Mais vendredi 10 mars, c’est le funk qui mettra l’ambiance au 56 rue Thiers, le patron lançant un nouveau type de soirée dans son bar. Tenue vintage conseillée.

Charline Corubolo | Mardi 7 mars 2017

Le Loco Mosquito, de la salsa au funk (& co)

Le moustique qui a piqué Javier Colli, taulier du Loco Mosquito, était sans nul doute porteur d’un joyeux virus gorgé de salsa. Ce dernier a ainsi pris possession du bar du bout de la rue Thiers en 1994 pour en faire une véritable institution grenobloise de la nuit latine. Tous les mardis, chez lui, c’est scène ouverte ; et du mercredi au samedi, on plonge dans la chaleur hispanique avec soirée salsa et initiation à la danse, tout ça dans la convivialité et la gratuité. « J’ai fait un bar à l’espagnol, assez chaleureux. Au début c’était plutôt étudiant. Après presque 25 ans d’existence, maintenant il y a de tous les âges. » Fief du déhanché latino, le Loco Mosquito était également jadis un lieu de passage pour les DJs locaux et souhaite envoyer du mix à nouveau. Vendredi 10 mars, le Last train to London Town sera du coup piloté par Dr J avec une sélection « funk, soul, ska ». « On va essayer de relancer les soirées avec des DJs. Pour cette première, c’est un peu dans l’idée des Dynamita’s nights à la Belle électrique, histoire de revivre les années 1970 avec un dress cod

Continuer à lire

Le train d'enfer Last Train

MUSIQUES | Feu de paille ou bombe incendiaire, on annonce Last Train, jeunes hommes bien rangés aux concerts dérangés, comme le futur du rock vintage. À voir et surtout à suivre. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 5 avril 2016

Le train d'enfer Last Train

Sur le papier, c'est-à-dire sur leurs affiches ou photos de presse, les membres de Last Train, programmés ici avec Jeanne Added, ont l'air tout droit sorti de la prépa lettres du lycée Fustel de Coulanges de Strasbourg – ils sont Alsaciens. Une fois qu'on monte le son, le quatuor se mue en l'un de ces démonte-pneu du rock qui colle assez facilement au mur le public et la critique qui aurait peur de ne pas être montée dans le bon wagon. Car le leur, de wagon, va vite, très vite ; et il se dit qu'il ira loin très loin, comme un bohémien ou peut-être même comme Muse tiens, s'il leur prenait l'idée plutôt mauvaise de transfmuter leur énergie foudroyante en théâtralité et en lyrisme. On préférerait de loin qu'ils continuent de se vautrer dans une sorte de fange psychédélique dans laquelle une mère ne reconnaîtrait pas ses petits mais qui conserve cette sauvagerie, en la patinant avec ce qu'il faut de bons produits et d'épaisseur – ce qui les rapprocherait aussi des grands zinzins crasseux du Black Rebel Motorcycle Club. Reste à savoir si ce qui fait la gran

Continuer à lire

Les dix concerts à ne pas louper en mars et avril

MUSIQUES | Ces deux mois seront riches en événements du côté de la Belle électrique, de la Bobine, de la Source, de la MC2... La preuve en dix points à base de Feu! Chatterton, de Rover, de Nada Surf ou encore de Détours de Babel. Stéphane Duchêne et Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Vendredi 19 février 2016

Les dix concerts à ne pas louper en mars et avril

Feu! Chatterton Voilà un groupe qui aime les transports, qui a déchiré le voile du succès critique avec une chanson sur le Costa Concordia et annoncé son premier album avec un single titré Boeing. Mais quand on parle de transport, il faudrait entendre ce mot selon toutes ses acceptions, à commencer par celle du transport sentimental, du transport amoureux et du voyage des mots. Car si l'on a multiplié les comparaisons musicales ou stylistiques s'agissant de Feu! Chatterton, il faut reconnaître une chose qui n'appartient qu'à eux. Rarement, on a vu si jeune groupe écrire des textes de la sorte : Boeing est une chanson à danser autant qu'à lire comme une suite machiniste à L'Albatros de Baudelaire (« Boeing, Boeing ! Et tes mouvements lents sont de majesté / Est-ce la faute de tes passagers indigestes / Si tu penches ? »). Quant aux paroles de Côte Concorde, elles sont à placer aux côtés des grands textes de la chanson française (« Du ciel tombe des cordes, faut-il y grimper ou s'y pendre ? »). Feu! Chatterton, loin d'être de paille, brûle de mots et sur scène les enflamme. C'est à voir.

Continuer à lire