Jean-Louis Murat : Stakhanov à la Bourboule

Concert | Á peine livrés les actes de son séminaire scénique post-"Il Francese", Jean-Louis Murat reprend du service live comme pour teaser l'avènement de sa future production, troisième volet promis d'une trilogie du pas de côté entamée avec "Travaux sur la N89", sans doute déjà dans les tuyaux.

Stéphane Duchêne | Mardi 19 novembre 2019

Photo : (c) Frank Loriou


On connaît la verve impatiente du Stakhanov arverne. Mais au vrai, si elle n'étonne plus personne, elle épate toujours un peu. Comme fascine le torrent ininterrompu de sève poétique débordant par tous les temps les flancs offerts à la muse de cet incorrigible graphomaniaque, seul véritable specimen d'authentique artisan capable d'aligner sa production dans des proportions industrielles.

Le tarif est immuable : un album par an les années ingrates, deux quand les semailles ont été généreuses et le tempérament clément. Cette année, à peine avait-il entamé la tournée consécutive à la publication d'Il Francese, deuxième étage d'une fusée exploratrice dont le premier lancement - un Travaux sur la N89 à la facture destructurée, éparpillée, expérimentale jusqu'à la désinvolture, forcément deconcertant - que le passant du (Mont) Sans-Souci en livrait une capture live immortalisée au Toboggan de Décines : Innamorato.

Où, dans une dérive tout neilyoungienne, supportée par la complicité de l'hydre Jimenez-Reynaud, bassiste et batteur rompus aux circonvolutions du patron, s'épanouissait le meilleur de cet album à cheval sur l'Histoire et le ratissage post-moderne, fantasmes italiens et souvenirs américains.

Quelque chose plutôt que rien

Murat bien sûr, en plus d'un Je m'en souviens ritalisé a capella, y saupoudrait d'autres hauts faits : l'hypnotique Il Neige, en descente de Toboggan (l'album cette fois) et l'épique Les Jours du jaguar, période Lilith. Suffisant ? Non pas pour cet anti-Bartleby pyromane de tout bois : proclamation faite sur le titre étendard (Autant en faire quelque chose) et certifiée par ses chroniques musicales du mouvement des gilets jaunes dont les épisodes sont consultables sur jlmurat.com.

Ainsi trouvait-on en queue de comète live, quatre inédits en phase avec son intérêt récent pour les ondulations électroniques de l'innovation r'n'b (une inclination gourmande pour Frank Ocean et Kanye West), où comme les alt-countrymen de Lambchop sur leurs dernières productions, Murat s'abandonne à l'auto-tune (Ben) et combine ce nouveau son à sa pratique du rhythm 'n' blues originel (Coeur d'hiver, Par toi-même hideux) raccrochant ainsi en équilibriste les wagons live de ce convoi qui, pour paraître faussement bancal, dit tout de l'Auvergnat : irrécusable bluesman retenu par ses racines, en promesse constante de nouvelles pistes à ouvrir.

Là, probablement, faut-il trouver matière à tracer les futurs contours du prochain Murat, sans doute déjà sur le métier.

Jean-Louis Murat + Bleu Tonnerre
Á la Source, jeudi 21 novembre à 20h30


Jean-Louis Murat + Bleu Tonnerre


La Source 38 avenue Lénine Fontaine
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

La Route de Babel

MUSIQUES | La tournée "Toboggan" à peine (ou même pas) achevée, Jean-Louis Murat poursuit sa route avec l'excellente formation post-folk clermontoise The Delano Orchestra. Pour une tournée passant par le festival Uriage en voix d'abord, mais aussi avec "Babel", foisonnant double-album à paraître le 13 octobre. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 2 septembre 2014

La Route de Babel

Lors d'un entretien réalisé en mars 2013 avec Murat pour la sortie de Toboggan, le Bourboulien nous confiait son ras-le-bol des automatismes inhérents à l'enregistrement en groupe. Raison pour laquelle il s'était alors isolé pour donner naissance à un disque comme patiné par cent ans de solitude, pour ne pas dire cent hivers éternels. Un Toboggan si vertigineux qu'on ne pouvait qu'acquiescer à ce « caprice » muratien.. Mais le grand amateur de football – celui d'avant, celui des fougueux avants cavalant cheveux au vent – n'est, on le sait, avare ni de contre-pieds, ni de coups du foulard. Et c'est en changeant radicalement de tactique (ou, comme on dit aujourd'hui, d'animation offensive) qu'il a accouché les chansons du successeur de Toboggan, s'offrant non seulement un groupe, mais en plus pas le

Continuer à lire

« Parfois Murat, j'en ai un peu ras-le-bol »

MUSIQUES | À deux jours de la résidence qui marquera le début de sa tournée, Jean-Louis Murat, posé et aimable, réfléchissant à haute voix plus qu'il ne s'explique, évoque pour nous les grandes lignes et les courbes de Toboggan, son dernier album : ses envies de changement, le quant-à-soi destructeur de son double Moi, le long hiver auvergnat, l'amour, la mort et le vélo, un peu. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Lundi 18 mars 2013

« Parfois Murat, j'en ai un peu ras-le-bol »

Pour cet album, Toboggan, vous avez radicalement changé de manière de travailler... Jean-Louis Murat : Oui. Sur les derniers albums, je travaillais en groupe avec quatre ou cinq musiciens. On bossait dans la même pièce en live. Et puis on partait en tournée. J'ai dû enchaîner quatre ou cinq disques comme ça. Celui-là, je l'ai enregistré tout seul, chez moi... Avec un ingénieur du son quand même. C'est un peu comme si j'avais fait un album solo après avoir longtemps fait partie d'un groupe.   Pourquoi avoir cette methode d'enegistrement à laquelle vous sembliez tenir? Ne serait-ce que pour la spontanéité qu'elle permet ? C'est un peu le hasard. Je me suis à enregistrer des démos, je ne sais pas pourquoi. D'habitude, je ne fais jamais de maquette et là je me suis dit (il rit) « tiens je vais faire des maquettes ! ». L'idée d'enregistrer seul est venue ensuite. Ca m'a paru logique. Quelque part, ça s'e

Continuer à lire

Descente d’orgueil

MUSIQUES | En sortie d'une résidence à Annemasse et d'un festival marseillais, Murat entame à Meylan la tournée de son 20e album (selon la police) : l'hypnotique "Toboggan". Un disque affranchi des habituels oripeaux rock de l'Auvergnat, où Jean-Louis Murat et Jean-Louis Bergheaud (son véritable nom) se livrent à un fascinant huis-clos hivernal et cotonneux, dans l'attente d'une éclaircie. Ou de la fin de la descente. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Lundi 18 mars 2013

Descente d’orgueil

L'esprit de contradiction chevillé au corps, Murat est capable, on le sait, de dire tout et son contraire. On ne s'étonnera donc guère de constater que sous la pochette de Toboggan – où on le trouve, plein soleil, « à bicyclette », chapeau pouilleux vissé sur la tête – se cache un disque hivernal. Un album d'hibernation : d'entrée, comme en écho hasardeux à une actualité météorologique imprévue et paralysante, JLM constate, comme regardant par la fenêtre : « Il neige / Il n'y a place que pour le silence / Au couteau sur ta chair blanche / L'état de mon cœur est de tout savoir ». En son ouverture, on jurerait entendre le cri déchirant du loup du Nightcall de Kavinsky, « gorge de loup dans la ténèbre ».

Continuer à lire

Le lièvre et la torture

MUSIQUES | Avec Grand Lièvre et après deux ans de silence, l'Arverne atrabilaire Jean-Louis Murat revient en douceur vers les sommets, entre blues minimal et langue à la renverse. Stéphane Duchêne

François Cau | Mercredi 26 octobre 2011

Le lièvre et la torture

«Qui veut voyager loin ménage sa monture» dit l'opticien amateur de poney. Murat, disquaire trop prolifique sujet aux égarements, a finalement eu pitié de la bête de somme, deux ans durant. Il faut parfois savoir prendre ses distances, «se mettre aux anges» comme il disait époque Lilith. Aux anges, ou au placard, quand sa maison de disque lui aurait mis le mors aux dents et le joug sur la carcasse, pas bouger, rien dépenser, pas même soi. L'auteur de Suicidez-vous le peuple est mort aurait même pensé à «se perdre de vue». Comprendre, pour l'angoissé de la partoche blanche, perdu de recherche, pour mieux se retrouver. Mais l'artisan, lorsqu'il ne met pas l'ouvrage sur le métier, a les doigts gourds. Quand le poète n'étale pas ses mots sur quelque surface, ils lui dégueulent de la bouche comme excès de bile. Tant et si bien que deux ans sans disque de Murat, on était au bord d'appeler les secours quand il nous devança avec Grand Lièvre : «L'art du silence aura ma peau» murmure-t-il sur Alexandrie, ajoutant plus loin dans sa (sublime) Lettre de la Pampa, fin de traversée du désert : «Toutes les sensations viennent de mon travail». Fender et Takamine Le propre de la mode étant de se

Continuer à lire