Avant eux le déluge

SCENES | Dans un no man’s land post-apocalyptique, un père noie son fils mutique d’une logorrhée verbale sur le bruit d’un monde distant, voire disparu. À la mise en scène, Pascal Mengelle livre sa vision noire et ironique du “Fredon” d’Olivier Gadet. Rencontre. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 7 février 2007

Comment le texte d'Olivier Gadet entre en résonance avec tes précédents travaux théâtraux ?Pascal Mengelle : Au départ je croise Patrick Zimmermann, qui me donne le texte. Je lis la moitié du livre le jour même, je l'appelle tout de suite et lui dit que je l'adore, que j'aimerais bien le monter. J'y ai vu la présence du fils tout de suite - parce que le roman au départ, c'est un texte un peu étrange, écrit d'un bloc sans paragraphe sans parties sans rien, un flot continu. Mais ce qui est déjà très théâtral, c'est l'écriture au style direct, il parle tout le temps à un fils qu'on imagine. Tout est incertain, toutes les choses pourraient être fausses, les situations, les choses évoquées sont ambiguës, on pourrait être dans une tête, un espace mental. Pour répondre plus concrètement, ce qui m'a plu c'est que j'ai fait beaucoup de rapprochement avec Beckett, un auteur que j'avais exploré pour ma première création, P'tit Coin. Le Fredon sera très différent de P'tit Coin dans la mise en scène mais dans le fond il y a quelque chose qui est là, des thématiques qui me sont chères. Ce que j'aime beaucoup c'est que ça se situe dans un vide, avec toujours une dimension universelle, un peu de métaphysique. Ce qui me plaît également chez Gadet c'est cet humour, sa dérision permanente, ses piques envoyées à droite à gauche : au monde des affaires, au développement, à la croissance… En bossant Patrick en est venu à dire quelque chose de très vrai, que Le Fredon se situe dans un monde post-économique. Il y a eu un grand cataclysme, une catastrophe, quelque chose sur sa fin. Un des premiers mots du spectacle c'est «Récapitulons», c'est-à-dire “Terminons“. Le Fredon c'est ça, une conclusion. De quoi, on ne sait pas trop. Je voyais tout de suite un théâtre qui ne serait pas dans le réalisme, le naturalisme. C'est très décalé, avec une poésie qu'on peut rapprocher de P'tit Coin. Ce sont en tout cas des spectacles très ouverts, qui ne te livrent pas les choses de façon précise. Quelle a été l'implication d'Olivier Gadet dans la création ?Déjà il a consenti à l'adaptation, qu'il n'a pas encore lu. Et c'est tout à son honneur, dans le sens où il nous laisse très libres. On s'est rencontré plusieurs fois, pour boire un café au Marché de l'Estacade, et ce qui est bien c'est que l'humour dans l'écriture, on le retrouve dans le personnage, qui est vraiment un bonhomme intéressant même s'il est très en retrait de la vie sociale. Il devait y avoir un moment d'intervention pédagogique autour du spectacle, une rencontre avec Olivier à la Librairie Le Square, à la demande de la MC2, j'étais OK, mais Olivier n'a pas voulu, ça ne l'intéressait pas trop. Il n'est pas complètement asocial, mais ça explique son rapport à l'écriture. On est assez curieux de voir comment il va réagir. On peut dire qu'il est parmi nous, mais on ne le voit pas beaucoup.Le fait de partir sur une forme moins ambitieuse techniquement, par rapport à tes dernières créations, était voulu dès le départ ?Au départ des projets, il n'y a jamais l'idée de poser des choses avant, elles viennent toujours en cohérence avec le point de départ, qui reste souvent le texte. On avait évoqué des scénographies particulières avec Patrick, mais la question de l'image ne s'est pas vraiment posée. Elle n'est pas dans les thématiques qui sont abordées. Puis c'était clair que ça allait être un spectacle où le texte prendrait une part importante. C'est un spectacle assez minimaliste, avec un décor version “luxe“ à la MC2. On le joue cinq fois, mais après on ne sait pas, on travaille aussi sur son devenir. Ça n'a pas été facile de convaincre sur ce projet. L'écriture de Gadet n'est pas facile ; j'avais fait circuler le bouquin après que Patrick me l'ait donné, les programmateurs n'ont pas trop mordu en terme de proposition de spectacle, et puis l'écriture leur a fait peur. J'avais deux trois programmateurs qui me soutiennent bien, mais qui sont dubitatifs sur le texte… C'est une petite production, sans beaucoup de soutien, donc ça réduit un peu tout. Le côté classique, pris en conséquence dans l'écriture scénographique, n'empêche pas le ludique, dans le sens où le spectacle joue sur les conventions théâtrales. Mais on ne bosse pas par rapport à “l'emballage“ de la MC2. Le Fredon est quand même expérimental dans l'écriture. Et il y a une recherche qui nous nourrit, dans chaque spectacle j'aime bien faire des achoppements sur la philo, je me suis replongé dans Deleuze, le concept de la ritournelle, sur l'actualité aussi – il y a ce discours sur la peur, «nous fanfaronnons mais nous allons dans nos habits de pétoche», Patrick pensait à Sarkozy…Forcément. Mais en même temps, en vous voyant bosser, vous avez une forte propension à ne pas tomber dans la dénonciation systématique au détriment de la forme théâtrale…Le texte est ouvert, donc on a évoqué plein d'histoires différentes, des anecdotes qui ont enrichi le travail et à chaque fois on s'enthousiasmait, sans perdre de vue les autres lectures possibles. Certaines choses ont tout de même été un peu fermées pour que les acteurs aient un minimum de repères. Quelque part, le texte est une sorte de projection dans le futur. Avec des préoccupations tangibles, sans verser dans le déclinisme ou le catastrophisme - il paraît que les français sont très forts là-dedans - tu peux quand même parler de réalité. Au niveau écologique, de cette crise économique qui perdure depuis les années 70. Ce n'est pas que de la parano, on peut légitimement s'inquiéter. Le Fredon est là pour ça aussi, pour faire résonner ces angoisses qui ne sont pas purement des vues de l'esprit. Le Fredondu 6 au 10 février, au Petit Théâtre de la MC2

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