Là-haut, avec Mathurin Bolze et son "Du goudron et des plumes"

SCENES | Mathurin Bolze, figure montante et bondissante du nouveau cirque, revient à l’Hexagone présenter sa nouvelle création aérienne et bluffante. Et nous prouve par la même occasion qu'il compte désormais parmi les artistes les plus importants du spectacle vivant. Aurélien Martinez et Jean-Emmanuel Denave

Aurélien Martinez | Vendredi 19 février 2010

Du goudron et des plumes est une claque reçue en pleine gueule. En tout juste une heure, la scène devient un champ de bataille fantasmagorique où l'on retrouve une curieuse fratrie emportée sur un véhicule protéiforme en mouvement perpétuel, sorte de radeau aérien. « Un décor au centre, pas comme une décoration mais telle une architecture qui, comme le dit Jean Nouvel, répond à une question qui n'est pas posée » explique Mathurin Bolze. Sur cet engin du diable qui s'envolera littéralement, cinq interprètes (dont Bolze lui-même) vont se croiser. Qui sont-ils ? Des rescapés ? De parfaits inconnus les uns envers les autres ? … Où sont-ils ? Où vont-ils ? … Des questions, beaucoup de questions… Mais pas de réponses.

Mathurin Bolze a ainsi conçu un spectacle ouvert, qui se reçoit comme un voyage époustouflant vers un ailleurs indéfini, où des êtres se côtoient avec toute l'urgence que la vie impose. Une grande fresque héroïque, rappelant un temps où certains hommes pouvaient se prendre pour des dieux, et on les croyait sans sourciller, parce qu'on a toujours besoin de mythes pour avancer…

Point de départ de la création : les lectures. Beaucoup, comme l'explique Mathurin Bolze. De ces matériaux riches servant de « combustible » en ressortent des idées, des fantasmes, des lignes directrices, mais pas de narration. Pas d'histoire sur scène. Plutôt une dramaturgie étudiée avec soin, élaborée avec le scénographe Goury : un fidèle de Bolze, que l'on a aussi pu voir l'an passé avec Julie Bérès sur le magnifique Sous les visages. L'homme sait suggérer, ce qui renforce le propos de l'artiste avec lequel il s'associe. Visuellement fort, évocateur tout juste ce qu'il faut, ce Du goudron et des plumes laisse donc le public entre émerveillement et tension permanente : on en retient des images (comme lorsque la seule fille du groupe s'élance dans le vide : sublime), des sensations diffuses et emmêlées, et un paquet d'émotions…

La forme et le fond

Porter l'émotion sur scène : voilà comment pourrait se résumer le travail de Mathurin Bolze. En trois spectacles (Fenêtres et Tangentes, tous deux présentés à l'Hexagone, et Ali, vu aux dernières Soirées d'Émile de la MC2), Mathurin Bolze s'est forgé un nom avec son univers poétique original. Spectacle épatant, Fenêtres déploie, au-dessus d'un trampoline, la tranche de vie d'un personnage solitaire et digne d'une nouvelle de Kafka, tout en apesanteur, envolées, accélérations, suspensions, vrilles et libre géométrie... Avec aussi une bonne dose d'humour burlesque et de rêveries poignantes. Pour Tangentes, Bolze passe d'un travail en solo à une pièce collective, et du principe de plaisir au principe de réalité. Sa pièce a pour point de départ la lecture d'ouvrages liés à la déportation et aux camps d'extermination : Jorge Semprun, Robert Antelme, Primo Levi... Si ce socle tragique a beaucoup évolué au cours de la création et n'apparaît plus littéralement sur scène (comme dans Du goudron et des plumes avec Steinbeck), reste sans doute cette idée de Primo Levi : la honte d'être un homme. Cette honte est transposée dans Tangentes en honte des petites mesquineries au quotidien, de nos compétitions absurdes, de nos bousculades dans le métro d'hommes pressés sous pression, de nos corps moulés et mesurés à l'aune de normes gestionnaires...

Pour Ali enfin, Mathurin Bolze a construit avec Hedi Thabet un duo court et surprenant, qui a fini de sacrer notre homme. Sur une scène nue où seule trône une chaise, un danseur-circassien unijambiste évolue avec un autre dit "valide", et c'est tout simplement magnifique : l'handicap de l'un s'efface au fur et à mesure (ils se servent tous les deux de béquilles comme d'outils de travail), puis revient sous forme ironique (le jeu de jambes entre les deux est délicieux). Au final, avec Mathurin Bolze, la forme ne se détache plus du fond, et le cirque donne autant à penser qu'à ressentir.

DU GOUDRON ET DES PLUMES
Mardi 2 et mercredi 3 mars à 20h, à l'Hexagone (Meylan)

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Karim Messaoudi : « Chopper le vocabulaire de Mathurin Bolze »

Nouveau cirque | Rencontre avec le circassien qui reprend le spectacle "Fenêtres" de Mathurin Bolze mardi 15 et mercredi 16 novembre à l'Hexagone de Meylan.

Aurélien Martinez | Mardi 8 novembre 2016

Karim Messaoudi : « Chopper le vocabulaire de Mathurin Bolze »

Ça fait quoi de reprendre un rôle créé par un autre, et d’être en plus dirigé dans la reprise par cet autre ? Karim Messaoudi : Le chantier était assez excitant pour moi. Techniquement – le trampoline notamment –, c’était dans mes cordes donc je me sentais assez à l’aise. Même si j’ai dû viser des endroits où je ne serais pas allé par moi-même. Mathurin m’a amené dans des lieux un peu autres… Et le fait que lui soit là, c’était totalement primordial ! Aviez-vous vu le spectacle avant de reprendre le rôle ? Quand Mathurin a créé Fenêtres, j’étais très jeune donc je ne l’ai pas vu en vrai. Mais j’en ai toujours entendu parler comme d’un grand moment. Du coup, quand on a décidé de faire cette reprise, on l’a regardé en vidéo ensemble. Il a d’ailleurs galéré à trouver la VHS au fin fond de ses armoires ! Et on a

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Mathurin Bolze : le prince du bel air

SCENES | Il a la tête en l'air et les pieds sur terre. À l'occasion de la reprise à l’Hexagone de Meylan de son très beau spectacle "Fenêtres" créé en 2002, le circassien Mathurin Bolze nous raconte son métier et son bonheur de générer des collaborations artistiques.

Nadja Pobel | Mardi 8 novembre 2016

Mathurin Bolze : le prince du bel air

Un peu d’histoire pour commencer. Né en 1974, Mathurin Bolze a pratiqué le théâtre et surtout la gym à haute dose, avant de filer au Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne. Rapidement (en 2001), il fonde la compagnie MPTA et, à l'occasion d'une commande de la Brèche, le pôle national des arts du cirque de Cherbourg, il invente La Cabane aux fenêtres. Cette forme courte de 15 minutes va grandir et finir par se nommer Fenêtres. C’est un immense succès. Quinze ans plus tard, il donne ce solo aérien et grandiose à Karim Messaoudi, rencontré lors d'un stage de formation. La magie, elle, est toujours présente. Un pur moment de grâce visuelle sur un homme enfermé dans un appartement et qui ne semble trouver d’échappatoire que par les airs, grâce à un sol trampoline. Mathurin Bolze nous expli

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Cirque : nos cinq coups de cœur de l'année

Panorama 2016/2017 | Au Petit Bulletin, on adore les artistes qui s'envoient en l'air. La preuve avec cette sélection de spectacles riche en surprises et émotions fortes.

Aurélien Martinez | Lundi 24 octobre 2016

Cirque : nos cinq coups de cœur de l'année

Fenêtres Recréation d’un spectacle vieux de quinze ans, ce solo initialement interprété par le circassien Mathurin Bolze (qui l’a imaginé) a été transmis à Karim Messaoudi, passé comme lui par Centre national des arts du cirque. Un pur moment de grâce visuelle sur un homme enfermé dans un appartement et qui ne semble trouver d’échappatoire que par les airs, grâce à un sol trampoline. Grandiose. À l’Hexagone (Meylan) mardi 15 et mercredi 16 novembre _______ Patinoire Un solo entre cirque, théâtre et clown qui fonctionne parfaitement. Logique, il est l’œuvre d’un des fondateurs du collectif québécois de circassiens Les 7 doigts de la main. Patrick Léonard, seul en scène donc mais accompagné d’un fatras d’objets (qui auront une importance capitale pendant le spectacle), met en place une drôle de tension qui captive autant qu’elle surprend. Et quelle fin vertigineuse ! À l'Ilyade (Seyssinet-Pariset) mardi 29 novembre _______

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Du goudron et des plumes

ECRANS | De Pascal Rabaté (Fr, 1h30) avec Sami Bouajila, Isabelle Carré, Daniel Prévost…

Christophe Chabert | Mardi 8 juillet 2014

Du goudron et des plumes

Il aura fallu trois films pour que l’auteur de BD Pascal Rabaté réussisse sa mue de cinéaste, c’est-à-dire qu’il sorte d’un cinéma de la vignette pour développer une réelle dynamique de mise en scène où l’invention graphique se met au service de son récit et de ses personnages. Ce qui, dans Les Petits ruisseaux et Ni à vendre, ni à louer, semblait figé et ricanant, devient dans Du goudron et des plumes vivant et empathique. Christian, commercial divorcé aux combines peu reluisantes, perd son boulot et l’estime de sa fille, mais gagne le cœur d’une jeune femme, elle aussi mère célibataire. Ne reste plus qu’à accomplir l’exploit qui va le faire sortir de son rôle de gentil poissard : ce sera le Triathlon de l’été, sorte de mini-Intervilles local télédiffusé, compétition dans laquelle il va s’investir corps et âme. Rabaté en fait une sorte d’anti-héros français d'aujourd'hui, métissé et râleur, qui se fond dans le décor intemporel d’un Montauban fait de pavillons anonymes, de ronds-points, de boîtes de nuit triste

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"À bas bruit" : Mathurin Bolze sur une voie de garage

SCENES | Mauvaise nouvelle : la dernière création du passionnant chorégraphe et circassien Mathurin Bolze, que nous avons découverte l’an passé lors des premières représentations lyonnaises, n’est que bricolage caricaturant son propre univers…

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 25 septembre 2013

Que des Beatles sous LSD reprennent Hey Jude avec des voix de casseroles sur un enregistrement pirate, ou qu’Eric Clapton se lance dans un solo avec trois cordes cassées dans sa salle de bains, cela peut émouvoir, certes. En dépit des sournoiseries connues du marketing, nous demeurons des êtres nostalgiques et fragiles… Mais qu’un artiste aussi doué (et en pleine possession de ses moyens, lui !) que Mathurin Bolze fasse le coup du «Je vais vous présenter une pièce bricolée dans mon garage avec trois amis (au potentiel énorme) qui serait comme une reprise en mode ultra mineur de mes opus précédents, parce que là, désolé, je n’ai aucune inspiration», cela nous attriste. À bas bruit ressemble même à cette littérature datée où l’on s’interroge sur la possibilité de créer, l’angoisse de la "scène" blanche, la possibilité du possible, et où l’on va, tels des Derrida ou des Blanchot en culotte courte, déballer-déconstruire l’envers du (non) décor avec, entre deux parties de spectacle, des techniciens et des interprètes changeant les éléments du plateau sous nos yeux. La roue tourne Plus concrètement encore,

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Ménage à trois

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Aurélien Martinez | Jeudi 23 mai 2013

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Pendant cette carte blanche à Alexandre Tharaud, le Grenoblois Yoann Bourgeois reprendra son très bel Art de la fugue, dans lequel le circassien croise son art aux notes de Bach. Mais l’événement est aussi ailleurs. Car Bourgeois et Tharaud ont élaboré Nuage, une performance dont on ne sait pour l’instant pas grand-chose, si ce n’est qu’elle sera donnée sur le parvis de la MC2 juste après la soirée chanson française du samedi, et qu’un autre circassien sera de la partie : Mathurin Bolze. Soit l’un des artistes de nouveau cirque les plus talentueux de sa génération (il frise les 40 ans), comme l’on a souvent pu s’en rendre compte à l’Hexagone de Meylan qui a programmé plusieurs de ses créations (Fenêtres, Tangentes, Du Goudron et des plumes). Avec Bolze, le côté s

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"Du goudron et des plumes" de Mathurin Bolze : le making of

SCENES | Entre deux représentations, Mathurin Bolze se confie sur la genèse de son spectacle "Du goudron et des plumes". On a tout enregistré, et on retransmet ses propos là, rien que pour vous.

Aurélien Martinez | Vendredi 19 février 2010

Le mouvement comme vecteur d’émotion « Le mouvement, certes, mais le mouvement ancré dans des rapports spatiaux. Car c’est lié à une construction de l’espace scénique : le décor est arrivé en préambule, en même temps que certaines questions de jeu autour de lectures que l’on a faites. Ensuite, ça a été un va-et-vient continu entre cet objet devenu concret petit à petit, au fil des essais, des prototypes, des modifications, et les idées autour desquelles on essayait de développer notre projet. Le titre du spectacle vient justement de ce contraste entre le lourd et le léger, entre la noirceur et la légèreté… On a essayé de trouver un champ d’expérimentation le plus large possible, avec le mouvement. » Des souris et des hommes « Il y a de ça au départ, mais en même temps, il n’en reste pas réellement de trace tangible dans le spectacle. Le roman a servi à mettre le feu aux poudres, comme un combustible. Mais après, on a construit notre matériau à partir d’autres textes, d’autres poèmes… On a tricoté une matière en allant piocher dans des extraits qui peuvent être de Michaud, de Cioran, de Montaigne, ou de Voltaire quand i

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Fragilité et altérité

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François Cau | Vendredi 8 janvier 2010

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« J’aime partir de quelques matériaux, de la lecture. Il peut s'agir de livres, de films, ou d'autres sources ; des sons, des récits de voyage... Ce sont des choses sur lesquelles on peut revenir dans le processus de création. Et qui nous donnent parfois un guide, parfois juste un exemple, parfois une idée, parfois un contre-exemple... Cela nous aide à nous positionner dans le travail. Des souris et des hommes en fait partie, mais le travail ne sera pas "tiré" du livre, loin de là. Ce n'est pas une adaptation. » Voilà comment Mathurin Bolze, l’un des artistes de nouveau cirque les plus passionnants du moment, présentait l’année dernière son spectacle Du goudron et des plumes (interview disponible sur le site du Petit Bulletin Lyon, Mathurin Bolze étant en résidence aux Subsistances). Après la claque de son duo Ali (que l’on avait pu découvrir lors des Soirées de la MC2 en juin dernier), et suite à plusieurs passages remarqués à l’Hexagone ces dernières années, la venue de l’artiste promet de très beaux moments. D’autant que son matériau de départ (le roman de Steinbeck) semble propice à de nombreuses expérimentations. « C'est encore une foi

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