«Dur plutôt que pessimiste»

SCENES | THÉÂTRE / Au vu des vingt minutes d’extraits mis à notre disposition, le spectacle Cannibales apparaît comme une proposition potentiellement forte. Rencontre avec le jeune metteur en scène David Bobée pour en savoir un peu plus. Propos recueillis par Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 5 mars 2010

Petit Bulletin : Cannibales semble être un spectacle générationnel sur des trentenaires paumés entre l'être et l'avoir ?
C'est une des grandes thématiques du spectacle, troisième volet d'une trilogie réalisée avec l'auteur Ronan Chéneau – avec qui je bosse depuis une dizaine d'années. Cette trilogie est née au moment où l'on avait vingt-cinq ans et où, en ayant tiré au maximum sur l'adolescence, il fallait bien que l'on accepte notre statut d'adulte, avec toutes les questions sous-jacentes : qui est-on, dans quoi s'inscrit-on, dans quelle société, comment on agit dessus, ou comment on ne peut pas… Donc effectivement, c'est très générationnel puisque cela parle d'ici, de maintenant, et avec nos yeux. Avec nos yeux, car ce n'est pas une thèse sur la société d'aujourd'hui mais le regard subjectif de personnes trentenaires sur ce mode de vie-là, sur cette image du bonheur que l'on nous donne comme quelque chose d'attirant.

Votre vision a l'air assez pessimiste, notamment à cause du titre de la pièce…
C'est dur plutôt que pessimiste. Le titre et la première scène du spectacle [« Un couple de trentenaire rentre chez-lui, s'embrasse, se déshabille, s'enlace, s'arrose d'essence, se fout le feu » – extrait de la note d'intention, NDLR] sont assez sombres, certes, mais parce que je crois que l'on n'est pas dans une époque forcément très lumineuse. Mais avec ce titre et cette scène inaugurale, on avait l'idée de mettre la catastrophe au tout début, peut-être pour mieux pouvoir s'en débarrasser et mieux pouvoir ne pas y arriver. L'immolation est là, et juste après on rembobine le film en découvrant ce qui a pu amener ce couple de jeunes trentenaires à en arriver là…

On rembobine sur des scènes de la vie quotidienne ?
Quotidienne et pas quotidienne. C'est vraiment un flash-back, un collage de fragments de vie qui reconstitue le parcours de ces jeunes gens, les enfants de la génération 70 qui a priori ont tout pour être heureux et qui vivent dans ce monde de consommation où les cases sont sans doute trop petites et réductrices. A partir d'un moment, ils se mettent donc à jouer le jeu de la compensation : s'installer en couple, dans un appartement, avec des meubles Ikéa, plus faciles, plus design, plus beaux, plus ceci, plus cela… Je voulais ainsi les faire évoluer dans une page arrachée d'un magazine idéal. Dans ce décor, où tout est cotonneux, moelleux, propre, on ne sait pas où se mettre, comment se comporter.

Cannibales est un spectacle de théâtre, mais pas que…
Je travaille avec des gens qui sont à la fois comédien, danseur, technicien et acrobate. Du coup, on fait le spectacle avec tous nos outils. Mais ça reste à mon sens du théâtre parce que je pense que le théâtre est suffisamment poreux et généreux pour accepter de s'enrichir des autres disciplines du spectacle vivant. Je n'ai pas fait le choix du pluridisciplinaire pour le pluridisciplinaire… Par exemple, comme c'est un spectacle qui parle d'aujourd'hui, j'ai utilisé les outils d'aujourd'hui, dont les nouvelles technologies.

CANNIBALES
Jeudi 11 et vendredi 12 mars, à la MC2

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Amours cannibales

ECRANS | De Manuel Martín Cuenca (Esp-Roum-Russie-Fr, 1h56) avec Antonio de la Torre, Olimpia Melinte…

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

Amours cannibales

Carlos, tailleur discret de Grenade, aime les femmes. Mais attention, il les aime bien préparées. Aussi habile avec un fil et des aiguilles qu’avec un couteau de boucher, il déguste ses victimes selon un rituel presque monotone, sans en tirer de plaisir apparent. On a présenté les choses avec un poil d’ironie, mais Amours cannibales en est résolument dépourvu. Au contraire, la froideur de la mise en scène renvoie plutôt à la "glaciation émotionnelle" tant vantée par Michael Haneke. Même lorsqu’une histoire d’amour, une vraie, se profile entre Carlos et la sœur d’une des femmes qu’il a tuées, Cuenca ne déroge pas à sa grammaire : plans tirés au cordeau, absence de musique, quête de distance et d’atonie dans l’approche des événements. Cette forme-là, respectable dans son principe mais devenue très académique à force d’être mise à toutes les sauces, est assez contre-productive dans le cas d’Amours cannibales. On n’est jamais loin du pléonasme tant la grisaille et l’absence de passion semblent envahir en permanence et l’action, et les personnages, et l’approche visuelle de Cuenca. Même les scènes gore ne créent pas vraiment de malaise, fondues dans l’apathi

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« Une démesure géniale ! »

SCENES | Figure historique mythique, Lucrèce Borgia fut immortalisée en 1833 par Victor Hugo dans une pièce éponyme. Un incontournable du répertoire auquel se confronte tout l’été le metteur en scène David Bobée, non sans offrir à Béatrice Dalle son premier rôle sur les planches. Nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur ce projet très attendu qui verra le jour en plein air, à Grignan, devant la magnifique façade du château. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 24 juin 2014

« Une démesure géniale ! »

Pour interpréter Lucrèce Borgia, fille du cardinal espagnol et futur pape Rodrigo Borgia, vous avez fait appel à Béatrice Dalle. Ce choix a-t-il tout de suite été une évidence ? David Bobée : Pour monter Lucrèce Borgia, il me fallait une actrice qui ait le charisme, la séduction et la capacité à fasciner nécessaires au rôle ; et en même temps une part de dangerosité, de monstruosité... J’ai choisi la plus belle et la plus dangereuse. Béatrice, avec ses choix de carrière, de vie et sa personnalité entière, s’est tout de suite imposée. Elle s’essaie là au théâtre pour la première fois... Je choisis de travailler avec des personnes pour ce qu’elles sont, parce que je les aime et que j’ai envie d’offrir au public le regard que je porte sur elles. Je me moque de savoir si elles savent faire ci, si elles ont déjà fait ça... Il n’y a pas de différences pour moi entre donner le rôle de Lucrèce Borgia à Béatrice, qui est actrice de cinéma – donc actrice tout court– et travailler avec des personnes qui viennent de cultures différentes ou de disciplines différentes comme le cirque, la danse, la musique...

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Jeunesse consumée

SCENES | Cannibales est plus qu’un spectacle générationnel pour bobos branchouilles. C’est une proposition high-tech intense et hypnotique, à voir absolument pour sa dernière ce vendredi soir à la MC2. Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 12 mars 2010

Jeunesse consumée

« Dur plutôt que pessimiste. » David Bobée, jeune metteur en scène de Cannibales, résume ainsi son propos. « Ce n’est pas une thèse sur la société d’aujourd’hui mais le regard subjectif de personnes trentenaires sur ce mode de vie-là, sur cette image du bonheur que l’on nous donne comme quelque chose d’attirant » nous expliquait-il en interview. Car oui, Bobée ne se pose pas en donneur de leçons, mais élabore un spectacle sensitif total, d’une beauté plastique subjuguante (avec l’utilisation habile de la vidéo). Dans un grand loft aseptisé, déshumanisé et Ikéaïsé (notre homme a véritablement compris tout ce que le mot scénographie voulait dire), évoluent ainsi une demi-douzaine de jeunes acteurs-acrobates, au son du rock indé (Radiohead) ou du folk envoûtant (Herman Düne). On n’en dira pas plus, car Cannibales est une proposition à vivre plus qu’à commenter, mais vous comprendrez aisément que l’on est plus qu’enthousiastes ! On émettra simplement une réserve, qui pourrait paraître de taille mais qui ne l’est point : le texte de Ro

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