Voyage au bout d'Huppert

SCENES | Quand la plus grande actrice de sa génération se confronte au rôle mythique de Blanche DuBois écrit par Tennessee William, le rendu est forcément explosif… mais néanmoins contestable. Qu’importe, l’ouragan Isabelle Huppert emporte tout sur son passage.

Aurélien Martinez | Jeudi 25 novembre 2010

Photo : Pascal Victor / ArtComArt


Fin février dernier à Paris, au théâtre de l'Odéon. Après trois semaines de représentations se soldant par quelques huées (si l'on en croit les différents articles de presse de l'époque), la tension est retombée. La salle se fait attentive pour découvrir ce fameux Tramway dont on a tant parlé. Et surtout pour contempler Isabelle Huppert, artiste française à l'aura incroyable, comme on peut aisément le constater dès les premières minutes de la pièce.

Une pièce entièrement centrée autour de son personnage : Huppert est de toutes les scènes, dominant le reste de la distribution de sa stature incontestable. Une différence de traitement et d'approche qui se matérialise crûment au moment du salut final : alors que l'ensemble des comédiens, tout sourire, se donne la main chaleureusement pour s'incliner devant le public, elle reste stoïque, au centre, sans se lier physiquement à ses partenaires. Cette attitude, entre détachement et condescendance, fait partie du mystère Huppert, actrice hypnotique difficilement cernable qui ne souhaite s'exprimer qu'à travers son art.

Extraterrestre

Isabelle Huppert est une héroïne à part dans le paysage cinématographique français contemporain. Moins théâtrale qu'une Isabelle Adjani, moins sophistiquée qu'une Emmanuelle Béart, moins accessible qu'une Nathalie Baye. Mais littéralement (plus) vivante à l'écran, dans des rôles souvent durs : un choix de carrière atypique qui la classe d'emblée dans la catégorie des interprètes jusqu'au-boutistes qui donnent l'impression de vivre chaque projet comme si c'était le dernier. Ainsi, elle apparaît aujourd'hui comme la plus grande actrice de sa génération, et l'une des plus grandes tout court, toutes époques confondues. Elle a la classe d'une Jeanne Moreau, le charisme d'une Simone Signoret, le mystère d'une Romy Schneider.

Elle débuta au cinéma en interprétant des adolescentes tourmentées, devant la caméra de Companeez, Blier ou encore Boisset. Mais c'est Claude Chabrol qui l'imposa en 1978 avec Violette Nozière, prix d'interprétation à Cannes – elle en recevra un second pour La Pianiste de Michael Haneke (ce qui fait d'elle la seule Française a avoir réalisé le doublé). S'en suivra une carrière nationale et internationale dictée par le goût du risque et l'envie de ne jamais tomber dans la facilité. Les rôles qu'elle choisit sont souvent organiques et austères : des personnages en perpétuelle tension, au travers desquels elle impose un jeu brut, physique, marqué. Elle avait donc tout pour être la Blanche DuBois de Tennessee William, femme tourmentée par son désir envers un homme qu'elle exècre, et qui sombrera irrémédiablement vers une déchéance attendue.

Mourir en Saint Laurent

C'est indéniable, Isabelle Huppert illumine bel et bien ce Tramway. On n'a d'yeux que pour elle, cette Blanche DuBois à la fragilité arrogante. Auparavant, Vivien Leigh en avait livré sa version dans le film de Kazan, à côté d'un Marlon Brando physique au possible. Dans la pièce de Krzysztof Warlikowski, les rôles sont distribués autrement : Blanche est la pièce maîtresse du récit, celle par qui tout arrive, les autres personnages (dont Stanley) ne semblant rien contrôler.

Est-ce une raison pour en faire autant ? Car sur scène, Huppert est plus proche de la performance que de l'interprétation. Elle qui fut l'élève d'Antoine Vitez et travailla entre autres avec le perfectionniste Claude Régy (qui impose à ses comédiens un jeu tout en retenue) se voit ici contrainte d'en faire des caisses : "regardez comme je sais bien jouer la folle. Et là, vous avez vu, j'ai vraiment l'air mal, hein ?! ". 2h45 durant, on suit le calvaire d'une Blanche DuBois en robes Dior et Saint Laurent, entre réprobation et fascination. Car malgré une prestation appuyée et discutable, si l'on n'avait pas Isabelle Huppert face à nous, ce Tramway se transformerait en une proposition bien fade qu'on aurait oubliée en deux secondes. Là, dix mois après, l'image d'Isabelle Huppert au bord du gouffre reste encore en nous, avec force.

Un tramway
Du jeudi 2 au jeudi 9 décembre, à la MC2.

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Un Tramway nommé culture pour « susciter un certain étonnement »

ACTUS | Un Tramway nommé culture, la programmation culturelle des campus grenoblois, fête cette année ses 30 ans. L’occasion de revenir sur cette belle initiative qui ouvre en grand les portes des musées et des salles de spectacle au public étudiant.

Sandy Plas | Mardi 2 octobre 2018

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En 30 ans, il a vu défiler à son bord une génération d’étudiants. Les faisant juste picorer une sortie culturelle pour certains, ou tomber les deux pieds dedans pour d’autres. Créé en 1989, Un Tramway nommé culture a en tout cas contribué à intéresser les étudiants à la culture proposée sur le domaine universitaire. Et a également permis de tisser de solides liens entre le campus grenoblois et les acteurs culturels du paysage local. Car à la fin des années 1980, une époque fort lointaine où la MC2 s’appelait encore le Cargo et où le Musée de Grenoble se visitait du côté de la place de Verdun, faire rimer public étudiant et culture n’allait pas vraiment de soi. « Les étudiants ne fréquentaient pas tellement les structures culturelles de l’agglomération. L’Université Pierre-Mendès-France a donc commencé à réfléchir à comment les faire entrer dans les salles ou dans les musées » nous explique Bertrand Vignon (à droite sur la photo), en charge de l’opération au sein de la Communauté Université Grenoble

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Le bal des monstres du Tramway nommé culture

Festival | Pour sa 11e édition, le festival culturel interuniversitaire du Tramway nommé culture (le service culturel de la fac) a décidé de se faire, et de vous faire, peur avec un thème épouvantable : les monstres. Du théâtre à la musique, en passant par des visites terrifiantes, plongez en pleine horreur, et tout ça gratuitement.

Charline Corubolo | Mardi 21 mars 2017

Le bal des monstres du Tramway nommé culture

Frankenstein, gobelins et bêtes fantasmagoriques : voici le cocktail monstrueusement délicieux cette année du festival culturel interuniversitaire porté par le Tramway nommé culture. Du 28 mars au 5 avril, le campus et Grenoble vont ainsi devenir le théâtre de rue des monstres, thème de cette 11e édition. Ciné-concerts, expositions, ateliers, déambulations, performances… Les formes seront aussi électrisantes que les trois sorcières du film Hocus Pocus. Alors, pour que vous ne vous perdiez pas dans les méandres de l’abominable parade, voici une petite sélection atrocement délectable. Démarrons mardi 28 mars avec un ciné-concert à l’auditorium Grenoble INP où deux musiciens (dont Serge Teyssot-Gay croisé chez Noir Désir) revisiteront le chef-d’œuvre kubrickien 2001 : l'odyssée de l'espace. Le mercredi, ça continuera avec la fameuse et incontournable Nocturne des étudiants du Musée de Grenoble qui s’annonce frissonnante avec des performances sur le parvis, des spectacles au milieu des œuvres des collections permanentes de l’établissement et un défilé monstrueux en fin de s

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Mardi 24 mars, le campus grenoblois et une partie de la ville risquent fort bien de se retrouver dans les limbes, mais de façon artistique et amusante. Pour sa neuvième édition, le festival thématique du service culturel de l'Université Grenoble Alpes a décidé d'être "mortel". Il y a de quoi grincer des dents et être ébahi de ne pas avoir vu passer ces neuf années. Julien Wegner, chargé de l'organisation (à gauche sur la photo) : « Le festival est né en 2006. À l'époque, l'idée était que la programmation culturelle de l'université, assurée par le Tramway nommé culture, soit complétée par une proposition qui permettrait aux étudiants de participer par le biais d'appel à projets. La forme festival s'est vite imposée avec l'envie que l'événement soit thématique. » Voilà donc quasiment une décennie que la joyeuse équipe du TNC organise chaque année son festival, en passant par différents thèmes (la folie, le poil, l'interdit...), avec l'objectif de créer une émulsion artistique sur le campus et ailleurs. Mais au-delà du simple appel à projets, l'événement offre une véritable opportunité aux élèves en les mettant en lien avec les différe

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François Cau | Jeudi 16 septembre 2010

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C’est le spectacle phare de cette saison théâtrale. Non pas que l’on ait à faire ici à un véritable chef-d’œuvre, mais le casting impressionnant et le fait que cette coproduction MC2 ne tourne qu’à Grenoble (après sa présentation à Paris en février dernier) ajoutent à l’effervescence. Car cette adaptation d'Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, au préalable immortalisé à l’écran par Elia Kazan, était un pari fou du metteur en scène prolifique et souvent percutant Krzysztof Warlikowski. Ajoutez Wajdi Mouawad à la dramaturgie, et Isabelle Huppert au jeu : vous avez votre buzz assuré. Pour finalement quel résultat ? Un spectacle appréciable, mais exclusivement centré autour du personnage d’Isabelle Huppert, qui livre une prestation impressionnante (quoiqu’un brin appuyée !) largement commentée. Le reste (l’intrigue, la relation entre Blanche et Stanley, la folie…) passant au second plan. Heureusement qu’Isabelle Huppert, sans doute la meilleure actrice de sa génération, a les épaules solides ! On vous en dira plus avant son passage par la MC2 début décembre, mais sachez déjà qu’il faudra avoir vu ce Tramway sous peine d’être catalogué has-been pour la nuit des temp

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