Butô deux fois qu'une

SCENES | Depuis maintenant huit ans, la compagnie locale Encorps à venir propose des spectacles inspirés de la danse butô, dont la grande qualité est malheureusement proportionnelle à la discrétion de leur réception. Rencontre avec la chorégraphe / interprète Adéli Motchan, à l’occasion de la création de Sous la pluie noire. Propos recueillis par François Cau

François Cau | Vendredi 18 mars 2011

Photo : Laurence Fragnol


Petit Bulletin : Qu'est-ce qui vous a poussée vers la danse butô ?
Adéli Motchan : A la base, je viens du cirque, où j'ai fait carrière pendant dix ans - en fait, jusqu'au jour où j'ai vu un spectacle de danse butô. Ça m'a complètement bouleversée, je savais que c'était ça que je voulais faire.

C'est un art très ancré dans l'Histoire d'un pays, des traditions culturelles qui ne sont pas les nôtres… Comment l'avez-vous adapté ?
Ce qui me plaît dans cette danse, c'est avant tout l'émotion, cette expressivité radicale. L'esthétique et le jeu d'acteur, c'est de ça dont je m'empare.

Le point de départ de la compagnie était de faire des créations in situ, mais vous vous retrouvez depuis quelques créations sur des scènes de théâtre…
J'aimerais pouvoir continuer à créer dans des lieux insolites. Nous avons eu la proposition du CCSTI il y a quelques années pour concevoir un spectacle à la Casemate, mais une fois qu'on a pris le parti de passer par la Mairie pour avoir du soutien, on nous a dit qu'il fallait faire du plateau. Donc je m'y suis mise, mais c'est vrai que ça me manque d'investir des espaces éphémères, de réfléchir à une scénographie originale… c'est ce que je préfère, en fait, investir un espace, conceptualiser son architecture.

J'ai eu l'impression que Sous la pluie noire était beaucoup plus porté sur la matière musicale que les créations précédentes de la compagnie, où les textures sonores étaient plus abstraites…
Oui, j'avais envie que ce soit comparable au fait d'écouter un album, ou plutôt de se retrouver à un concert. Sur les spectacles précédents, Laurent était seul, et Coco [Laurent Buisson et Franck “Coco Fruits“ Serpinet, par ailleurs membres éminents du groupe Rien, assurent la bande-son en live] a apporté quelque chose d'énorme. Ils se sont inspirés de ce qu'ils ont vu en répétitions, de la scénographie. Je ne les ai pratiquement pas dirigés, j'ai juste resserré quelques passages avec eux.

Pour la première fois, vous n'êtes pas seule sur scène…
J'ai voulu procéder comme ça parce qu'au bout d'un moment, les solos, ce n'est plus possible, il faut évoluer. Puis il y a l'aspect lié à la transmission, si on se dit chorégraphe, à un moment, il faut aussi se poser la question de savoir si on peut transmettre son univers à quelqu'un. C'était un challenge pour moi, et j'en suis finalement très contente. C'est limite si je n'en viens pas à souhaiter ne plus être sur le plateau et n'avoir que des interprètes !

Le spectacle se partage entre un personnage excessivement calme, contrôlé, et un autre hystérique. Dans la note d'intention, vous dites que l'un est la représentation mentale de l'autre. Je me suis demandé tout du long duquel il s'agissait !
Ça peut être l'un ou l'autre en fonction de la sensibilité de chacun. Mes univers sont toujours un peu abstraits, absurdes, c'est au spectateur de s'en emparer, ou pas. Je sais que c'est particulier, avec une première scène plutôt rude, mais sa lenteur extrême procède d'une exigence, que je demande aussi au spectateur…

Dans toutes vos créations, je suis en empathie avec ce qu'il se passe sur scène, et là, cette retenue, cette décomposition du geste après une toute première image très forte, ça m'a mis très mal…
Oui, il y a une tension…
… qui fonctionne très bien (rires). C'est aussi pour ça que je voulais qu'on se voie cette fois-ci, qu'on repose les partis pris de la compagnie plutôt que de ne donner que mes interprétations dans une critique…
D'accord… Je reconnais que c'est intrigant. On n'est pas dans le film d'horreur, mais pas loin !

En même temps, en parlant avec les musiciens, ils me disaient s'être inspirés de John Carpenter, en utilisant notamment les mêmes claviers
C'est vrai que la première scène peut avoir des faux airs de films de Carpenter !

Et donc sinon à l'avenir, on vous verra moins sur scène ?
Il me reste des envies, mais c'est peut-être trop d'être seule sur scène, de porter le projet, d'en faire la mise en scène, de s'occuper de la scénographie, dire je veux ci, je veux ça… Le côté multicartes peut avoir ses avantages mais je pense aussi que ça peut être très bien de ne se concentrer que sur une chose – en l'occurrence, la mise en scène. Je ne dis pas que j'arrête de danser, je suis en réflexion sur le devenir. Après, les spectacles ne tournent pas, ne se vendent pas… Vous avez une idée de la raison ?
Non. On me dit souvent que le travail est bien, mais…

… derrière ça ne suit pas… Les diffuseurs ne se déplacent pas ?
C'est ça. Là, on essaie, on a enfin une chargée de diffusion – je sais que c'est aussi une question de moyens, on en a peu. Il y a une reconnaissance du public mais ça n'éclate pas, jouer en dehors de Grenoble, ça ne se passe pas. Je ne sais pas, c'est peut-être trop atypique, ou alors il y a un problème avec les formes émergentes… Je crois malheureusement que c'est la réalité du spectacle vivant aujourd'hui.

Sous la pluie noire
Jusqu'au samedi 26 mars, à la Salle Noire

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"Mon œil" : incertain regard par Adéli Motchan

SCENES | L'artiste grenobloise protéiforme propose une curieuse « petite forme plastique et surréaliste en mouvement ». On a voulu en savoir plus. Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 19 avril 2016

Voilà bien une drôle de proposition, entre la performance, la danse, le théâtre voire même le cinéma. Un brouillage volontairement opéré par sa conceptrice Adéli Motchan, artiste bien connue de la scène grenobloise – notamment grâce à ses spectacles de danse butō. À la base de Mon œil, une performance imaginée pour un spectateur qui a du coup grandi pour obtenir la forme actuelle – deux interprètes sur scène (Adéli Motchan et la comédienne Anne-Sophie Galinier) plus quelques tables et accessoires. « Mon œil a été pensé pour l’appartement. Un soir de représentation, Chantal Morel [qui est à la tête du Petit 38 – NDRL] est venue nous voir. Elle a beaucoup aimé la tension, l’ambiance un peu lynchienne. Elle nous a proposé de venir le jouer au Petit 38. On va donc le réadapter pour le lieu. » D’accord. Mais sinon, de quoi parle cette « petite forme plastique et surréaliste en mouvement » comme la qualifie Adéli Motchan ? Difficile à dire, même si son titre nous donne un précieux indice. « Avec Mon œil, on se demande comment on peut regarder et comment on peut voir. » Un travail sur le regard donc, issu d’une collec

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Espèce d’espace

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Aurélien Martinez | Vendredi 7 juin 2013

Espèce d’espace

Au Petit Bulletin, on écrit souvent tout le bien que l’on pense de la chorégraphe grenobloise Adéli Motchan (compagnie Encorps à venir). Même si on ne l’écrit pas assez à notre goût : car cette artiste atypique qui propose une danse forte inspirée du butô est malheureusement trop peu programmée. Cette semaine, nous aurons l’occasion de la découvrir au 102, pour une performance dont nous ne savons pas grand chose, si ce n’est qu’elle s’intitule Espace imaginaire, et que la note d’intention cite une phrase de Foucault assez évocatrice : « On ne vit pas dans un espace neutre et blanc, on ne vit pas, on ne meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de papier. » Un projet « à géométrie variable » qui diffère en fonction des espaces, dans lequel évolueront six acteurs-danseurs. Pour découvrir le résultat (trente minutes environ), rendez-vous vendredi 14 et samedi 15 juin à 20h45, au 102 donc. AM

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Le corps comme champ de bataille

SCENES | Après la troublante poésie macabre de "Lilith… Eve", la compagnie Encorps à venir nous prend par surprise avec la violence de son "Ninten". Et on l’en remercie vigoureusement. François Cau

François Cau | Lundi 23 mars 2009

Le corps comme champ de bataille

Créé au Japon dans les années ayant suivi le traumatisme des explosions atomiques, le butō est une danse foutrement intimidante, à l’expressionnisme radical, voyant des interprètes, le corps généralement nu et peint en blanc, s’adonner à des gestuelles dont la brutalité et l’apparente arythmie témoignent d’une volonté cathartique extrême. La danseuse et scénographe Adéli Motchan, au sein de la compagnie Encorps à venir, s’est emparée de cette matière chorégraphique pour la plier à ses envies artistiques : une réinterprétation des textes de Michel Foucault et Antonin Artaud (La nuit vivante se dissipe à la clarté de la mort), une exploration dansée des affres de la vieillesse (Le cas A) ou de la féminité (Lilith… Eve). Pour cette nouvelle création, la compagnie s’intéresse cette fois-ci à la fusion puissamment organique entre deux concepts bouddhistes : le Nin, l’apaisement du quotidien, et le Ten, le vertige de la passion. Autant prévenir tout de suite : toi qui espère la tranquillité d’un spectacle fleur bleue sur l’éveil amoureux, prends donc tes jambes à ton cou. L’amour et violence Chaque tableau s’appuie sur

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Le corps métamorphosé

SCENES | Danse / La Bastille accueille deux compagnies de danse Buto pour une soirée atypique, organisée par le collectif grenoblois CitéDanse. Au programme, théâtre (...)

| Mercredi 8 juin 2005

Le corps métamorphosé

Danse / La Bastille accueille deux compagnies de danse Buto pour une soirée atypique, organisée par le collectif grenoblois CitéDanse. Au programme, théâtre de danse d’Adéli Motchan et performance-concert pour duo. Le Buto, art japonais contestataire né dans les années soixante, prendra donc place à la Bastille les vendredi 3 et samedi 4 juin, avec la compagnie grenobloise Encorps à venir et le duo lyonnais de Yôko Higashi et Lionel Marchetti. Basés sur l’improvisation, le solo et le duo explorent des univers totalement différents qui révèlent la richesse d’un art comptant autant de tendances que de danseurs. Adéli Motchan, accompagnée par les compositions sonores de Fabrice Marsaud, évolue entre théâtre et danse dans un univers inspiré par le lieu. Fonctionnant énormément par images, la chorégraphe s’empare du corps du supplice, de la disgrâce, du condamné à mort et explore le corps institutionnalisé et soumis à une dictature perpétuelle. Fidèle aux exigences du Buto, elle ne donne pas à voir un mouvement mais incarne littéralement une émotion, un état de corps et d’esprit qu’elle partage avec le spectateur dans une proximité intimiste. La beauté plastique du mouvement n’est pa

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