"L'Opéra du dragon" : le baiser mortel du dragon par Johanny Bert

Théâtre | Le metteur en scène Johanny Bert monte une pièce du dramaturge allemand Heiner Müller sur un peuple asservi par un despote fin politicien. Un théâtre de marionnettes pour adultes à l’humour féroce et à l’ingéniosité remarquable, porté par une équipe investie qui transmet au public son amour passionné du spectacle vivant.

Aurélien Martinez | Lundi 20 février 2012

Photo : Jean-Louis Fernandez


Les tyrans ne sont pas immortels nous informe l'histoire, certains d'entre eux s'en étant rendu compte encore tout récemment. Des images paradoxales, où la liesse citoyenne tranche avec la violence de la situation – doit-on se réjouir par exemple du lynchage de ces tyrans déchus ? L'écrivain et dramaturge Heiner Müller, grande figure théâtrale allemande de la deuxième moitié du siècle dernier, s'est aussi emparé du thème de la chute du pouvoir illégitime avec son allégorique Opéra du dragon : une pièce (et non un opéra, même si initialement, c'était un livret) où un peuple se retrouve sous le joug d'un animal politique féroce, qui contraint ses administrés à lui offrir chaque année une jeune vierge en noce ; vierge qui périra entre ses griffes quelques jours plus tard. Mais avec le sourire, forcément, cette dernière se devant d'être consciente de la faveur inestimable qu'il lui est accordée. Jusqu'à qu'un valeureux et insolent chevalier décide de remettre en cause ce pouvoir macabre et a priori inébranlable.

Deux en un

Le jeune metteur en scène Johanny Bert, au CV déjà bien rempli, a décidé de s'atteler à cette œuvre entre approche mythologique et vision on ne peut plus contemporaine de la question. « J'avais envie d'un texte qui parle du rapport politique aujourd'hui. Évidemment, j'ai tourné autour de pièces comme Ubu roi d'Alfred Jarry, mais je trouvais que le trait était trop prononcé, trop dans la farce. Alors que Müller s'amuse avec le temps. Avec Lancelot, le lion de Némée, Héraclès, on est dans l'histoire, dans l'Antiquité. Et de l'autre côté, c'est lui qui amène dans les didascalies le fait que le dragon surveille la ville en utilisant la vidéosurveillance. Dans son écriture, j'ai donc trouvé à la fois ce qui me séduisait au niveau politique, et à la fois la dimension un peu épique que je n'avais jamais travaillée – le conte notamment. Et ce qui m'a aussi énormément intéressé dans cet Opéra du dragon, c'est cette foule, qui a besoin d'un guide : elle est au centre du récit, balançant entre d'un côté la dictature, le pouvoir, et de l'autre le héros, l'utopie. »

Une réflexion intemporelle sur les notions d'asservissement plus ou moins volontaire qu'a livrée Müller il y a plus de quarante ans. « Le texte a été écrit en 1968, mais il n'est surtout pas pointé sur un pays ou une politique particulière. C'est, je l'espère, plus global que ça, plus poétique. Il s'agit de notre rapport au pouvoir, à la masse : comment, tout d'un coup, on nous dit que cet homme-là est nouveau, qu'il a ces idées-là, et comment on se laisse embarquer par tout ça, grâce notamment à la communication. »

Le sens de l'humour

Dans son Opéra du dragon, Müller convoque l'ironie à chaque tableau, comme lorsque le souverain se défend de tout totalitarisme, exhibant fièrement les membres apeurés de l'opposition… qui se mettent finalement à critiquer le dragon, puisque ce dernier le leur impose. « Il y a beaucoup d'humour dans l'écriture de Müller. Souvent, on voit son œuvre comme très cérébrale. Je pense que c'est beaucoup plus nerveux, beaucoup plus terrien que ça. On le sent, quand il dit à la fin que Lancelot revient, qu'il sauve tout le monde : il met une didascalie en expliquant que le théâtre se métamorphose en un paysage utopique, rempli de gens et d'animaux de toutes provenances, et que tous dansent avec tous… On ne peut pas le prendre au premier degré, ce n'est pas possible ! Tout en étant cynique, Müller arrive ainsi à donner une valeur à chaque chose. Rien n'est banal dans son écriture, tout a son importance, et c'est le travail que l'on a essayé de faire dans le spectacle. »

Une démarche qui laisse néanmoins place à une inventivité débridée, pour un résultat vif et nerveux, bourré de trouvailles. « Müller crée un monde, une ville – on ne sait pas vraiment laquelle –, avec un dragon qui est un homme politique. Et là-dedans, on va venir faire des contrepoints assez laids : une bouilloire, ou encore un saut de pop-corn… Tout ça tranche avec l'esthétique, ça devient brut, et c'est ce que je voulais. Pour raconter l'histoire, on met en place un univers, que l'on démonte ensuite par une image, une chose. »

La menace fantôme

Et puis il y a les marionnettes, marque de fabrique de Johanny Bert et de sa compagnie Le Théâtre de Romette. « À la lecture, je me disais que ce n'était pas possible avec des acteurs ! Le dragon qui est censé se transformer, censé tuer des gens à coups de lance-flammes, c'est un super moteur de pensées pour des formes marionnettiques. » Des marionnettes presque fantomatiques, avec leurs têtes vissées sur des corps éthérés, qui illustrent parfaitement l'idée de Müller sur la manipulation des esprits (les scènes de foule sont parmi les plus réussies). Il est donc naturel que le seul personnage doté de membres soit le salvateur Lancelot, figure du héros libre et vaillant. Même si, comme tous, il n'est pas maître de sa parole.

« Je voulais utiliser ce texte comme un grand poème, pour le donner à une comédienne, qui fait toutes les voix. Et ainsi séparer, un peu à la manière de certains théâtres de marionnettes traditionnels, la voix du mouvement. Sauf que là, ce n'est pas une récitante : elle joue véritablement les personnages. Les acteurs sont donc manipulés par elle, même s'ils lui impulsent des intentions par leurs mouvements. Ce rapport entre les quatre comédiens – plus un musicien et des techniciens présents sur le plateau – est très sensible. Avec ce procédé, il y a ce projet que le spectateur puisse choisir d'être dans l'action, en regardant et en écoutant, ou d'être dans la fabrique, en observant comment toute cette machinerie politique se met en place. »

Pour le plaisir

Un théâtre qui joue alors autant avec le résultat que le chemin emprunté pour y arriver, à l'image de cette scène où, à l'aide de jouets et d'une toute petite caméra, sont réinterprétés divers tableaux épiques : le spectateur regarde autant les manipulateurs s'affairer avec leur lion en plastique que le film projeté simultanément. Un exemple parmi de nombreux autres pioché dans ce spectacle conçu par une équipe amoureuse du théâtre qui n'hésite pas à partager sa passion avec le public en lui donnant aussi bien de la matière à réflexion que – gros mot pour certains – du plaisir. Admirable.

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