Gare aux gorilles

SCENES | Adaptation libre d’une nouvelle de Franz Kafka, Le Gorille est un spectacle fascinant mis en scène par la légende du cinéma Alejandro Jodorowsky, et interprété par son fils Brontis. Rencontre avec ce dernier pour évoquer la pièce. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Jeudi 19 avril 2012

Un gorille est récompensé par une illustre académie pour avoir acquis la parole, à l'image d'un véritable être humain. Il délivre donc un discours sur son nouveau statut, discours néanmoins empli de désillusions. Pour camper cet animal devenu homme, le réalisateur, acteur et metteur en scène Alejandro Jodorowsky a fait appel à son fils Brontis, qui livre une heure durant une prestation sidérante.

Le Gorille est une relecture de la nouvelle Rapport pour une académie de Kafka
Brontis Jodorowsky : Mon père a commencé à lire très jeune. Vers huit ou neuf ans, il a lu cette nouvelle qui l'a beaucoup marqué, parce que c'est l'histoire d'un être qui est dans une forme d'enfermement, qui pour être accepté doit devenir quelqu'un d'autre, changer sa nature intérieure. En tant qu'enfant d'immigré, mon père s'est identifié à l'histoire de ce singe. C'est une nouvelle un peu désespérante parce que le petit singe subit une transformation, il arrive à acquérir la parole humaine, et il est reconnu par l'académie non pas parce qu'il est devenu un homme mais parce qu'il a appris à parler. Il devient alors une espèce de phénomène de music-hall, et ça s'arrête là, dans une autre forme d'enfermement. Mon père était sorti de la lecture complètement anéanti !

D'où son envie de ne pas monter le texte tel quel…
Nous ne défendons pas un théâtre déprimant ! Donc oui, la moitié du texte est une adaptation, l'autre moitié, plus sombre, venant directement de Kafka. On a ainsi décidé de poursuivre l'histoire, pour que la star de music-hall continue de se développer en tant qu'être humain, acquière l'état d'homme, et réussisse à s'en sortir en prenant conscience d'elle-même.

Le spectacle parle d'un animal qui devient homme en gommant son passé primitif. Mais on peut aisément dépasser cette lecture pour trouver un message plus universel…
Tout à fait. Le thème essentiel, c'est l'effort que l'on doit faire pour être accepté par les autres, cet effort passant par la négation de ce que l'on est réellement. Mais cette acceptation est plus une tolérance, car on ne devient jamais vraiment autre chose que ce que l'on est. Évidemment, ça peut s'appliquer aux réfugiés, aux immigrés… Ça peut aussi s'appliquer socialement : on doit ainsi adopter un certain nombre de comportements pour être accepter. On peut prendre l'exemple d'homosexuels qui construisent toute une vie qui n'est pas la leur. Évidemment, il y a processus nécessaire d'intégration, puisque nous sommes des êtres sociaux, mais la pièce dénonce quand on va au-delà, quand ce processus nous amène à renoncer à ce que nous sommes réellement.

Malgré votre envie de ne pas faire un théâtre déprimant, votre regard sur la société est tout de même sombre…
C'est un regard sombre, absolument. Pourtant, nous pensons que l'art n'est pas seulement là pour dire que la vie est une merde, mais aussi pour proposer des formes d'espoir, d'ouverture… Notre portons un théâtre qui ne doit pas donner la solution des problèmes, mais mettre en avant ces problèmes. Même si à la fin de la pièce, nous ouvrons une porte, pour montrer qu'il y a une possibilité de sortie…

Votre interprétation du singe est très physique, et dépasse le simple fait d'être grimé en animal…
Mon interprétation part du corps. Le maquillage, c'est simplement une sorte de masque. Quand on a un masque, c'est le corps qui est impliqué. Il était important de trouver comment rester sur le fil entre l'animal et l'homme : jamais trop l'un, jamais trop l'autre, pour que ça ne soit pas une caricature. Il ne s'agit pas de faire des singeries sur scène ! Ça va jusqu'à la fin de la pièce, où pour saluer, j'enlève ma perruque. On va au bout du processus en disant : c'est un singe qui est devenu un homme, mais c'est aussi un acteur qui est devenu un homme.

Le Gorille, vendredi 27 avril à 20h30, à l'Espace Paul Jargot (Crolles).
Aper'art avec le scientifique Albert Jacquard autour des thèmes abordés par Le Gorille, jeudi 26 avril à 19h30. Entrée libre.

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Jodorowsky's Dune

ECRANS | de Frank Pavich (É.-U., 1h30) documentaire

Vincent Raymond | Mardi 15 mars 2016

Jodorowsky's Dune

Faut-il remercier Pavich, ou bien le maudire d’avoir permis à Jodorowsky de dévoiler les coulisses de son film maudit Dune ? Restée à l’état de projet très avancé, cette adaptation du roman de Frank Herbert avait tout pour devenir l’œuvre prophétique qu’il ambitionnait : un credo artistique, des moyens considérables alloués par un producteur esthète, un contexte mystique favorable (nous somme en 1975) et une distribution réunissant The Pink Floyd, Dalí, Welles ou Mick Jaeger… À ce stade, on est déjà à l’agonie ; “Jodo” nous achève en expliquant la genèse de son armée de “guerriers” (Mœbius, Dan O’Banon, Giger…). Si son Dune n’a pas vu le jour, ce qui faisait son ferment (à défaut d’épice…) a ensemencé toute la SF des années suivantes, de Alien à Matrix. En cela, le projet initial de révolutionner l’histoire du cinéma a bien été accompli… sans que “Jodo” n’ait eu besoin de recourir lui-même à la pellicule, comme un contributeur de l’ombre. Ce documentaire lui renvoie l’ascenseur et la lumière : à l’instar de Lost in la Mancha consacré au désastre du Don Quichotte de Terry Gilliam, Jodorowsky’s Dun

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Aurélien Martinez | Jeudi 19 avril 2012

En attendant Jodo

Chili, année zéro Précoce, Alejandro Jodorowsky commence son propre apprentissage culturel dès l’âge de cinq ans. D’après ses dires, il sut lire du jour au lendemain (quitte à faire évanouir sa grand-mère en lui démontrant ses capacités), et squatta très tôt la bibliothèque de son petit village natal de Tocopilla, au Chili. Jack London, Fenimore Cooper, Alexandre Dumas, Shakespeare, premiers ouvrages ésotériques sur le tarot (discipline qui le fascinera quelques décennies plus tard)… il ingurgite tout ce qui lui passe sous la main, jusqu’à épuisement total des étals de l’établissement. L’enfant puis l’ado absorberont tout ce qui leur passera ensuite sous la main (journaux, comics, serials, romans…), et prendront vite conscience que Tocopilla est désormais trop étriqué pour épancher cette soif. Pas de Panique A l’âge de 23 ans, Jodorowsky assiste à une représentation d’un ballet de danse expressionniste, et se passionne illico pour les arts vivants. Il s’essaie un premier temps au théâtre, avant de jauger qu’il n’est finalement qu’un « perroquet qui se croit génial en répétant les phrases de quelqu’un d’autre 

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