« Une forme d'athlétisme en scène »

SCENES | Sorte d’allocution poétique sur des textes de l’écrivain et poète belge Jean-Pierre Verheggen, le spectacle "L’Oral et Hardi" ouvrira la vingt-troisième édition du Festival d'humour et de création de Villard-de-Lans. Rencontre avec le comédien Jacques Bonnaffé, qui livre sur scène une prestation grandiose avec ce « discours de campagne d’un éventuel non candidat probable ». Propos recueillis par Grégory Bonnefont

Aurélien Martinez | Vendredi 19 octobre 2012

Photo : Xavier lambours


Parlez-nous de Jean-Pierre Verheggen...
Jacques Bonnaffé : J'aime beaucoup cet auteur. C'est quelqu'un qui a une langue très libre ; le spectateur le ressent comme ça, on peut la manipuler dans tous les sens.

Comme un matériau ?
Oui. Il permet beaucoup d'inventions en scène, je ne me gêne pas. On est  très frangin, très ami, il m'a laissé libre du montage, de toutes les fantaisies qu'on peut faire avec. Même si je n'aime pas le narcissisme du one-man-show, quand il s'agit de raconter sa vie, parce que ça devient de plus en plus…

Nombriliste ?
Au théâtre, je crois qu'on doit raconter le monde et pas son nombril, effectivement. La grosse menace d'aujourd'hui, c'est l'individualisme. Quand le propos a du courage, il donne du courage. Et Jean-Pierre Verheggen a de l'humour, c'est un musicien de la langue. Il a des titres un peu fous : le premier bouquin sur lequel je suis tombé, c'est Le Degré Zorro de l'écriture. C'est un mec extravagant dans la poésie. Il travaille dans la littérature, avec pour vocation l'oralité. De même que derrière Pierre Desproges, on sent un écrivain. De l'autre côté, il y a les tchatcheurs, les bonimenteurs, qui ont de l'esprit, de la répartie. Le travail de Verreghen est dans l'écriture. Et mon travail, c'est donner parole à l'écriture, c'est écrire oralement. Ça veut dire déplacer constamment les choses. L'oralité, c'est une modulation. C'est une sorte de changement, de vibration. Il faut réécrire en quelque sorte avec la parole. C'est un poète de l'oralité. Un poète de l' « ouïssance » a-t-il dit un jour en rigolant !

C'est-à-dire ?
C'est passer pas mal de temps à comprendre. Il faut savoir, à force de relecture, ce qui est dit en dessous des mots, en dessous du texte. Et chaque détail dans les textes doit être explicable. D'un côté, c'est une familiarité avec l'auteur, une complicité. De l'autre, il y a beaucoup de références cachées, des échos de la langue. Ces gens-là, les Verreghen, les Beckett, c'est le même combat : ils ont beaucoup d'oreille, ils ont entendu des choses, ils rejouent avec la langue des autres.

Votre jeu de scène témoigne d'un engagement physique important...
Cet engagement me permet de trouver ensuite ce que je veux faire. Je suis habitué à pousser assez loin. Il y a une forme d'athlétisme en scène, même s'il n'y a pas la volonté d'établir une performance sportive avec des records ! On appelle ça, avec Jean-Pierre, faire l'athlète de foire. Cela veut dire faire l'Hercule, portrait de l'artiste en Hercule de foire. Il y a beaucoup d'exhibition, de démonstration avec les gestes.

Dans quelle mesure votre performance peut-elle se rapprocher de l'excès, cher à Olivier Py?
Je suis obligé d'abord d'abonder dans son sens. Le théâtre, c'est effectivement soulever le couvercle, le faire sauter, mais je n'aime pas trop les excessifs, les illuminés. Il me faut un travail réaliste, différent du lyrisme de Py. J'aime bien garder les pieds sur terre.

Au-delà du jeu de mot, quelles sont les clés du titre L'Oral et Hardi ? On sent cette relation forte qui vous unit à Jean-Pierre Verreghen...
C'est moi l'oral, et c'est lui l'hardi ! On aime bien les mots à plusieurs sens, ou polyphoniques,  avec plusieurs contenus. Le côté burlesque nous va bien.

Il est question d'un « discours de campagne d'un éventuel non candidat probable »...
Le spectacle est très politique, poétique. Il y a une moquerie envers les discours, les allocutions, la rhétorique politique, son manque de courage aussi. À un moment dans le spectacle, il y a un vrai manifeste sur l'envie de pouvoir tout dire, tout oser...

L'Oral et Hardi, lundi 29 octobre à 21h, à la Coupole de Villard-de-Lans.
Dans le cadre du Festival d'humour et de création de Villard-de-Lans, du 29 octobre au 3 novembre. Programme complet sur http://www.festivalvdl.com

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