« Demander au Noir de jouer le Blanc »

SCENES | Troisième édition pour Les Envolées, festival tourné vers « l’éclosion théâtrale ». Zoom sur l’une des propositions que nous avons pu découvrir en amont : "Un clandestin au paradis" de Vincent Karle, « réquisitoire pour la tolérance qui raconte l’expulsion d’un lycéen réfugié et sans papiers ». Interview de l’auteur-metteur en scène de ce spectacle fort. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 29 avril 2014

Photo : Karim Houari


Un clandestin au paradis a été publié en 2009. D'où vous est venue l'envie d'écrire ce texte ?

Vincent Karle : Je l'ai écrit suite à deux faits divers qui sont arrivés dans ma boîte mail le même jour, fin 2008 : une descente de la brigade des stups dans un collège du Sud-Ouest de la France racontée par le prof, et une expulsion d'enfants d'une famille sans-papiers dans une école à Grenoble – celle du Jardin de ville, avec des petits. J'ai alors mélangé ces deux histoires et placé le récit dans une classe de lycée, en me mettant à la place des jeunes : quelle serait ma réaction si je voyais des flics rentrer dans ma classe, en plein milieu d'un cours ?

Un texte qui n'était pas une pièce de théâtre à la base...

Oui, ça n'a pas été pensé pour être du théâtre. Je l'ai publié dans la collection "D'une seule" voix chez Actes Sud Junior : le principe, c'est des textes courts avec un narrateur à la première personne. Donc une dimension d'oralité importante. D'autant plus que dans mon récit, on est avec un jeune des années 2010 qui raconte les choses comme il les vit, de manière un peu brute, avec une langue de l'émotion. Que Hyppolite Onokoko Diumi, le comédien, soit venu me voir pour me demander de jouer mon texte sur scène, ce n'est pas un hasard !

Surtout que son histoire résonne fortement avec celle d'Un clandestin au paradis...

J'ai rencontré Hyppolite dans le cadre d'OQTF (Obligation de quitter le territoire français), mon précédent bouquin. J'avais fait son portrait comme il est lui-même exilé, réfugié politique pour avoir dû fuir le Congo pour des raisons politiques, alors qu'il était comédien au théâtre national de Kinshasa. Quand il est venu me voir, j'ai tout de suite été frappé par la correspondance qu'il y avait entre les deux personnages de la fiction et les deux personnages que nous sommes dans la réalité. Deux hommes de couleurs différentes, de cultures différentes, qui apprennent à fonctionner ensemble, à s'apprivoiser... Et c'était intéressant de demander au Noir de jouer le Blanc...

Car Hyppolite Onokoko Diumi, seul en scène, interprète celui qui raconte l'histoire, à savoir le camarade français du garçon expulsé...

Dans le livre, j'avais pris le contre-pied de ce que l'on pouvait attendre en faisant parler non pas celui à qui il arrive l'histoire – ça a déjà été fait –, mais le Français, celui avec papiers qui reste et qui va devoir affronter la salle de classe le lendemain avec la chaise vide à côté. On retrouve ce contre-pied sur scène : on n'a pas bouleversé le texte pour que le Noir joue le Noir, mais gardé ce narrateur-là en posant bien les choses au début : « moi je suis Matéo, je suis français, et lui c'est Zamenga »...

Votre texte se confronte pleinement au sujet. Quitte à présenter les policiers de façon très négative...

C'est vraiment lié à ces deux faits divers, avec cette image commune : un flic dans une école, un représentant de la force publique dans un espace normalement protégé et qui enlève un enfant. Pour moi, le rôle de la police, ce n'est pas de faire ça, pas de cette manière. Je me suis documenté sur le sujet, j'ai découvert que la police pouvait se comporter de cette façon-là avec des jeunes. Pas dans les faits divers dont je me suis inspiré, mais dans d'autres cas qui avaient dérapé. J'ai quand même nuancé le propos en intégrant des personnages qui ne sont pas dans le même moule, comme celui du père du narrateur qui, lui aussi, est flic mais n'a pas la même vision. Après, depuis le temps que je tourne le livre, dans des classes notamment, il y a toujours des questions comme vous me posez, ce qui entraîne des débats...

Un clandestin au paradis, mercredi 30 avril à 20h à l'Autre rive – CLC d'Eybens, samedi 3 mai à 20h30 au Tricycle Théâtre de Poche  – Grenoble, dimanche 11 mai à 17h30 au Pot au Noir – Saint-Paul-lès-Monestier


Un clandestin au paradis

D’après le livre de Vincent Karle, adaptation et ms Vincent Karle et Hyppolite Onokoko Diumi. Un réquisitoire pour la tolérance qui raconte l’expulsion d’un lycéen réfugié et sans pa- piers. Un monologue interprété par un comédien congolais, lui-même réfugié politique. Un récit initiatique, coup de poing, sur l’injustice, sur la révolte et l’engagement. Dès 12 ans
Théâtre de Poche 182 cours Berriat Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Un clandestin au paradis

D’après le livre de Vincent Karle, adaptation et ms Vincent Karle et Hyppolite Onokoko Diumi. Un réquisitoire pour la tolérance qui raconte l’expulsion d’un lycéen réfugié et sans pa- piers. Un monologue interprété par un comédien congolais, lui-même réfugié politique. Un récit initiatique, coup de poing, sur l’injustice, sur la révolte et l’engagement. Dès 12 ans
L'Autre rive 27 rue Victor Hugo Eybens
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Un clandestin au paradis

D’après le livre de Vincent Karle, adaptation et ms Vincent Karle et Hyppolite Onokoko Diumi. Un réquisitoire pour la tolérance qui raconte l’expulsion d’un lycéen réfugié et sans pa- piers. Un monologue interprété par un comédien congolais, lui-même réfugié politique. Un récit initiatique, coup de poing, sur l’injustice, sur la révolte et l’engagement. Dès 12 ans
Pot au Noir Domaine de Rivoiranche Saint-Paul-lès-Monestier
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Paradis perdu

SCENES | Saint-Antoine-l’Abbaye : son abbaye, son orgue, ses viei­­­lles pierres, et son festival Textes en l’air, sous-titré «théâtre, poésie, musique» et qui se (...)

Aurélien Martinez | Mardi 24 juin 2014

Paradis perdu

Saint-Antoine-l’Abbaye : son abbaye, son orgue, ses viei­­­lles pierres, et son festival Textes en l’air, sous-titré «théâtre, poésie, musique» et qui se tiendra cette année du 24 au 27 juillet. Au sein d’une programmation variée et intimiste, on pourra notamment y (re)découvrir l’excellent Un clandestin au paradis, spectacle créé il y a tout juste deux mois au festival Les Envolées, à Grenoble. L’auteur et metteur en scène Vincent Karle y adapte à la scène son propre ouvrage jeunesse éponyme (paru chez Actes Sud en 2009), qui narre les aventures d’un jeune garçon que la police vient chercher en pleine classe pour l’expulser de France. Un drame que le lecteur (et maintenant le spectateur) vit à travers le personnage de Matéo, camarade de classe dudit clandestin qui se retrouve impuissant face aux événements. Ce décalage du regard assez subtil se retrouve accentué par la distribution, Vincent Karle ayant confié le rôle du petit blanc Matéo à Hyppolite Onokoko Diumi, un comédien congolais ayant fuit son pays pour des

Continuer à lire

Liberté mon cul

ARTS | La France brandit de belles valeurs, les Droits de l’Homme sont plutôt sympas sur le papier. Mais les pratiques d’expulsion pratiquées dans ce pays ces dernières années glacent le sang. L’expo "OQTF" approche le problème par le vécu d’une famille en attente… Laetitia Giry

Laetitia Giry | Lundi 18 juin 2012

Liberté mon cul

La visite peu courtoise de policiers dans l’école de leurs enfants en 2008 pousse Vincent Karle (écrivain), et Guillaume Ribot (photographe) à s’engager plus avant dans le militantisme destiné à défendre les droits des sans-papiers. C’est en suivant la vie normale d’une famille normale pendant trois ans, en rencontrant des personnes liées à la nébuleuse administrative qu’ils ont à affronter, qu’ils ont abouti à un livre et une exposition : OQTF. Drôle d’acronyme, qui, tamponné sur un papier reçu par des sans-papiers, correspond à une sommation de déguerpir (Obligation de Quitter le Territoire Français). Une fois l’OQTF reçue, les personnes majeures sont susceptibles d’être arrêtées, embarquées, expulsées. Béatrice Bonacchi, du Réseau éducation sans frontières (RESF), constate que « la famille Ayari se trouve dans un vide juridique comme les autres ». Une famille dont les enfants vont à l’école, dont le père travaille, dont la vie est en France mais le quotidien plombé d’une ombre angoissante. Pour l’administration, ils sont un dossier parmi d'autres, pour la police un chiffre, pour les politiques, une sacrée épine dans le pied… On en oublierait presque qu’ils s

Continuer à lire