« Une démesure géniale ! »

SCENES | Figure historique mythique, Lucrèce Borgia fut immortalisée en 1833 par Victor Hugo dans une pièce éponyme. Un incontournable du répertoire auquel se confronte tout l’été le metteur en scène David Bobée, non sans offrir à Béatrice Dalle son premier rôle sur les planches. Nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur ce projet très attendu qui verra le jour en plein air, à Grignan, devant la magnifique façade du château. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 24 juin 2014

Pour interpréter Lucrèce Borgia, fille du cardinal espagnol et futur pape Rodrigo Borgia, vous avez fait appel à Béatrice Dalle. Ce choix a-t-il tout de suite été une évidence ?

David Bobée : Pour monter Lucrèce Borgia, il me fallait une actrice qui ait le charisme, la séduction et la capacité à fasciner nécessaires au rôle ; et en même temps une part de dangerosité, de monstruosité... J'ai choisi la plus belle et la plus dangereuse. Béatrice, avec ses choix de carrière, de vie et sa personnalité entière, s'est tout de suite imposée.

Elle s'essaie là au théâtre pour la première fois...

Je choisis de travailler avec des personnes pour ce qu'elles sont, parce que je les aime et que j'ai envie d'offrir au public le regard que je porte sur elles. Je me moque de savoir si elles savent faire ci, si elles ont déjà fait ça... Il n'y a pas de différences pour moi entre donner le rôle de Lucrèce Borgia à Béatrice, qui est actrice de cinéma – donc actrice tout court– et travailler avec des personnes qui viennent de cultures différentes ou de disciplines différentes comme le cirque, la danse, la musique...

Effectivement, face à Béatrice Dalle, le rôle du jeune Gennaro sera tenu par un acrobate...

Oui, mais il n'est pas que ça ! À partir du moment où les interprètes tiennent un rôle et le tiennent bien, ils sont acteurs. Cette façon d'étiqueter les gens vient sans doute d'un théâtre français un peu trop académique, avec trop souvent des acteurs blancs qui jouent pour des spectateurs blancs. Un théâtre qui se coupe complètement de la réalité de la société dans laquelle on vit.

Alors que, visiblement, vous défendez pièce après pièce un théâtre moderne et pluridisciplinaire fait avec les outils d'aujourd'hui – vidéo, musique, cirque contemporain...

Ce n'est pas une démarche volontariste de faire un théâtre pluridisciplinaire parce que ce serait à la mode, c'est vraiment une façon très organique de penser un théâtre qui reflète la construction foisonnante et bordélique de notre époque. Il serait absurde de faire un théâtre du XXIe siècle en se privant des outils du XXIe siècle !

À vos débuts, vous avez monté beaucoup de textes contemporains qui s'attaquaient frontalement à ce XXIe siècle, notamment en travaillant en binôme avec l'auteur Ronan Chéneau. Depuis quelques années, vous adaptez des textes plus classiques. Pourquoi ce virage ?

Ce sont les gens que j'ai en face de moi qui m'amènent à faire du théâtre. Bien sûr les acteurs, mais aussi les spectateurs. Je n'ai pas fait d'école de théâtre, je n'ai jamais eu d'entrées par le texte, qui viendrait tout dé terminer, tout écraser. J'adore le texte, je suis amoureux de la langue – sinon je ne ferais pas du théâtre ! – mais elle n'est qu'une composante. Pour moi, ce n'est pas le théâtre contemporain ou de répertoire qui fait le théâtre d'aujourd'hui ou le théâtre d'hier. Le théâtre qui se fait aujourd'hui parle forcément de l'époque dans laquelle on est, qu'il s'agisse d'un texte contemporain s'adressant de manière très frontale à une situation politique, sociétale ou autre, ou d'un texte de répertoire. Ces textes du répertoire que je choisis de monter aujourd'hui ont les mêmes préoccupations que moi. Hamlet, par exemple, est un jeune homme qui ouvre les yeux et qui se sert de tous les outils à sa disposition – y compris le théâtre – pour remettre en question un certain ordre du monde. Ça rentre pleinement dans la démarche que je développe depuis quinze ans. Pareil pour Lucrèce Borgia. Elle fait partie de la mythologie, de ces grands personnages de théâtre comme Hamlet ou Roméo. C'est une part de notre culture commune. J'essaie donc de voir comment ces figures-là peuvent nous arriver aujourd'hui.

Vous qui faites un théâtre très visuel devez-vous réjouir de jouer à Grignan, au pied du château... Comment s'adaptera la scénographie ?

Le décor qu'est la façade du château est totalement visuel, il se reflétera dans la scène recouverte d'eau – comme les personnages, qui auront donc un double monstrueux. Le jeu avec les lumières est véritablement passionnant à travailler. Le plein air appelle à une démesure absolument géniale, je m'éclate complètement ! 

Vous allez jouer le spectacle pendant deux mois dans le cadre des Fêtes nocturnes. Une si longue série doit être exaltante pour un metteur en scène...

Évidemment. Surtout que le public de Grignan n'est pas forcément uniquement passionné de culture... Il peut aussi venir par curiosité touristique ou parce qu'il veut passer une belle soirée d'été sous les étoiles. Ce sont des spectateurs qu'on ne voit pas forcément dans les salles à l'année, et c'est fabuleux de pouvoir les rencontrer dans un tel cadre.

Les Fêtes nocturnes de Grignan (Drôme), jusqu'au samedi 23 août

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Bezace : « Faire de Feydeau un auteur d’extérieur »

SCENES | Deux mois de représentation en plein air pour un même spectacle, avec pour principal décor la splendide et imposante façade du château de Grignan : c’est ça les Fêtes nocturnes. Cette année, c’est le metteur en scène Didier Bezace qui investit le lieu avec "Quand le diable s’en mêle", d’après trois pièces de Georges Feydeau. On l’a rencontré (Didier, pas Georges). Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mercredi 24 juin 2015

Bezace : « Faire de Feydeau un auteur d’extérieur »

Pourquoi avoir choisi de monter des textes de Feydeau ? Didier Bezace : Le festival souhaitait avoir des comédies cette année comme ça faisait longtemps qu’il n’y en avait pas eu. Feydeau est un véritable auteur populaire qui peut être partagé avec un public populaire. Il a fabriqué une énergie théâtrale comique qui a le même rôle que la tragédie : ce rire est tout à fait cathartique, voire vengeur. Mais c’est un auteur d’intérieur, avec des salons bourgeois, des portes qui claquent… Oui absolument. Le pari est d’en faire un auteur d’extérieur. Je le monte donc comme un spectacle de tréteaux avec un parquet et une chaise – et des accessoires bien sûr ! Ce parti pris permet du coup de rompre avec son image d’auteur de salon, d’auteur de la bêtise bourgeoise. Je crois que le plein air et l’option de mise en scène que j’ai choisie donnent un côté un peu épique à ces trois pièces qui tiennent d’ailleurs une place particulière dans l’œuvre de Feydeau. Ce ne sont pas des vaudevilles mais plutôt des pièces sur le couple. Jouer presque tous les soirs pendant deux mois, ça doit être agréabl

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Jeunesse consumée

SCENES | Cannibales est plus qu’un spectacle générationnel pour bobos branchouilles. C’est une proposition high-tech intense et hypnotique, à voir absolument pour sa dernière ce vendredi soir à la MC2. Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 12 mars 2010

Jeunesse consumée

« Dur plutôt que pessimiste. » David Bobée, jeune metteur en scène de Cannibales, résume ainsi son propos. « Ce n’est pas une thèse sur la société d’aujourd’hui mais le regard subjectif de personnes trentenaires sur ce mode de vie-là, sur cette image du bonheur que l’on nous donne comme quelque chose d’attirant » nous expliquait-il en interview. Car oui, Bobée ne se pose pas en donneur de leçons, mais élabore un spectacle sensitif total, d’une beauté plastique subjuguante (avec l’utilisation habile de la vidéo). Dans un grand loft aseptisé, déshumanisé et Ikéaïsé (notre homme a véritablement compris tout ce que le mot scénographie voulait dire), évoluent ainsi une demi-douzaine de jeunes acteurs-acrobates, au son du rock indé (Radiohead) ou du folk envoûtant (Herman Düne). On n’en dira pas plus, car Cannibales est une proposition à vivre plus qu’à commenter, mais vous comprendrez aisément que l’on est plus qu’enthousiastes ! On émettra simplement une réserve, qui pourrait paraître de taille mais qui ne l’est point : le texte de Ro

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«Dur plutôt que pessimiste»

SCENES | THÉÂTRE / Au vu des vingt minutes d’extraits mis à notre disposition, le spectacle Cannibales apparaît comme une proposition potentiellement forte. Rencontre avec le jeune metteur en scène David Bobée pour en savoir un peu plus. Propos recueillis par Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 5 mars 2010

«Dur plutôt que pessimiste»

Petit Bulletin : Cannibales semble être un spectacle générationnel sur des trentenaires paumés entre l’être et l’avoir ?C’est une des grandes thématiques du spectacle, troisième volet d’une trilogie réalisée avec l’auteur Ronan Chéneau – avec qui je bosse depuis une dizaine d’années. Cette trilogie est née au moment où l’on avait vingt-cinq ans et où, en ayant tiré au maximum sur l’adolescence, il fallait bien que l’on accepte notre statut d’adulte, avec toutes les questions sous-jacentes : qui est-on, dans quoi s’inscrit-on, dans quelle société, comment on agit dessus, ou comment on ne peut pas… Donc effectivement, c’est très générationnel puisque cela parle d’ici, de maintenant, et avec nos yeux. Avec nos yeux, car ce n’est pas une thèse sur la société d’aujourd’hui mais le regard subjectif de personnes trentenaires sur ce mode de vie-là, sur cette image du bonheur que l’on nous donne comme quelque chose d’attirant. Votre vision a l’air assez pessimiste, notamment à cause du titre de la pièce…C’est dur plutôt que pessimiste. Le titre et la première scène du spectacle [« Un couple de trentenaire rentre chez-lui, s’embrasse,

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