"Matamore" : démons et merveilles

Théâtre | Macabre et prodigieux, "Matamore" ramène les arts de la piste à leurs origines conjuratoires. Planquez les mouflets et les coulrophobes : le cirque le plus étrange de ce côté-ci du Styx arrive en ville.

Benjamin Mialot | Mardi 9 septembre 2014

Photo : Philippe Laurencon


En 2012, la Biennale d'art contemporain de Lyon faisait sienne la « terrible beauté » de William Butler Yeats. Cette saison, c'est à notre tour d'emprunter au poète irlandais l'oxymore que lui inspira la déclaration d'indépendance à mains armées de l'Irlande pour qualifier Matamore, l'événement circassien qui rythmera les vacances scolaires d'avril à la MC2.

Rarement en effet a-t-on vu spectacle aussi monstrueux et, dans le même temps, aussi lyrique que ce détournement maboul et crépusculaire des codes de la cabriole sous chapiteau (de la voltige au clown en passant par le dressage canin), mis au point de concert par le vénérable Petit Théâtre Baraque (dont les fondateurs ont assisté Bartabas dans la création de son Théâtre équestre Zingaro) et le Cirque Trattola. En tout cas pas depuis, pêle-mêle, l'apparition du Jim Rose Circus dans l'un des épisodes les plus cultes de la série X-Files (Humburg, saison 2, épisode 20), l'arrêt prématuré de sa cadette La Caravane de l'étrange et l'adaptation en comic-book de l'album Psycho Circus de Kiss (si si).

Des maux nécessaires

À leur instar, Matamore aborde le travestissement et l'effort physique comme l'ouverture d'une boîte de Pandore : sous les tentures sanguines, les dorures décaties et le fard mal étalé affleurent cruauté, domination et douleur. Toute une misère que ces freaks voûtés éructent à la face du monde pour mieux la disperser, le long de tableaux où l'enchantement le dispute à l'inquiétude.

C'est ce clown blanc interprétant au violoncelle et au séquenceur un tango funèbre ; ou ce jongleur à la dentition proéminente préférant des revolvers aux traditionnelles massues ; ou bien cette marionnette à taille humaine lancée dans un numéro de barre fixe qui manque à chaque rotation de se solder par un démembrement ; ou encore ce Pierrot androgyne déclamant du Jean Tardieu, qu'un homme fort à la barbe et à la diction de clochard (Bonaventure Gacon, déjà admirable de bestialité et de bouffonnerie dans Les Clowns, la variation shakespearienne avec nez rouge de François Cervantes vue en 2011 à la MC2) fera tournoyer tel un Minipouss pris dans une essoreuse lors d'un final aérien à couper le souffle.

Tout Matamore est à l'image de cet ultime tour de piste – ou plutôt de fosse : une spectaculaire et attendrissante parade de monstres.

Matamore
Du mardi 7 au vendredi 17 avril, à la MC2

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On vous en disait déjà un bien fou l’an passé dans notre panorama de rentrée culturelle – article toujours disponible ici. On en remet une couche cette semaine alors qu’arrive enfin à Grenoble, sous un tout petit chapiteau posé devant la MC2, le cirque de l’étrange baptisé Matamore. Aux commandes, deux troupes (le Cirque Trottola et le Petit Théâtre Baraque) qui n’en font qu’une pour un spectacle où les performances ne sont pas celles que l’on imagine. Ainsi, « matamore », terme venu de l'espagnol, signifie « faux brave », « homme qui se vante d'exploits imaginaires » : c’est tout à fait ça. Ici, les freaks sont de sortie, le bancal est à l’honneur, l’étrange suinte de partout. Les créatures qui peuplent la minuscule piste que le public surplombe sont inhabituelles : des êtres lunaires, des pauvres fous, des corps fatigués. Oui, tout ça à la fois, et plus encore. Visuellement, c’est splendide, presque pictural, avec un travail soigné loin, très loin du tape-à-l’œil des son et lumière désincarnés de certains cirques. C’est surtout

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