Anamour de Turgeon

Stéphane Duchêne | Vendredi 23 septembre 2011

Dans le monde littéraire, Alain Turgeon est un OVNI. Dans le monde tout court aussi. Un type un peu à l'envers. Gode Blesse, son premier livre, lui avait valu d'être comparé à un Holden Caulfield (le héros de L'Attrape-coeur) québécois. Mais alors, un Holden Caulfield qui aurait dérapé sur la mare aux canards gelée d'une névrose casse-gueule jamais résolue.

Son œuvre : la chronique d'un type qui ne fait jamais rien comme les autres. Et qui d'ailleurs le plus souvent ne fait rien du tout, tentant d'escroquer la vie comme il peut, sous prétexte qu'elle ne lui a jamais fait de cadeau. Phrase matricielle de cette ironie voilée, j'm'en-foutisme protecteur et «démarque» de fabrique, au début de Gode Blesse, lorsqu'enfant il trouve au bord d'une rivière le cadavre pourrissant d'un chat rongé de vers dans un sac plastique : « Elle va m'en faire voir de belles choses la vie. Je crois que c'est de là que je m'attends toujours au pire ». Ou encore, variante tirée de Préambule à une Déclaration mondiale de guerre à l'ordre : « Attendez-vous au meilleur, vous serez mieux déçus ».À partir de là : à quoi bon ? Turgeon a beau se présenter comme un dépressif chronique (comique?), c'est pour ne pas s'avouer mélancolique, prescient de la catastrophe annoncée et donc provoquée.

Comme dans le précédent Tu moi, Anamoureux Préparturient (faux roman, collage de nouvelles, au titre symptomatique d'un auteur qui n'y croit plus), chaque fois que Turgeon trouve un boulot, il est toujours question de shit à un moment ou à un autre, et c'est à peine s'il n'y a pas des morts (y compris des morts de rire). Chaque fois qu'il se trouve une fille, ça se finit en queue de poisson, lèse-Turgeon noyée dans l'eau (plus souvent le vin, d'ailleurs) de boudin, quand il ne finit pas carrément accidenté, à laver un pet fâcheux dans une flaque d'eau après une sortie de route (!). Même en mode mineur comme ici, Turgeon est un sympathique cataclysme ambulant, un bonheur d'écrivain à côté de ses pompes dont on aimerait avoir plus souvent des «nouvelles». Mais voilà, comme il l'a écrit un jour : « Ce que j'aime, ce n'est pas écrire, c'est avoir écrit ». Si on peut se défaire, et Turgeon le prouve, on ne se refait pas. SD


Alain Turgeon, « Anamoureux Préparturient » (La Fosse aux Ours)

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