Faiseur d'ange noir

CONNAITRE | Interview / Un dimanche soir de mai dernier, quelques mois avant la sortie d'Un Ange Noir, François Beaune nous racontait la genèse de son deuxième roman et de son héros, Alexandre Petit. Où il est question d'Ellroy, de Kubrick, de Robbe-Grillet et des Leningrad Cowboys. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Vendredi 23 septembre 2011

Du point de vue de son créateur, qui est Alexandre Petit ?
François Beaune :
En apparence, c'est un gars assez timide de 37 ans, un vieux garçon qui vit avec sa mère, dont le père est mort et qui a des problèmes de sociabilité. Et puis on découvre au fur et à mesure que c'est un vrai sale type et peut-être pire encore. Autant j'avais beaucoup de sympathie pour Jean-Daniel Dugommier, le héros d'Un Homme Louche, un matérialiste un peu fou qui passait son temps à regarder de l'extérieur le monde qui l'entoure, à l'analyser, à l'expérimenter, autant Alexandre Petit, je le déteste. C'est quelqu'un qui est dans la rumination, l'intériorisation permanente, centré sur lui-même et la façon dont le monde devrait être. C'est un idéaliste dans le mauvais sens du terme. Un mystique. Contrairement à Un Homme Louche, Un Ange Noir est vraiment le portrait d'un mauvais. Comment est venu l'idée de ce personnage détestable et de ce roman ?
Ça fait très longtemps que je travaille dessus. En fait, c'est mon vrai premier roman. Je l'ai terminé cet hiver à l'Hôtel Voland à Manosque, mais j'avais une vingtaine d'années quand je l'ai commencé, après avoir écrit une partie d'Un Homme Louche ado. A l'époque, je lisais beaucoup de polars : David Goodis, James Ellroy, Chester Himes, Raymond Chandler. L'idée de départ, c'était cette histoire de type qui enquête sur lui-même, parce qu'il a eu un moment de sidération et ne sait plus vraiment ce qu'il a fait. Je voulais traiter ça parce que, pour moi, le plus grand roman du genre, c'est Un Tueur sur la Route d'Ellroy : on ne quitte pas le tueur d'une semelle, on est tout le temps avec lui. Ce qu'on veut comprendre, au fond, c'est lui. Les flics, les commissaires, tout ça, on n'en a rien à foutre. Je n'en voulais pas dans Un Ange Noir. Un Ange Noir, présenté comme une variation sur le polar, est donc davantage un roman noir...
Oui et non, parce que je voulais que ça puisse se lire comme un polar, qu'à chaque page on ait envie d'en savoir plus. Et puis on reste dans l'ambiance du polar avec les coupures de presse qui montrent l'avancée concrète de l'enquête. Le roman commence d'ailleurs avec l'une d'elle qui annonce la mort d'Elsa, la collègue et amie de Petit. Mais au-delà de ça, Un Ange Noir dit d'autres choses sur la société. Une société où l'on peut être raciste, réactionnaire et bénévole pour les Restos du cœur, faite de mondes ambivalents comme celui des punks à chiens, qu'on connaît mal, et dans lequel Petit va enquêter. Il les déteste mais va s'en sentir proche car leur rejet du système le fascine. En cela, c'est aussi un roman noir, publié chez Verticales mais qui pourrait tout aussi bien l'être chez Rivages. D'ailleurs, le titre Un Ange Noir n'est pas anodin, c'est aussi une manière pour moi d'indiquer une référence directe au roman noir. Comment Yves Pagès, votre éditeur chez Verticales qui, de votre propre aveu, vous avait beaucoup aidé sur Un Homme Louche, a reçu ce livre de genre ?
Sans problème. Avec Pagès, on s'entend tellement bien qu'il s'adapte. Il voit bien ce que j'essaie de faire. Il m'a beaucoup aidé pour que tout tienne, l'intrigue, les différents détails. Tout le dispositif du polar, de dramaturgie qui n'étaient pas forcément évident pour moi. Faire en sorte que les différents indices donnés au lecteur coïncident et fassent avancer la narration. Il m'a beaucoup fait retravailler tout ça, m'indiquant ce qui était incohérent, imprécis, afin que la structure soit assez forte et que ça puisse se lire comme un polar. On connaît le cliché de l'écrivain qui écrit toujours le même livre. À l'inverse, vous semblez vouloir à chaque fois explorer de nouveaux territoires, de nouveaux genres...
Sans vouloir me comparer en rien à lui, un cinéaste comme Kubrick a voulu quasiment traiter un genre par film. Ça lui laissait la liberté d'exprimer son art, parce que le genre te donne cette liberté immense dans un cadre bien défini. Faire du Robbe-Grillet, c'est très bien, il a écrit des choses très belles, mais en terme de lectorat c'est un peu limité, parce qu'il ne s'est pas attelé à un genre mais a voulu en créer un. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait, même si à mon sens ça a été une sorte de petite mort pour la littérature française. Le prochain livre de François Beaune sera donc encore complètement différent d'Un Ange Noir et d'Un Homme Louche ?
Oui. Hormis le projet que j'ai dans le cadre de Marseille 2013 basé sur des histoires vraies que je vais récolter tout autour de la Méditerranée, le prochain livre, qui est déjà en route, devrait être une farce. Une sorte de western-spaghetti autour d'un groupe de rock un peu bidon, dans un esprit Leningrad Cowboys... François Beaune, « Un Ange Noir » (Verticales)

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter