Apocalypse No(w) ?

CONNAITRE | Entre supposées prédictions mayas, sortie de "4h44, dernier jour sur terre", le nouveau film d'Abel Ferrara, et soirées labellisées «fin du monde», tout semble converger vers un 21 décembre apocalyptique – même si on ne fera que s'y bourrer la gueule. Peu étonnant quand on songe que ladite fin du monde est vieille comme... le monde. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 14 décembre 2012

«Dans le roman qu'est l'histoire du monde, rien ne m'a plus impressionné que le spectacle de cette ville jadis grande et belle, désormais renversée, désolée, perdue […], envahie par les arbres sur des kilomètres à la ronde, sans même un nom pour la distinguer». Ce pourrait être la voix-off du survivant d'un film post-apocalyptique déambulant dans Londres, New-York, Paris, Lyon... Ce ne sont "que" les mots de John Lloyd Stephens, découvrant au XIXe siècle la splendeur passée d'une ancienne ville maya mangée par la jungle du Yucatan. Ces mêmes Mayas dont le calendrier aurait prévu la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Peu importe que la NASA elle-même ait démentie ces rumeurs dont les illuminés, les conspirationnistes et les survivalistes font leur miel.

 

Qu'on la nomme Apocalypse («révélation» dans la Bible) ou Armageddon (d'Harmaguédon, le "Waterloo" hébreu du Livre de l'Apocalypse), la fin du monde est depuis toujours le sujet de conversation préféré de l'Humanité avec la météo. Et d'extinctions en catastrophes,  les occasions d'en parler ne manquent pas. Comme lorsque le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 autorisa Voltaire et Rousseau à s'écharper sur la question de la contingence face à celle de la responsabilité humaine et son goût de la démesure – une question qui a depuis trouvé résonance de l'ouragan Katrina à Fukushima. Ou lorsque l'Holocauste et Hiroshima firent prendre conscience de la possibilité d'un auto-anéantissement.

 

La Fin de toutes choses

Dans son indispensable Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, qui vaut mode d'emploi, le géonomiste Jared Diamond passe en revue les causes de l'effondrement d'une poignée de civilisations passées : Pascuans, réduits à néant par leur sale manie de vouloir ériger des statues monumentales jusqu'à détruire un écosystème, Anasazis, Mayas, Moches (le peuple, pas les gens laids)... Diamond s'y demande si un jour «des touristes médusés admireront les débris rouillés des gratte-ciel new-yorkais comme nous contemplons les ruines des cités mayas englouties par la jungle». Une image que la fiction a rendu familière.

 

Sans doute, dans cette interprétation superstitieuse et fumeuse du calendrier maya – qui nous renvoie, à travers l'idée d'une civilisation jadis dominante éteinte en un clin d'oeil, le reflet de nos propres crises –, faut-il voir l'oblitération d'une mauvaise conscience de la modernité autant qu'un atavisme humain, un rappel à la finitude et à la lucidité. «Les signes annonciateurs du dernier jour, nous dit Kant dans La Fin de toutes choses, certains les reconnaissent dans le triomphe de l'injustice, dans l'oppression des pauvres sous la débauche insolente des riches et dans la disparition générale de la loyauté et de la confiance ; ou encore dans les guerres sanglantes déchaînées aux quatre coins du monde. (…) D'autres (…) dans des changements inhabituels de la nature, des tremblements de terre, des tempêtes, des inondations ou des comètes et des météores ». Nous sommes alors en 1794 et la Révolution française vient de changer le monde.

 

Comment ne pas voir dans 2012 de Roland Emmerich – qui manque de finesse mais pas nécessairement d'à propos et témoigne au mieux du fait que le film catastrophe est l'une des manières dont une société se juge, fut-ce naïvement – cette métaphore d'un monde où seul les riches s'en sortent ? En l'occurrence en monnayant leur salut comme on se paie un voyage de luxe dans une arche de Noé new look – on peut en faire un parallèle ironique avec le Costa Concordia, choisi comme symbole de décadence européenne par Jean-Luc Godard dans Film Socialisme et échoué quelques mois plus tard. Comment ne pas voir, ailleurs, la peur d'un déclassement social extrême introduit par l'annihilation pure et simple de la lutte des classes ? Par exemple dans la recrudescence de la figure zombiesque, ce lumpenprolétariat de la fiction apocalyptique ; dans La Route et The Day l'étonnante série B qui pourrait en être le sequel ; ou encore dans des séries comme Terra Nova, Revolution, Falling Skies. Soit autant de «fins du monde»,  quelles qu'en soient les modalités, en appelant à une remise à zéro Hobbesienne, à la possibilité d'une seconde chance qui ne vaudrait pas mieux qu'une punition. Comme, au fond, la mort elle-même.

 

Dernière nuit

Dans 4h44, dernier jour sur terre d'Abel Ferrara, l'espoir n'est plus permis mais la culpabilité demeure : un passage onirique de ce film pré-apocalyptique montre Cisco (Willem Dafoe) abattre le dernier palmier de l'île de Pâques, dans l'ombre fantomatique des Statues qui ont conduit à sa déforestation, comme un écho à l'analyse de Jared Diamond sur la civilisation pascuane. «Comment peut-on être aussi aveugle et ne pas penser à l'avenir. Comment ont-ils pu se foutre des conséquences ? Que ce soit en abattant un arbre, en construisant les Twin Towers ou la bombe atomique» se lamente ensuite Cisco dans un reproche adressé à la Terre entière et à lui-même. Là encore, nous voilà renvoyés à un autre constat de Diamond sur l'extinction des Mayas cette fois, trop occupés à «privilégier la guerre et la construction de monuments au lieu de résoudre les problèmes de fond».

 

Dans Melancholia de Lars Von Trier et dans Take Shelter de Jeff Nichols, tournés au même moment, on ne sait si la catastrophe annoncée est le fait de la folie de faux-prophètes névrosés ou s'ils la provoquent par une sorte de regard médiumnique, d'extra-lucidité mélancolique, de culpabilité christique. Dans Le Monde comme Volonté et comme représentation, Schopenhauer écrit que «des soleils et des planètes sans un œil pour les voir » ne sont rien car «c'est bien de ce premier œil une fois ouvert que tout l'univers tient sa réalité». «Le monde s'est ouvert avec le premier œil, complète Peter Szendy dans L'Apocalypse Cinéma, il se fermera aussi avec lui». Avec celui de Justine (Melancholia), celui de Curtis (Take Shelter) et celui de Cisco (4h44), regard plongé dans celui de sa compagne, comme à l'instant précédant l'éclat final du très similaire Last Night de Don McKellar (1998).

 

A propos de la métaphore à l'oeuvre dans son film Ferrara a dit : «c'est tous les jours la fin du monde» et «chaque soir quand vous allez dormir, c'est le dernier jour du monde». Au définitif « le monde va finir» de Baudelaire, l'un des personnages de 4h44, doutant de l'Apocalypse mais désireux de ne pas louper le spectacle au cas où, répond d'ailleurs qu'il «n'en finit plus de finir». Comme nous n'en finissons plus de fantasmer sa fin à la moindre occasion, de nous en inquiéter et, en guise d'exorcisme, de nous en amuser.

 

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Numérotez vos bâtis ! : "The House that Jack built"

Le Film de la Semaine | Lars von Trier s'insinue dans la tête d’un serial killer aux ambitions (ou prétentions ?) esthétiques démesurées pour en retirer une symphonie en cinq mouvements criminels. Une variation sur la mégalomanie et le perfectionnisme artistiques forcément un brin provoc’ mais adroitement exécutée.

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Numérotez vos bâtis ! :

Jack aurait tellement voulu être architecte… Un destin contraire l’a fait ingénieur et affligé de TOC lui empoisonnant la vie, surtout lorsqu’il vient de commettre un meurtre. Car, si l’on y réfléchit bien, le principal tracas de Jack, c’est de devoir obéir à ses pulsions de serial killer… Peu importe si son esthétique ou ses dogmes évoluent au fil de sa prolifique filmographie — et lui confère au passage l’apparence d’un splendide magma —, Lars von Trier parvient à assurer à celle-ci une indiscutable cohérence par son goût maladif du défi stylistique et de la provocation morale, que celle-ci transparaisse dans la diégèse ou dans le discours d’accompagnement. Construire, dit-il Épouser comme ici le point de vue d’un détraqué jouissant dans l’esthétisation de la mise à mort de ses victime

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Waninga : le théâtre, cet autre refuge

Théâtre | Ils viennent du Congo, des Comores, de Guinée. Au sein du collectif jeunes de RESF, ils s'expriment par le théâtre et sont même devenus une compagnie, Waninga. Une façon de se libérer de l'urgence du logement et de la scolarité et de nous dire ce qu'ils traversent.

Nadja Pobel | Lundi 11 juin 2018

Waninga : le théâtre, cet autre refuge

Si le ruissellement existe et n'a pas été accaparé par une caste, peut-être est-il là. Il y a trois ans, Pauline Rousseau, en thèse d'étude théâtrale, se rend à un rassemblement en faveur de sans-papiers puis à une réunion de RESF (Réseau Éducation Sans Frontières) et, de fil en aiguille, s'investit dans le collectif jeunes (pour mineurs et jeunes majeurs isolés) auprès de Marie Brugière et Fiammetta Nincheri. Deux mois plus tard, elle propose un atelier théâtre. L'histoire va s'emballer rapidement avec quelques bénévoles. « D'emblée, 60 à 70 d'entre eux nous suivent » dit-elle. Quinze s'impliquent vraiment, à raison de quatre heures tous les quinze jours. Tous connaissent très bien la situation de leur pays, tous ont des positionnements politiques clairs sur leurs dirigeants, sur la corruption qui sévit. L'atelier va être à la fois un moyen de se raconter autrement et « de se faire plaisir » insiste-elle. De ce projet initial, deux restent motivés en septembre 2016. C'est autour d'eux que se constitue un groupe restreint, solide, dans lequel figure la seule fille : Benicia Makengele. Si talentueuse, qu'elle vi

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Partir ! : "Tesnota – Une vie à l’étroit"

ECRANS | de Kantemir Balagov (Rus, int-12 ans avec avert., 1h58) avec Darya Zhovner, Veniamin Kats, Olga Dragunova…

Vincent Raymond | Mardi 6 mars 2018

Partir ! :

Russie, 1998. Ilana vit avec ses parents dans une petite congrégation juive plus ou moins intégrée dans le Nord Caucase. Un soir, après le célébration des fiançailles de son frère, celui-ci et sa future femme sont kidnappés et une rançon réclamée. À quels sacrifices consentir pour réunir les fonds ? S’inspirant de faits avérés, Balagov décrit un contexte particulièrement pesant pour les citoyens juifs, considérés par la population locale comme des individus de seconde zone ; des butins ambulants à détrousser impunément ou des corps adaptés aux émois privés. Loin de faire le seul procès de la société russe, le cinéaste montre également l’archaïsme coutumier de cette communauté étouffant sa jeunesse, où l’on en est réduit à brader une fille pour sauver un fils. Parce qu’il se concentre sur Ilana, garçonne ayant soif d’indépendance et de l’énergie à revendre, Balagov prend le parti de la jeunesse, de la révolte et de la modernité. Elle se pose non à la place de la victime consentante, dans l’acceptation de la fatalité, mais dans un désir d’émancipation, d’ailleurs e

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Take Shelter : tous aux abris !

Reprise | Tant pis pour les plus jeunes ! L’Institut Lumière n’ayant toujours pas, à l’heure où nous écrivons ces lignes, divulgué les films retenus pour ses “séances (...)

Vincent Raymond | Mardi 19 décembre 2017

Take Shelter : tous aux abris !

Tant pis pour les plus jeunes ! L’Institut Lumière n’ayant toujours pas, à l’heure où nous écrivons ces lignes, divulgué les films retenus pour ses “séances famille“ des vacances, nous nous rabattons avec une joie non dissimulée sur le deuxième long-métrage de Jeff Nichols — celui qui l’a révélé au grand public en 2011 — Take Shelter. On y suit l’interprète fétiche du réalisateur de Mud, Michael Shannon, dans la peau d’un ouvrier lambda qui, brusquement, va dévisser et se persuader de l’imminence d’une catastrophe naturelle. Hanté par des rêves et des visions terrifiantes, à la lisière de basculer dans la folie, ce dénommé Curtis veut croire en une prémonition, même s’il n’exclut pas une atteinte psychiatrique. Et agit en bon père de famille, façon Noé moderne, en construisant un abri pour les siens (voire malgré eux), quitte à ce qu’on le prenne pour un dangereux illuminé. Michael Shannon pouvant afficher, même sans le vouloir, un fac

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Voltaire, un jeune homme pressé

Bande Dessinée | Après Pablo Picasso et Isadora Duncan, le dessinateur Clément Oubrerie s'attelle à la vie de Voltaire dans une nouvelle série au trait raffiné qu'il vient dédicacer deux jours durant à Lyon.

Sébastien Broquet | Mardi 7 novembre 2017

Voltaire, un jeune homme pressé

De Clément Oubrerie, l'on avait apprécié la série Aya de Yopougon, six tomes parus depuis 2005 en compagnie de la scénariste Marguerite Abouet (chez Gallimard) : un vrai succès que ce tendre récit. Le dessinateur, né en 1968 et prolifique, s'est ensuite attelé en compagnie de Julie Birmant à une biographie en quatre tomes de Pablo Picasso, centrée sur sa jeunesse à Montmartre : Pablo, puis à la vie d'Isadora Duncan en deux tomes, en 2015 (tout ceci étant hébergé chez l'éditeur Dargaud). Le format biographie semble particulièrement inspirer Oubrerie, de retour en cet automne avec le premier volume d'une nouvelle série consacrée cette fois à la vie de Voltaire : Voltaire Amoureux. Comme son titre l'indique, l'on suit le dramaturge au fil de ses passions amoureuses, d'actrice intéressée en maréchale innaccessible. Ce tome 1 le montre impétueux, sûr de son fait comme de ses bons mots qui ne cessent pourtant de lui causer du tort, tabassage ou embastillage se succédant, nourrissant ou ralentissant sa verve créatrice qui ne l'a pas encore menée à son Candide ou à Zadig.

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Ultra léché

Théâtre | Photographe, Cédric Roulliat a fait les beaux jours et les belles Unes, durant trois ans, de notre confrère préféré, le journal gay mais pas que... Hétéroclite, (...)

Nadja Pobel | Mardi 26 septembre 2017

Ultra léché

Photographe, Cédric Roulliat a fait les beaux jours et les belles Unes, durant trois ans, de notre confrère préféré, le journal gay mais pas que... Hétéroclite, avec ses clichés calibrés de femmes plus fantasmées qu'érotisées. Cette esthétique est la base même de son premier travail de mise en scène, Ultragirl contre Schopenhauer créé en février dernier à l'Élysée et repris au même endroit jusqu'au 29 septembre. Dans les années 80 à Lyon, une traductrice (Sahra Daugreilh) s'affaire à nous rendre intelligibles des comics. Et de se prendre elle-même pour l'une de ses héroïnes à travers son double fictif (Laure Giappiconi)... Alambiquée, filant à toute allure sans que tout ne soit vraiment compréhensible, cette fable est constamment séduisante par sa vitalité et son ambition affirmée de soigner à la fois le jeu, mais aussi ce qui est souvent annexe dans les petites productions : le décor et les costumes. Cette politesse permet à l'intrigue de progresser malgré un name-dropping presque éreintant quoique drôle. Dans le rôle masculin, David Bescond, tantôt réparateur vind

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"Le Secret de la chambre noire" : un spectre argentique

ECRANS | Jeune homme sans histoire, Jean devient l’assistant de Stéphane, photographe miné par le décès de son épouse et vivant seul dans sa propriété avec sa fille (...)

Julien Homère | Jeudi 16 mars 2017

Jeune homme sans histoire, Jean devient l’assistant de Stéphane, photographe miné par le décès de son épouse et vivant seul dans sa propriété avec sa fille Marie. Au cours des multiples séances où elle sert de modèle, Jean réalise l’amour qu’il lui porte et la nécessité pour eux de quitter ce lieu toxique. S’entourant d’interprètes français solides comme Gourmet et Rahim, Kiyoshi Kurosawa construit un récit non dénué de finesses psychologiques et formelles, mais qui passe après un (trop) grand héritage gothique sur le fantôme et son reflet. Le film tente de se démarquer par un point de vue plus naturaliste qui, malheureusement, s’essouffle dans le troisième acte par manque d’émotion et d’intensité. La retenue formelle empêche toute immersion et ne reste qu’en surface d’une histoire qui aurait mérité plus de passion, de rage et de désespoir. Le Secret de la Chambre Noire de Kiyoshi Kurosawa (Fr, Be, Jap, 2h11) avec Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet…

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Kiyoshi Kurosawa : « je filme en ressentant. »

Entretien | Quand Kiyoshi Kurosawa pose sa caméra en France, il emporte avec lui les spectres de son cinéma intime. Explications d’une relation entre un pays et un univers se contaminant mutuellement.

Julien Homère | Mercredi 15 mars 2017

Kiyoshi Kurosawa : « je filme en ressentant. »

Est-ce que les fantômes dans ce film français sont les mêmes que les japonais ? Kiyoshi Kurosawa : Il y a exactement les mêmes fantômes et d’autres qui sont totalement différents. Dans le film, dés l’introduction, le personnage de la mère est le genre de fantôme que l’on voit dans les films qui font peur, notamment les films d’horreur japonais traditionnels. Ce qui est nouveau, c’est le personnage de Marie [Constance Rousseau, NDLR] qui n’était pas un fantôme au départ, mais l’est devenue. Cela ouvre un nouveau drame avec un personnage différent. Cette manière de représenter les fantômes est un challenge car elle ne se fait pas du tout dans l’horreur japonaise ou dans le cinéma de genre mondial en général. C’est vrai que mes films s’inscrivent dans le genre horreur. Et j’ai commencé à avoir envie de ne pas seulement représenter la peur dans les fantômes, mais aussi d’autres facettes de l’être humain, plus sensibles. Comment expliqueriez-vous la dialectique entre les photographies et les fantômes ? Je filme en ressentant. Lorsqu’on regarde un film ou une photographie, ça appartient au pass

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"Loving" : et ils vécurent (difficilement) heureux…

ECRANS | De 1958 à 1967, le parcours de la noire Mildred et du blanc Richard pour faire reconnaître la légalité de leur union à leur Virginie raciste. Histoire pure d’une jurisprudence contée avec sobriété par une voix de l’intérieur des terres, celle du prolifique Jeff Nichols.

Vincent Raymond | Mardi 14 février 2017

Pour mesurer à quel point des facteurs extrinsèques peuvent influer sur la perception ou la réception d’un film, replongez-vous quelques mois en arrière ; lorsque dans la foulée des attentats de Paris et de Nice, Made in France de Nicolas Boukhrief puis Bastille Day de James Watkins eurent leur carrière en salle avortée, par crainte d’une mauvaise interprétation du public. Un contexte certes différent a présidé à la naissance de Loving. Présenté en mai dernier sur la Croisette, le nouveau Jeff Nichols a pu apparaître comme un biopic édifiant sur les tracasseries humiliantes subies par le premier couple mixte légalement marié dans la ségrégationniste Virginie. Mais s’il rappelait que les pratiques discriminatoires n’appartenaient pas forcément au passé, dans un pays marqué par des tensions violentes et répétées entre les communautés (émeutes de Ferguson en 2014, puis de Baltimore en 2015), il prend à présent un sens supplémentaire, alors que Donald Trump a accédé au pouvoir et que ses décrets intempestifs sont cassés par les instances fédérales supérieures. Suprême

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Rousseau, le savoir en Savoie

CONNAITRE | La nature et les territoires savoyards sont des clés majeures pour lire l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau et comprendre son aspiration au Romantisme.

Aurélien Martinez | Mardi 5 avril 2016

Rousseau, le savoir en Savoie

« S’il est une petite ville au monde où l’on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c’est Chambéry. » Jean-Jacques Rousseau a ainsi entretenu avec Chambéry des liens intimes liés à sa relation avec Mme de Warens, sa tutrice qui y vivait. Arrivé en 1731 dans le chef-lieu de la Savoie, le jeune homme genevois encore novice va découvrir ce qu’on serait tenté d’appeler les choses de la vie, ainsi qu’il le concède dans ses célèbres Confessions : « C’est durant ce précieux intervalle que mon éducation, mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m’a fait ce que je n’ai plus cessé d’être à travers les orages qui m’attendaient. » Il est agréable de suivre la balade romancée mise en place au sein de l’entrelacs des rues. Disponible sur le site en ligne de l’Office du tourisme, le parcours retrace, du château jusqu’au cimetière où repose la préceptrice, les pas de l’auteur. Cette promenade gratuite et fraîche est un bon moyen pour découvrir, au travers des yeux d’un Rousseau amoureux, les richesses architecturales et historiques de la commune – Chambéry est une cité chargée en patrimoine qui fut notamment le siège de la dy

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La volte-face de Voltaire

Ferney-Voltaire - Ain | Peu enclin aux courbettes, Voltaire devenu indésirable à la Cour comme à Genève et brouillé avec le roi de Prusse s’est installé dans l’Ain, aux confins de la Suisse, pour y passer les vingt dernières années de sa vie.

Nadja Pobel | Mardi 5 avril 2016

La volte-face de Voltaire

Depuis 1999, ce lieu est propriété de l’État et administré par le Centre des monuments nationaux de France, étant même classé Monuments historiques. Il fallait bien tous ces macarons décernés par le ministère de la Culture pour dire à quel point ce château est un passage incontournable de l’histoire littéraire de ce pays. Et même sociale. Fervent défenseur des nobles causes (les affaires Calas, Sirven), Voltaire s’est battu contre l’affranchissement des serfs jurassiens et l’octroi de franchises sur cette terre du pays de Gex où il vit dès 1758, à 64 ans. C’est dans ce château, dont les premières traces remontent à 1312, qu’il réunit ce que la société des Lumières compte de personnages hauts placés (hommes d’affaires, écrivains, artistes). En permanence, une cinquantaine d’invités peuvent être hébergés par l'écrivain, notamment dans les pièces des deux ailes ajoutées à chaque côté du bâtiment après cinq ans de travaux. Ferney ou la destinée Si c’est en ce lieu que Voltaire a notamment rédigé son immense correspondance, son Dictionnaire philosophique et quelques contes (Candide, L’Ingénu), il se prête aussi volontiers à des activi

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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A Ferney, sur les traces de Voltaire

ACTUS | Située à la frontière de la Suisse et la France, la ville de Ferney accueillit Voltaire durant les vingt dernières années de sa vie. Le philosophe des Lumières devint le bienfaiteur de la commune et y construisit un luxueux château, que l'on peut aujourd'hui visiter. Valentine Martin

Valentine Martin | Mardi 7 avril 2015

A Ferney, sur les traces de Voltaire

On pourrait s'y tromper : la grande bâtisse blanche ressemble plus à une maison bourgeoise qu'à un véritable château. Mais il n'en est rien. En 1754, frappé par l'interdiction d'approcher la capitale française, Voltaire choisit de s'installer près de Genève, précisément à la frontière de la Suisse et de la France, une idée plutôt pratique pour échapper à l'administration royale. C'est en 1758 qu'il investit Ferney, en faisant raser un ancien bâtiment pour y établir sa demeure. Les travaux durent jusqu'en 1766. Le château, modeste, austère à première vue, bénéficie à l'intérieur de tout le confort moderne de l'époque (comme un poêle et une salle de bain). Implanté dans un parc à l'anglaise de huit hectares où la nature reprend ses droits, le logis de Voltaire possède aussi un jardin à la française, assez classique, et une terrasse. Le philosophe fait aussi construire un théâtre de 300 places, juste à côté du château, où il enchante ses hôtes en reprenant ses rôles préférés. C'est une période faste où le maître des lieux reçoit toute la bourgeoisie de l'époque qui fait le tour d'Europe. Ferney est en effet situé idéalement entre l'Europe du nord et l'

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Pasolini

ECRANS | D’Abel Ferrara (Ita-Fr, 1h24) avec Willem Daffoe, Ninetto Davoli…

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Pasolini

Etre ou ne pas être un biopic, là est la question qui se pose à tout cinéaste qui se respecte abordant la vie d’un homme célèbre. Pasolini vu par Ferrara n’est pas plus une bio filmée de l’auteur d’Accatone que ne l’était le Saint Laurent de Bonello ; ladite vie est réduite aux dernières vingt-quatre heures du romancier-réalisateur-essayiste, mais Ferrara crée des trouées de fiction dans sa chronologie : les images de Salo, des extraits de Pétrole, grande œuvre romanesque inachevée, ou un article polémique sur le monde contemporain deviennent les réels événements de la première partie, de loin ce que Ferrara a tourné de mieux depuis des lustres. Pasolini — et son interprète, Willem Daffoe, excellent — avance d’un pas serein vers une fin dont il semble avoir la prémonition, comme en témoigne cette scène magnifiquement mise en scène où la caméra accompagne son retour dans sa famille sans effusion, dans une harmonie retrouvée où chacun reprend naturellement sa place. La manière dont Ferrara adapte à l’écran les bribes de son dernier roma

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Tenir au carreau

ARTS | Exposition en deux volets, l'un au Musée Dini, l'autre à la Fondation Bullukian, «Passages» rassemble une vingtaine d'artistes contemporains autour du thème et du motif important de la fenêtre. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 1 avril 2014

Tenir au carreau

De la théorisation de la perspective par Leon Battista Alberti (1404-1472) à Windows ou aux appareils photo de nos téléphones portables, il existe une ligne continue et cohérente, que l'on pourrait résumer par cette phrase fameuse d'Alberti : «Je trace d'abord sur la surface à peindre un quadrilatère de la grandeur que je veux, et qui est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l'histoire». Cette idée de peinture ou de photographie comme fenêtre ouverte sur le monde, cette idée de "réalisme", est en fait une vision de ce monde, une certaine manière de l'appréhender selon des lois optiques et géométriques précises. Dès la Renaissance, Léonard de Vinci notait avec une belle clairvoyance critique : «La perspective est le frein et le gouvernail de la peinture». Quelques siècles plus tard, Cézanne fera de la Montagne Sainte-Victoire un «paysage avec ses déformations, ses empiétements, ses ambiguïtés, ses divergences, tel qu'on peut le voir avant de le regarder, avant que la coordination orthogonale de ses lieux soit faite» (Jean-François Lyotard). Fenêtre, miroir, éc

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Nymphomaniac volume 2

ECRANS | Fin du diptyque de Lars von Trier, qui propulse très haut sa logique de feuilleton philosophique en complexifiant dispositif, enjeux, références et discours, avec d’incroyables audaces jusqu’à un ultime et sublime vertige. On ose : chef-d’œuvre ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 23 janvier 2014

Nymphomaniac volume 2

5+3. Cette addition, qui lançait la vie sexuelle de Joe dans le premier volume de Nymphomaniac, est aussi la répartition choisie par Lars von Trier entre les chapitres de chaque partie. 5 pour le coït vaginal et le volume 1 ; 3 pour la sodomie et le volume 2 qui, de facto, fait un peu plus mal que le précédent… Après nous avoir laissé sur un climax diabolique, où la nymphomane hurlait : «Je ne sens plus rien !», von Trier reprend les choses là où elles en étaient : dans la chambre de Seligman, qui ne va pas tarder à expliquer les raisons de sa chaste attitude face au(x) récit(s) de débauche de Joe-Gainsbourg ; et dans celle de Joe-Martin et de Jerome, premier amant, grand amour idéalisé, compagnon et père de son enfant. Mais avant d’embrayer sur un nouveau chapitre et un nouvel épisode entre fantasme (romanesque) et fantasme (sexuel), le voilà qui digresse déjà en flashback sur Joe-enfant et son premier orgasme, où lui apparaissent deux icônes qu’elle prend pour des visions de la vierge Marie, mais que

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Nymphomaniac, volume 1

ECRANS | Censuré ? Remonté ? Qu’importe les nombreuses anecdotes et vicissitudes qui entourent le dernier film de Lars von Trier. Avec cette confession en huit chapitres d’une nymphomane — dont voici les cinq premiers —, le cinéaste est toujours aussi provocateur, mais dans une tonalité légère, drôle et ludique qui lui va plutôt bien. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 décembre 2013

Nymphomaniac, volume 1

On avait laissé Lars von Trier sur la fulgurante dernière image de Melancholia, parvenu au bout de sa dépression et affirmant que le meilleur moyen d’apaiser ses tourments, c’était encore de voir le monde voler en éclats. Au début de Nymphomaniac, après avoir plongé longuement le spectateur dans le noir et une suite de bruits anxiogènes, il révèle le corps de Joe — Charlotte Gainsbourg, réduite dans ce premier volet au statut de narratrice des exploits de son alter ego adolescente, la troublante Stacy Martin — dans une ruelle sombre, ensanglantée et amochée. Passe par là un brave bougre nommé Selligman — Stellan Skarsgard — qui la recueille chez lui et lui demande ce qui s’est passé. «Ça va être une longue histoire» dit-elle, après avoir affirmé qu’elle était une «nymphomane»… En fait, l’histoire tient en deux films décomposés en huit chapitres comme autant de récits obéissant à des règles esthétiques propres, utilisant une panoplie d’artifices — ralentis, split screen, retours en arrière — et changeant sans cesse de formats — pellicule e

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Mud

ECRANS | Dès son troisième long-métrage, Jeff Nichols s’inscrit comme un des grands cinéastes américains actuels : à la fois film d’aventures, récit d’apprentissage et conte aux accents mythologiques, "Mud" enchante de sa première à sa dernière image. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Mud

Il aura donc fallu près d’un an depuis sa présentation cannoise pour que Mud atteigne les écrans français. C’est long, certes, mais les spectateurs qui vont le découvrir — parions que, toutes générations et goûts cinématographiques confondus, ils en sortiront éblouis — verront ce que le critique pris dans la tempête festivalière ne faisait que deviner à l’époque : Jeff Nichols a signé ici une œuvre hors du temps, un film classique dans le meilleur sens du terme, qui s’inscrit dans une tradition essentielle au cinéma américain, reliant Moonfleet, La Nuit du chasseur, E.T., Un monde parfait et le True Grit des frères Coen. Des films qui parlent de l’Amérique à hauteur d’enfants, avec ce que cela implique d’émerveillement et de désillusions. Des films qui font grandir ceux qui les regardent en même temps qu’ils regardent grandir leur héros ; c’est dire l’ambition de Jeff Nichols.

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«J’aime peindre avec un large pinceau»

ECRANS | Il n’a que 34 ans, une silhouette d’éternel adolescent américain et un entretien avec lui se transforme vite en conversation familière avec un passionné de littérature et de cinéma. Jeff Nichols ressemble à ses films : direct, simple et pourtant éminemment profond. Propos recueillis et traduits par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

«J’aime peindre avec un large pinceau»

Je crois que vous avez écrit Mud avant Take shelter, c’est ça ?Jeff Nichols : Plutôt pendant… Mais j’avais conçu l’histoire de Mud bien avant Take shelter, quand j’étais encore à l’université, il y a dix ans de cela. J’avais posé les grandes lignes du récit, dessiné les personnages. C’est seulement à l’été 2008 que je m’y suis vraiment consacré et que j’ai écrit coup sur coup Take shelter et Mud. Pourquoi l’avoir tourné après, alors ?Pour plusieurs raisons. L’une est pratique : Take shelter coûtait moins cher que Mud. Après mon premier film, Shotgun stories, j’avais eu d’excellentes critiques, mais il n’avait pas rapporté d’argent, en particulier aux États-Unis, donc personne ne frappait à ma porte pour me demander de tourner un autre film. Je savais que Mud c

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4h44, dernier jour sur terre

ECRANS | Si l’on devait mesurer la qualité d’un film à la sincérité de son auteur, il n’y aurait aucun doute : 4h44 est un chef-d’œuvre, Abel Ferrara ayant (...)

Christophe Chabert | Mardi 11 décembre 2012

4h44, dernier jour sur terre

Si l’on devait mesurer la qualité d’un film à la sincérité de son auteur, il n’y aurait aucun doute : 4h44 est un chef-d’œuvre, Abel Ferrara ayant définitivement renoncé à toute volonté de séduction pour une expression spontanée et éminemment personnelle de son art. En regardant la fin du monde depuis un loft new-yorkais et le couple qui l’occupe — Skye, une jeune peintre, et Cisco, un ancien junkie — Ferrara met en scène ce qui reste de l’humanité quand celle-ci s’apprête à partir en fumée : l’amour physique, les regrets, la colère, la résignation…  L’extérieur, il ne le filme que via des écrans (de télé, de smartphone, d’ordinateur) ou aux fenêtres des voisins dont le comportement, désespéré ou absurdement quotidien, reflète en petites touches impressionnistes cette sensation d’inéluctable. Le risque de cette démarche anti-spectaculaire, c’est de flirter avec le vide intégral ; c’est flagrant quand Ferrara tente de relancer sa machine par de maigres soubresauts scénaristiques : ainsi de la dispute entre le couple, qui conduit à la seule scène cassant le huis clos (les retrouvailles entre Cisco et son frère amènent ici le film à un quas

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The King of New York

ECRANS | Abel Ferrara Carlotta

Christophe Chabert | Lundi 22 octobre 2012

The King of New York

Frank White sort de prison, et c’est déjà un fantôme. Il monte dans une limousine, les lumières de la ville se reflètent sur les vitres et laissent apparaître son visage impassible. Difficile de voir en lui le «roi de New York» annoncé par le titre, un parrain du trafic de drogue portant un projet pour racheter ses crimes : fonder un hôpital pour les enfants des rues. L’introduction mélancolique du film de Ferrara laisse donc peu de doute sur l’issue tragique réservée à ce Robin des Bois qui arrive à tenir en respect les gangsters de toutes origines. Il ne lutte plus contre personne, malgré la violence qui l’entoure et la pression incessante d’une police bien décidée à le remettre à l’ombre dans le pire des cas, à l’abattre dans le meilleur. Frank White lutte avec lui-même, avec son âme tourmentée. Avant qu’il ne croise la route d’Harvey Keitel et ne lui offre le personnage, encore plus déglingué, de son Bad Lieutenant, Ferrara avait choisi Christopher Walken comme l’incarnation la plus pertinente de son cinéma du pêché et du salut, version extrême de celui de Scorsese. Dans tous les films qu’il lui confiera ensuite, Walken sera toujours un ectoplasme,

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Nos funérailles

ECRANS | Abel Ferrara Filmedia

Christophe Chabert | Mardi 10 avril 2012

Nos funérailles

Depuis longtemps épuisé dans sa précédente édition DVD, Nos funérailles était devenu un objet de culte, même pour ceux qui ne partagent pas une passion démesurée pour son auteur Abel Ferrara. Il faut dire que non seulement celui-ci était, au moment de la sortie, dans sa phase la plus créative (avec King of New York, Bad Lieutenant, Snake Eyes et même son étrange version de Body snatchers), mais aussi car Nos funérailles relève d’un classicisme à part dans son œuvre. Il appartient à un genre, le film de gangsters, codifié et face auquel Ferrara adopte une posture humble et respectueuse. Il s’agit d’observer la désagrégation d’une fratrie mafieuse suite à l’assassinat de l’un des leurs, commis avant même le début du film. Image d’autant plus marquante que le cadavre a les traits de Vincent Gallo, lui aussi en plein boum de sa carrière, et l’on se doute bien que Ferrara ne fera pas que filmer ce comédien archi-charismatique dans une posture de gisant. Les flashbacks vont donc éclairer les racines du drame, et surtout montrer qu’aux activités illégales des frangins (magistralement campés par Chris Penn et Christopher Walk

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Take shelter

ECRANS | Un Américain ordinaire est saisi par une angoisse dévorante, persuadé qu’une tornade va s’abattre sur sa maison ; à la fois littéral et métaphorique, ce deuxième film remarquable confirme que Jeff Nichols est déjà un grand cinéaste. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 21 décembre 2011

Take shelter

Au départ, ce n’est qu’un rêve : une tornade impressionnante se forme dans le ciel et bouche l’horizon ; mais ce n’est pas de la pluie qui se met à tomber, plutôt une espèce d’huile de moteur. Quand Curtis (Michael Shannon, qui renouvelle son emploi d’individu borderline en intériorisant au maximum ses émotions) se réveille, l’angoisse est toujours là. Durant la première partie de Take shelter, ce modeste ouvrier, père attentionné d’une petite fille sourde, marié à une femme exemplaire (la splendide Jessica Chastain, encore plus convaincante ici que dans The Tree of life), va faire d’autres cauchemars : son chien se jette sur lui et le mord, des silhouettes menaçantes brisent le pare-brise de sa voiture, les meubles de son salon se soulèvent et restent en suspension… Cette inquiétude se déverse peu à peu dans son quotidien, l’amenant vers une psychose dont l’issue devient l’abri anti-tornade qu’il a découvert dans son jardin. Tempête sous un crâne La force de Take shelter

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Shotgun stories

ECRANS | Jeff Nichols (Potemkine éditions/Agnès B.)

Dorotée Aznar | Mercredi 7 décembre 2011

Shotgun stories

La sortie prochaine de l’excellent Take shelter a permis à l’éditeur Potemkine de se souvenir que le premier film de Jeff Nichols, Shotgun stories, n’avait jamais été édité en DVD. Il est vrai que sa sortie salles, malgré une presse louangeuse, était restée confidentielle. Il faut donc se précipiter pour le découvrir, car Nichols y montrait déjà un talent de cinéaste peu commun. Shotgun stories raconte comment, dans un Arkansas désolé, trois frères vont enclencher une spirale meurtrière de vengeance envers les enfants que leur père a eus d’un autre mariage. Le film commence avec la mort du paternel, et se poursuit dans un mélange inédit entre tragédie grecque, cinéma contemplatif et reliquat de western. La manière dont Nichols perd ses personnages dans le décor pour mieux les magnifier ensuite, sa capacité à faire surgir la violence sans aucune concession au spectaculaire hollywoodien, annonce son utilisation brillante des effets spéciaux dans Take shelter. Pas de doute, voilà un cinéaste qui a de la suite dans les idées, auscultant les racines mythologiques de l’Amérique et ses névroses contemporaines avec un style à la fois classique et furi

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Melancholia

ECRANS | Versant apaisé du diptyque qu’il forme avec le torturé "Antichrist", "Melancholia" poursuit le travail psychanalytique mené par Lars Von Trier sur la dépression et le chaos, et prouve que ses concepts ne tiennent plus vraiment leurs promesses. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

Melancholia

Il est risqué de débuter un film par sa bande-annonce, l’exposé visuel d’un programme que les 120 minutes suivantes développeront à l’écran. D’autant plus risqué si ce film dans le film est d’une splendeur époustouflante, si chaque image y imprime durablement la rétine. Lars Von Trier avait déjà ouvert son précédent Antichrist, jumeau noir de ce Melancholia apaisé, par une séquence du même ordre, mais elle n’était qu’un prologue, lançant plus qu’elle ne l’anticipait le récit à venir. Dans Melancholia, tout est dit avec ces dix minutes sublimes : l’imminence de la fin du monde, qui se matérialise aussi bien par des visions cosmiques que par des focus sur une mariée flottant au-dessus d’un marais de nénuphars, connectée par des éclairs à d’autres planètes, s’arrachant à des racines qui la retiennent au sol… Après un si beau morceau de bravoure, l’excitation est de mise, mais Von Trier va vite doucher le spectateur : de tous ces tableaux fulgurants, il faut trier ce qui relève de la métaphore et ce que le cinéaste traitera dans sa littéralité. La mariée était en flammes Justine (Kirsten Dunst, pas mal)

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Cannes jour 8 : Pater noster

ECRANS | Melancholia de Lars Von Trier. Pater d’Alain Cavalier.

Dorotée Aznar | Jeudi 19 mai 2011

Cannes jour 8 : Pater noster

Arrivé dans la dernière ligne droite du festival et de sa compétition, on attend toujours le film qui mettra tout le monde d’accord, celui qui trouvera le juste milieu entre film pour festival et œuvre suffisamment audacieuse pour séduire la frange la plus dure de la cinéphilie. On pensait que Melancholia, le dernier Lars Von Trier, allait jouer ce rôle. Présenté ce matin au Grand Palais, le film s’avère en définitive une des déceptions majeures de Cannes 2011. Pourtant, Melancholia démarre par dix minutes de pure sidération visuelle, où Von Trier mélange des ralentis étranges où les personnages semblent flotter au milieu des décors, et des visions spatiales d’une planète en fusion, se terminant par une spectaculaire collision avec la Terre, le tout sur fond de Wagner. C’est magnifique, impressionnant, même si on se souvient que l’ouverture d’Antichrist produisait sensiblement la même sensation. Quand le film retrouve une forme traditionnelle (et même ultra-traditionnelle pour du Lars Von Trier : scope et caméra portée, zooms et raccords dans l’axe), les choses s’enlisent dans un pénible remake de Festen. Un mariage, des

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Cannes jour 7 : Du nouveau

ECRANS | Le Havre d'Aki Kaurismaki. Take shelter de Jeff Nichols. Snowtown de Justin Kurzel.

Dorotée Aznar | Mercredi 18 mai 2011

Cannes jour 7 : Du nouveau

La vision au saut du lit de Le Havre, le nouveau Kaurismaki qui concourt sous bannière finlandaise alors qu'il a été tourné en France et en français, nous a ramené une année en arrière, quand la compétition cannoise alignait des œuvres faibles de cinéastes mineurs, peu soucieux de soigner la forme et paresseux dans leur propos. Le Havre a une odeur de fin de règne pour Kaurismaki. Son comique neurasthénique, sa direction artistique ringarde, ses acteurs monocordes, son absence de rythme, tout devient plus flagrant une fois transposé dans un contexte français et une langue qu'il ne maîtrise visiblement pas. Les comédiens, dont on ne doute pas du talent (André Wilms ou Jean-Pierre Darroussin, quand même), sont ici livrés à eux-mêmes, se débattant avec un texte impossible à base de « as-tu », « veux-tu » et « peux-tu ». Le film cherche à se raccrocher aux branches en brodant une fable très contemporaine autour d'un jeune noir sans-papier qui veut traverser la Manche pour se rendre en Angleterre. Mais Kaurismaki commet un contresens total en filmant son histoire dans une France purement folklorique faite de bistrots, d'é

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Fatal

ECRANS | De et avec Michael Youn (Fr, 1h35) avec Stéphane Rousseau, Fabrice Éboué…

Christophe Chabert | Mercredi 9 juin 2010

Fatal

Fatal, après Coco et Cyprien, traduit le désarroi du cinéma populaire français quand il tente de gonfler un personnage venu de la scène (ici, du clip) sur grand écran. Le film tient plutôt bien dans ses vingt premières minutes, quand Youn accumule faux clips, fausse émission de télé, fausse cérémonie de récompenses musicales et fausses pubs. Il y a un côté Tonnerre sous les tropiques dans cette entrée en matière qui fait du cinéma sans cinéma, raconte une histoire sans écrire de scénario… C’est justement quand Fatal rentre dans les clous du cinéma mainstream que le film se plante magistralement. Youn se contente de reproduire des schémas archi-éculés, les habillant en piquant à droite à gauche (Talladega nights, Zoolander, ou un épisode de South Park, Le Bruit marron). Du coup, Fatal est un gros pâté graduellement insupportable (mention spéciale au passage dans les Alpes, atroce), dont on ne sait plus s’il se moque des clichés qu’il convoque ou s’il les utilise pour séduire la frange la plus beauf du public. CC

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Charlotte au poivre

ECRANS | En tournant le controversé (jusqu’à l’intérieur de nos colonnes) Antichrist, Lars Von Trier pensait sûrement faire son Possession. La postérité jugera si (...)

Christophe Chabert | Mercredi 17 juin 2009

Charlotte au poivre

En tournant le controversé (jusqu’à l’intérieur de nos colonnes) Antichrist, Lars Von Trier pensait sûrement faire son Possession. La postérité jugera si effectivement cette œuvre radicale rejoindra au sommet des films cultes le chef-d’œuvre de Zulawski, mais le résultat festivalier a été équivalent : comme Adjani en 1981, Charlotte Gainsbourg a remporté le prix d’interprétation féminine à Cannes. Sur scène, elle dédia la récompense à son père, en espérant «qu’il aurait été très fier, et très choqué» par le film. Et il est vrai que ce que Charlotte fait dans Antichrist a quelque chose à voir avec le geste artistique de Serge : elle y met son âme (douloureuses séquences de deuil) et son corps (intense scène de masturbation) à nu, allant fouiller là où ça dérange et où ça choque encore. Von Trier semble d’ailleurs parfois à la traîne de l’énergie folle de son actrice, sa mise en scène hésitant entre lyrisme stylisé et réalisme post-dogme. Charlotte Gainsbourg ne s’est pas posé ce type de questions : elle a foncé tête baissée dans ce rôle dont elle sort grandie. CC

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Antichrist

ECRANS | Mélodrame psychanalytique qui vire à mi-parcours à l’ésotérisme grand-guignol, le nouveau Lars Von Trier rate le virage entamé par son auteur en voulant trop en faire sans s’en donner la rigueur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 mai 2009

Antichrist

De toute évidence, il y aura un avant et un après Antichrist dans la carrière de Lars Von Trier. Son précédent film, Le Direktor, semblait atteindre les limites de sa «démission» en tant que metteur en scène, laissant une caméra automatisée cadrer l’action au hasard. Le prologue d’Antichrist en est l’exact opposé et s’affirme comme une réelle reprise en main : un sommet de maîtrise où chaque plan est une merveille plastique, magnifiant la scène traumatique qui va enclencher le récit. Pendant qu’un couple fait l’amour, leur enfant tombe par la fenêtre. Eros et thanatos, deuil et culpabilité : voilà le programme des quarante minutes suivantes. Lui (Willem Daffoe) est analyste, elle (Charlotte Gainsbourg) s’enfonce dans la dépression, à la recherche de la peur fondatrice qu’il va falloir exorciser. Cette peur est une forêt, Eden, où le couple se retire pour affronter ses démons. Mais sur place, c’est un autre film qui commence, un film d’horreur faisant remonter une mythologie oubliée, le «gynocide». Messie, messie… Tout cela ne manque pas d’ambition, ni de culot ; par contre, Von Trier manque sérieusem

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L'Amer Rousseau

SCENES | Théâtre / Michel Raskine tire le portrait d'un «Jean-Jacques Rousseau» vieillissant et aigri dans un spectacle intelligent, drôle et mordant, emporté par une fantastique Marief Guittier. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Vendredi 28 mars 2008

L'Amer Rousseau

Allongé sur un banc, emmitouflé dans des couvertures alors que l'aube se lève sur sa maison à la campagne, Jean-Jacques Rousseau se réveille lentement. Que ce soit Marief Guittier qui lui prête ses traits féminins ne choque pas longtemps - surtout quand l'actrice atteint un tel sommet de maîtrise de son jeu - car toute la scénographie, entre moquette vert fluo et arbre en carton-pâte, joue le faux-semblant. Et le spectacle ? Il montre d'abord un Rousseau illuminé, en plein trip exalté face à la nature, évoquant ses siestes en barque et ses promenades en forêt. On se demande, pendant ce premier quart d'heure à la lisière de l'ennui, où Raskine veut en venir, quel intérêt il peut bien trouver à ce Rousseau des champs à la naïveté surannée... Le Misanthrope suisseSoudain, le valet un peu effacé du philosophe (Bertrand Fayolle, impeccable de flegme et de présence discrète face au monstre), le rappelle à l'ordre : «Le Théâtre !» lui crie-t-il. C'est alors un tout autre Rousseau qui apparaît, Raskine révélant enfin l'objectif du spectacle : casser l'image d'un Jean-Jacques Rousseau humaniste et généreux, et en faire un personnage de Thomas Bernhard, un monstre d'amertume ru

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L'Ange de la vengeance

ECRANS | ABEL FERRARA Aquarelle/Seven 7

Dorotée Aznar | Jeudi 27 mars 2008

L'Ange de la vengeance

Deuxième film d'Abel Ferrara, pas encore sorti des bas-fonds new-yorkais qui irriguent l'oppressante première partie de son œuvre, L'Ange de la vengeance possède le cachet cheap et sale d'un cinéma tourné à l'arraché, à l'énergie mais avec une sincérité sans faille. Le titre original Ms. 45 (rien à voir, rassurez-vous, avec l'horrible MR 73 !) dit mieux que son emphatique traduction française de quoi le film retourne : une demoiselle sourde et muette nommée Thana (comme Thanatos : attention, symbole !), se fait violer deux fois dans la même journée, mais bute son dernier agresseur puis récupère le magnum 45 avec lequel il la menaçait. Elle se transforme alors en justicière nocturne, flinguant sauvagement tout ce qui porte couilles et se montre un peu entreprenant avec la gente féminine. De la névrosée fragile à la névropathe déterminée, de la vierge effrayée à l'archange exterminant toute trace de sexualité (c'est déguisée en nonne qu'elle orchestre le carnage final), la transformation de Thana est aussi la métamorphose de son actrice, Zoé Tamerlis, qui retravaillera avec Ferrara pour le scénario de Bad Lieutenant, avant de connaître une overdose fatale. Faisant apparaître progress

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Mise(s) en scène(s)

ECRANS | Film / On peut considérer Les Larmes amères de Petra Von Kant, tourné en 1971, comme le film qui mit définitivement la carrière du cinéaste Fassbinder sur orbite. (...)

| Mercredi 17 janvier 2007

Mise(s) en scène(s)

Film / On peut considérer Les Larmes amères de Petra Von Kant, tourné en 1971, comme le film qui mit définitivement la carrière du cinéaste Fassbinder sur orbite. Même s'il avait déjà presque une dizaine de longs-métrages à son actif, il est évident que c'est avec celui-ci que les grandes lignes esthétiques et thématiques de son cinéma se sont imposées. Dans l'appartement de la styliste Petra Von Kant se joue un certain nombre de rapports de servitude, sociale, affective et psychologique ; mutisme de la servante Marlene, fascination de la jeune mannequin Karin, pitié de l'amie intime Sidonie... Petra Von Kant tient tout le monde sous sa coupe par le mirage de l'amour (qui est toujours chez Fassbinder, «plus froid que la mort»), capable d'endosser les habits du bourreau, de la victime ou de la maîtresse. Jamais Fassbinder ne cherche à gommer l'origine théâtrale de son matériau : le décor, notamment l'immense toile de Nicolas Poussin qui surplombe le lit de Petra ou les mannequins en plastique qui traînent dans la chambre, est clairement une scénographie ; les déplacements lents et affectés des actrices sont loin du naturel sur grand écran ; même le son, sans perspective, semble repr

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Femmes d'intérieur

SCENES | Entretien / Antonio Latella met en scène Les Larmes amères de Petra von Kant au Théâtre National Populaire. Il évoque sa rencontre avec l'œuvre de Fassbinder, et ses choix de mise en scène. Propos recueillis par Dorotée Aznar (traduction Nino Marino)

Dorotée Aznar | Mercredi 17 janvier 2007

Femmes d'intérieur

Pourquoi avoir choisi de travailler sur l'œuvre de Fassbinder ? Antonio Latella : Rencontrer Fassbinder après la préparation de Querelle (à l'occasion de la trilogie Genet) était naturel, presque obligatoire. L'urgence réside dans le fait de confronter des auteurs comme Pasolini, Genet, Fassbinder, Testori ou, par certains aspects, Giordano Bruno et Marlowe ; tous les auteurs qui ont mis au centre de leurs recherches l'homme et son essence. C'est-à-dire des auteurs qui, pour exprimer leurs idées, ont payé de leurs propres vies et parfois même de manière brutale. Pourquoi ce portrait de femme en particulier, qu'est-ce qui vous a attiré dans cette pièce ? Avec Petra, Fassbinder dessine un portrait, une idée de femme qui synthétise toutes les figures féminines qui sont présentes dans le texte ; Petra est toutes les femmes. Une femme qui vit dans son appartement, qui semble n’en jamais sortir mais qui reçoit d'autres femmes dans cet intérieur. Ces femmes, ces bourgeoises, tissent une toile d'araignée pour ébranler les conventions et la stabilité de Petra. Fassbinder dit que, lorsqu'il place une femme au centre de son récit, cela lui permet de mieux raconter l'histoire. Qu'est-ce q

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