Last exit to Bron

CONNAITRE | Retournant au charbon du réel, la littérature propose de le percevoir et de le vivre autrement. La Fête du Livre de Bron en prend acte et, avec ses soixante-dix invités (écrivains, intellectuels, poètes...), sort du sillon pour mieux nous inviter à lire des romans contemporains comme autant de plans B. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 11 février 2014

C'est la crise donc. Comme si celle-ci était unique, économique et financière, et ses solutions elles-mêmes gestionnaires. Ce cercle imposé écrase bien des perspectives. Les sciences humaines et la littérature nous invitent elles à penser qu'il y a des crises au pluriel et qu'elles touchent au plus profond de la conscience individuelle, aux questionnements les plus intimes. La bourse broie du noir, mais c'est plus sourdement l'être humain qui vacille et se craquelle. «Les grandes poussées soudaines qui viennent ou semblent venir du dehors, celles dont on se souvient, auxquelles on attribue la responsabilité des choses […] n'ont pas d'effet qui se voit tout de suite. Il existe des coups d'une autre espèce, qui viennent du dedans – qu'on ne sent que lorsqu'il est trop tard pour y faire quoi que ce soit, et qu'on s'aperçoit que dans une certaine mesure on ne sera plus jamais le même» écrivait F. Scott Fitzgerald dans La Fêlure. S'emparant de Fitzgerald et d'autres auteurs américains, le philosophe Gilles Deleuze a défendu le roman comme «affaire de devenir, toujours inachevé, toujours en train de se faire, et qui déborde toute matière vivable ou vécue». Dans les années 90, il reprochait beaucoup à la littérature française son narcissisme et son oubli du réel, sa façon de se réfugier dans l'imaginaire ou le symbolique. Comme si la ligne de fuite n'était chez elle qu'une simplette fuite de la réalité.

Retour du refoulé : le réel


Plusieurs romans français parus récemment renouent pourtant avec ce fameux réel, n'en déplaise à Deleuze. La crise existentielle, les fêlures des personnages y résonnent directement avec l'état politique et économique du monde. Dans l'un des grands livres de la rentrée, Les Renards pâles de Yannick Haenel, le narrateur, bien qu'en rupture de ban, ne se replie ainsi ni sur des îles lointaines ni dans une bulle égoïste : il s'établit dans un "intervalle" autant social qu'existentiel, dans des interstices, noue des liens affectifs et politiques avec ceux qui, comme lui, tordent le cou à l'univocité du réel, aux normes établies, aux discours dominants. En choisissant d'intituler sa 28e édition "Plan B", la Fête du Livre de Bron prend acte de cette littérature française contemporaine (bien que représentée chaque année, la production étrangère reste minoritaire), traçant des itinéraires bis, des chemins parallèles, qu'ils soient de révolte collective et/ou individuelle. Parmi les dizaines d'auteurs invités, entre autres alternatives, Gilles Vaudey (Le Nom de Lyon) propose une nouvelle manière d'arpenter Lyon, Thomas Clerc (Intérieurs) part de la description la plus minutieuse de son appartement pour s'ouvrir au monde, Loïc Merle (L'Esprit de l'ivresse) décrit les effets de la révolte au plus près des corps et des affects, Philippe Vasset (La Conjuration) imagine une secte piratant les zones urbaines interdites et sous surveillance... Même la psychanalyse, sous la plume de Michel Gribinski (Qu'est-ce qu'une place ?), insiste sur ce sentiment de presque chacun de ne pas être à sa place et sur l'essentiel clivage de l'être désirant.

Un roman emblématique


Aurélien Moreau, quant à lui, est un «normopathe», soit un personnage tellement normal qu'il en devient pathologique, «monstrueusement» lisse et adapté aux règles sociales. S'accrochant à ces dernières, il se défend à la fois de ses propres troubles et désirs personnels et des crises et des remous du monde extérieur. «Oui, j'ai fait ce qu'il y avait à faire explique le personnage-narrateur. Sans trop y penser et sans même le décider. J'ai accumulé papiers, diplômes, normalité, dates, échelons. En famille, j'ai vécu du mamelon. Accepté la bouillie, porté des couches puis pratiqué le pot. J'ai rampé puis marché, fréquentant l'école par devoir comme plus tard le bureau. […] Autres lieux, autres papiers, j'ai été baptisé. J'ai trotté en robe blanche vers la confirmation et la communion solennelle. Je suis inscrit dans tous les registres jusqu'au mariage. Tant de l'église que de la mairie, à dire vrai, je n'attends plus que mon certificat de décès». Cette vie blanche décrite par Tatiana Arfel dans son troisième roman (La Deuxième Vie d'Aurélien Moreau), aux échos absurdes de L'Etranger de Camus mais actualisés à notre époque (Aurélien est directeur adjoint d'une entreprise produisant des systèmes d'alarme, habite une résidence huppée ultra-sécurisée, etc.), va peu à peu basculer, prendre des couleurs. Et là encore, ce sont les coups de semonce de «la crise», de délocalisations iniques, qui déchireront la cotte de mailles d'Aurélien Moreau. A travers un personnage certes un peu caricatural, mais une écriture forte, singulière et pleine d'humour, Tatiana Arfel tend un miroir où, peu ou prou, chacun trouvera une facette de soi. Et, bien vite, l'urgence de s'inventer un plan B !


28e Fête du livre de Bron

A l'Hippodrome de Parilly, du vendredi 14 au dimanche 16 février


Tatiana Arfel et Nina Bouraoui

Quand j'étais normal
Hippodrome de Parilly Avenue Pierre Mendès-France Bron
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Thomas Clerc et Philippe Vasset

Itinéraires bis
Hippodrome de Parilly Avenue Pierre Mendès-France Bron
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Jean-Christophe Bailly et Gilbert Vaudey

La Rêverie des promeneurs solitaires
Hippodrome de Parilly Avenue Pierre Mendès-France Bron
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Un week-end avec Haenel

Biennale des musiques exploratoires | Vous n'avez rien de prévu le week-end du 13 au 15 mars et un RTT le vendredi, pourquoi pas le passer avec Yannick Haenel (Prix Médicis 2017 pour le (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 10 mars 2020

Un week-end avec Haenel

Vous n'avez rien de prévu le week-end du 13 au 15 mars et un RTT le vendredi, pourquoi pas le passer avec Yannick Haenel (Prix Médicis 2017 pour le savoureux Tiens ferme ta couronne). C'est dans le cadre de la Biennale des musiques exploratoires du GRAME que l'Auditorium a convié l'auteur pour mettre en lumière les liens entre les genres et les disciplines artistiques. Où l'on trouvera un florilège de concerts voués à faire dialoguer œuvres du répertoire et création musicale, avec entre autres le Quatuor Bela pour ouvrir le bal ; le Quatuor Tana autour de Beethoven et l'ONL pour un finale sur deux créations de Lara Morciano et Hugues Dufourt et un détonnant Boléro de Ravel mais aussi un concert spatialisé autour du Drumming

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La musique dans tous ses états

Biennale des Musiques Exploratoires | La Biennale des Musiques Exploratoires propose pas moins de cinquante spectacles et concerts, défrichant les nouvelles tendances de la création musicale, et les croisements entre musique et danse, théâtre ou arts plastiques.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 10 mars 2020

La musique dans tous ses états

Héritière de la Biennale Musiques en Scène, la Biennale des Musiques Exploratoires (BIME) suit à peu près le même sillon : celui de la créativité musicale actuelle et des croisements entre la musique et d'autres disciplines comme le théâtre, la performance, la danse... Pendant presque un mois, le festival proposera dans plusieurs lieux de la métropole rien moins qu'une cinquantaine de concerts et de spectacles, dont seize premières mondiales. L'écrivain Yannick Haenel (auteur des remarquables romans Cercle ou Renards pâles) en sera une sorte de parrain avec notamment l'écriture d'un petit opéra et un Week-end Yannick Haenel à l'Auditorium du 13 au 15 mars. Week-end où seront lus des textes de l'écrivain par Charles Berling, et où seront interprétés quelques choix de cœur de l'auteur : Drumming de Steve Reich, le Quintette à cordes en ut majeur de Schubert, L'histoire du soldat de Ramuz-Stravinsky lue, dansée et jouée... Sans oublier une œuvre du très singulier compositeur argentin (formé au CNSMD de

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The Great Haenel

Littérature | Dans Tiens ferme ta couronne, dernier Prix Médicis, Yannick Haenel lance son héros à la poursuite d'une obsession qui le projettera dans mille aventures : celle de faire réaliser un film sur Herman Melville au cinéaste américain Michael Cimino. Tout un programme, confié à Bron, à la lecture experte du comédien Denis Lavant.

Stéphane Duchêne | Mardi 6 mars 2018

The Great Haenel

C'est l'histoire d'un écrivain "fou". Et d'un projet qui ne l'est pas moins : un film sur l'auteur de Moby Dick, Herman Melville, baptisé The Great Melville. Il en a écrit le script, une baleine scénaristique de 700 pages à la recherche d'une énigme : « la solitude de l'écrivain », « l'immensité qui peuple sa tête » et qui est un monde, « la population de ses pensées », toutes choses qui se résument à une analogie avec le cachalot traqué par le Capitaine Achab : c'est « l'intérieur mystiquement alvéolé de la tête Melville » qu'il s'agit de percer à jour. Loin du biopic traditionnel, inutile de dire que le projet n'intéresse guère les producteurs. Ce qui n'est pas si grave puisque l'auteur ne veut pour son scénario que le plus grand, Michael Cimino : « parce que Cimino incarnait dans le cinéma américain ce que Melville avait incarné dans la littérature. » L'épiphanie à lieu lorsque le narrateur, qui passe le plus clair de son temps à picoler et regarder des films, revoit son Voyage au bout de l'Enfer. Monstres sacrés Jaillit alors, à la visi

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Interview de Jean-Noël Orengo

CONNAITRE | Ville-paradoxe, royaume de la prostitution et, pour Jean-Noël Orengo, « capitale invisible de l'humanité », Pattaya est au cœur de "La Fleur du Capital", roman polyphonique d'une poésie folle qui, à travers la description fouillée et crue d'un endroit unique au monde, fait aussi le portrait en creux d'un Occident qui s'effondre sur lui-même. Amorce d'une discussion à poursuivre à la Villa Gillet. Propos recueillis par Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Lundi 30 mars 2015

Interview de Jean-Noël Orengo

Á la lecture de La Fleur du Capital, on se débat, comme ses personnages, avec le mystère de Pattaya sans jamais parvenir à le résoudre. Avant de se dire que, peut-être, le mystère de cet endroit c'est justement d'être une énigme insolvable. Une énigme intrinsèque... Jean-Noël Orengo : Oui, absolument. Pattaya, c'est un avis partagé par la plupart de ceux qui sont allés là-bas, est unique. L'architecture, la culture des corps, des êtres même, le mélange des peuples, celui du tourisme familial et du tourisme sexuel, même si je récuse ce terme... C'est à la fois infiniment sordide et infiniment beau. Et puis Pattaya pose, via la prostitution, la question du sexe par rapport au puritanisme ambiant. Pattaya est, comme le disait Lowry du Mexique à une époque, le lieu de rendez-vous de l'humanité, et plus que ça, la capitale invisible d'une humanité inquiète qui a l'impression d'être conditionnée. C'est Babel réconciliée dans la nuit et dans la fête. Ce qui est paradoxal, et cette ville n'est qu'une suite de paradoxes, d'ailleurs pleine d'êtres paradoxaux, c'est qu'on vient à Pattaya pour oublier, s'immerger dans la

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Orengo, Merle et Bayamack-Tam à la Villa-Gillet

CONNAITRE | "Désastre, chaos et réalité", ce sera le thème plus réjouissant qu'il n'y paraît de la rencontre qui se tiendra à la Villa Gillet mardi 31 mars en compagnie d'Emmanuelle Bayamack-Tam, Loïc Merle et Jean-Noël Orengo, autour de trois romans forts, entropiques et incroyablement vivants. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 24 mars 2015

Orengo, Merle et Bayamack-Tam à la Villa-Gillet

On dit souvent – et c'est malheureusement trop souvent vrai – que la réalité dépasse la fiction. Mais que quand cette-même fiction s'empare de la réalité dans ce qu'elle a de plus chaotique ce peut-être aussi beau que violent. Comme une loupe aveuglante plaquée sur notre monde, nous le rendant à la fois insupportable – ne l'est-il pas déjà trop souvent ? – mais surtout fascinant. Et soudain éclairé. En partie du moins. C'est l'un des points commun que l'on peut trouver aux romans Je viens d'Emmanuelle Bayamack-Tam (qui reconvoque pour l'occasion l'un de ses personnages favoris, Charonne, à la fois guerrière et bouc émissaire du monde), Seul, invaincu, deuxième roman tendu, serré du lyonnais Loïc Merle et La Fleur de Pattaya de Jean-Noël Orengo, récits d'existence voués à l'entropie d'une réalité rarement arrangeante. Dans ce dernier roman, La Fleur du Capital, on part à Pattaya, capitale mondiale de la prostitution et de la fête – et si l'on y part, on y reste, ou du moins y laisse-t-on une partie de soi – pour changer sa vie et transformer son monde, selon le mot d'ordre de Breton, fusionné de Marx et Ri

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Bron, commune des livres

CONNAITRE | Rarement sans doute les différentes rencontres, dialogues et débats réunissant les auteurs invités par la Fête du Livre de Bron auront constitué de la sorte (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 3 mars 2015

Bron, commune des livres

Rarement sans doute les différentes rencontres, dialogues et débats réunissant les auteurs invités par la Fête du Livre de Bron auront constitué de la sorte les pièces d'un puzzle thématique qui n'a sans doute jamais été aussi commun – et n'a donc jamais aussi bien porté son nom. «Qu'est-ce qu'on a en commun ?», donc, pose la question inspirée de l'essai de Christian Dardot et Pierre Laval, évidemment invités pour parler du vaste sujet de leur livre : à savoir proposer une révolution politique, sociale et écologique pour le XXIe siècle, celle du commun. Pour commencer, on pourrait dire plus précisément ici que ce qu'on a en commun, c'est la ou les littératures, quelles qu'en soient les approches. Littérature, qui cette année porte donc à la Fête du Livre une série de regards sur le contemporain à travers les enjeux du commun. Qu'ils passent par l'évocation du monde social et le plus souvent de son effritement (les rencontres "roman choral, roman social" avec Olivier Adam et Donal Ryan, "La France à hauteur d'homme" avec Florence Aubenas, "L'Italie, un nouveau monstre" avec Silvia Avalone et Simonetta Greggio) ; de l'histoire et de la mémoire ("La mém

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Dans la tête des Inconfiants

ARTS | L'écrivain Tatiana Arfel et l'artiste Julien Cordier publient Les "Inconfiants", fruit d'une résidence à l'hôpital psychiatrique du Vinatier. La Ferme éponyme leur consacre une rencontre et une exposition. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 3 mars 2015

Dans la tête des Inconfiants

Invités en résidence par la Fête du livre de Bron à l'hôpital psychiatrique du Vinatier (de mars à septembre 2014), Tatiana Arfel et Julien Cordier y ont d'abord animé des ateliers afin de rencontrer patients, soignants et autres personnels de l'hôpital. Un hôpital en l'occurrence en mutation, qui regroupait alors ses services de psychiatrie adulte pavillonnaire en un seul et grand bâtiment. Plus généralement, les deux comparses mettaient les pieds dans «un monde de fous» (pour reprendre le titre de l'ouvrage du journaliste Patrick Coupechoux publié en 2006) où la psychiatrie affronte les affres des normes gestionnaires et les impératifs d'efficacité à court terme. «Le vieux pavillon s’est disparu, pfuiiiiit. Il ne respire plus, le bâti passé où je vins de par mes années vertes – celles où les infir-mères et les mets-deux-saints priaient encore en moi, paumes jointes, Vierge et Esprit, où ils pensaient que oui, j’irons bien un jour» fait dire à l'un de ses "personnages" Tatiana Arfel, dans sa langue toujours vive et truculente. Chaque chapitre du livre donne ainsi la voix à un individu différent (patien

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Villa Gillet : annulation de la rencontre du jeudi 22 janvier.

CONNAITRE | Initialement prévue ce jeudi 22 janvier en partenariat avec le Petit Bulletin, la rencontre autour du thème "Désastre, chaos et réalité" qui devait réunir les (...)

Stéphane Duchêne | Lundi 19 janvier 2015

Villa Gillet : annulation de la rencontre du jeudi 22 janvier.

Initialement prévue ce jeudi 22 janvier en partenariat avec le Petit Bulletin, la rencontre autour du thème "Désastre, chaos et réalité" qui devait réunir les auteurs Jean-Noël Orengo, Emmanuelle Bayamack-Tam et Loïc Merle ne pourra malheureusement pas se tenir, pour des raisons indépendantes de notre volonté et de celle de la Villa Gillet. Nous vous tiendrons informés d'un éventuel report.

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Plan A, B, C pour Chevillard

CONNAITRE | Eric Chevillard publie un jouissif Abécédaire, "Le Désordre Azerty", alors même que paraît "Pour Eric Chevillard", ouvrage critique collectif décomposant l’œuvre du plus singulier des écrivains français, méta-romancier et faux auto-fictif poussant la langue dans ses derniers retranchements pour mieux dire et faire le monde. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 11 février 2014

Plan A, B, C pour Chevillard

«Mourir m'enrhume, c'est amusant. Le chaud et le froid sans doute». Il y a dans ces deux phrases de Mourir m'enrhume, tout Eric Chevillard. Mais il y a Eric Chevillard dans toutes les phrases d'Eric Chevillard. Ou peut-être qu'il n'y est pas. Disons qu'il y est mais qu'il s'y cache pour mieux s'en extraire et prendre les commandes de la langue. Pour détourner la fiction et lui assigner une réalité alternative qui brouille notre représentation littéraire du réel.  Le monde de l'auteur du Désordre Azerty est à part, parallèle, ou plutôt superposé au nôtre, mais toujours déroutant. Bruno Blanckeman, dans Pour Eric Chevillard, dirait que «l'écrivain flirte avec la phénoménologie romanesque mais ne conclut jamais». Preuve qu'aussi bien que le silence d'après Mozart est encore du Mozart, la critique de Chevillard est encore du Chevillard, au point que ses livres contiennent leur propre et incessante critique.  Le livre, chez Chevillard, est «une structure d'égarement qui multiplie les niveaux de situations romanesques, les jeu

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L'art de la tangente selon Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld

CONNAITRE | Grands reporters à Libé (le journal, pas le showroom de Philippe Starck) dans les années 80, un peu avant, un peu après, Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld sont (...)

Nadja Pobel | Mardi 11 février 2014

L'art de la tangente selon Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld

Grands reporters à Libé (le journal, pas le showroom de Philippe Starck) dans les années 80, un peu avant, un peu après, Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld sont allés voir ailleurs s’ils y étaient. En Irlande du Nord pour le premier, dans une Yougoslavie en pleine explosion et au Rwanda pour le second. Ce qu’ils y ont vu s’est retrouvé dans d’excellents récits publiés dans le quotidien, ce qu’ils ont appris d’eux-mêmes se dessine en creux de leurs romans. Chalandon s’est de son côté inventé en luthier pour restituer son amitié brisée avec le leader et fossoyeur de l’IRA Denis Donaldson dans les livres jumeaux Mon traître et Retour à Killybegs, avant de quitter ce terrain pluvieux aux odeurs âcres de malt pour Beyrouth dans Le Quatrième Mur (sur deux amis montant Antigone en pleine guerre civile), récompensé cet automne par un Prix Goncourt des lycéens qui lui a collé les larmes aux yeux. Car si durs et puissants soient leurs textes, ces deux lascars n’en demeurent pas moins rieurs, loin de l’austérité ou du pessimisme qu’auraient pu leur conférer ce monde à désespérer de l'humanité qu’ils ont observé. Avant le pr

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Les écrits vains de Gaëlle Obiégly

CONNAITRE | «Accomplir quelque chose (…) même en étant nul». C'est ce qu'essaie de faire Gaëlle Obiégly tout au long de son dernier roman, Mon prochain. «Mon prochain», (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 11 février 2014

Les écrits vains de Gaëlle Obiégly

«Accomplir quelque chose (…) même en étant nul». C'est ce qu'essaie de faire Gaëlle Obiégly tout au long de son dernier roman, Mon prochain. «Mon prochain», le sien donc, c'est nous, c'est un kurde croisé dans un avion, c'est daniel, son amoureux – tous les noms propres sont en minuscules pour mettre les Prochains à égalité –, c'est le fils d'adam, c'est son «amie gaëlle», projection délurée de l'auteur, c'est chacun des personnages rencontrés dans ce drôle de roman.  La narratrice s'y essaie en vain à l'écriture de reportages, ne parvenant qu'à accoucher de ce livre, fragmentaire, décousu, qui dit ce que ne disent pas les articles dont elle sait qu'elle ne les écrira pas : «le directeur du journal serait prêt à me salarier pour écrire des reportages pour rendre compte du monde (...). Ce que je préférerais c'est obtenir le financement de l'échec». Car cet échec est ce qui la met en contact avec son propre génie, du moins avec sa propre définition, quasi-littérale, du génie : «ce qui nous convoque à nous même».  D'où

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P.O.L. et les autres

CONNAITRE | En 1977, Paul Otchakovsky-Laurens souhaitait déjà publier les journaux de Charles Juliet. Las, personne chez Flammarion, où il travaillait alors, ne (...)

Nadja Pobel | Mardi 11 février 2014

P.O.L. et les autres

En 1977, Paul Otchakovsky-Laurens souhaitait déjà publier les journaux de Charles Juliet. Las, personne chez Flammarion, où il travaillait alors, ne voulait de cet auteur inconnu. En 1983, il créé sa maison d’édition et la nomme à partir de l'acronyme composé par ses initiales (Otchakovsky est nom de son père décédé de la tuberculose quand il avait trois mois, Laurens celui de ses parents adoptifs). Et Charles Juliet de devenir un de ses auteurs marquants, tant avec ses romans qu'avec sa poésie, domaine que P.O.L défend avec ardeur. Son premier succès sera La Douleur de Duras, texte incandescent sur les morts-vivants revenus des camps nazis que l’écrivain avait laissé traîner dans son grenier. Martin Winckler, Marie Darrieusecq, Camille Laurens, Pierric Bailly, les radicaux Olivier Cadiot et Valère Novarina ou l’immense Emmanuel Carrère seront c

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Concours d’écriture – Fête du Livre de Bron 2014

CONNAITRE | A l’occasion de la 28ème édition de la fête du livre de Bron qui aura lieu du 14 au 16 février à l’hippodrome de Parilly, le festival et Le Petit Bulletin vous proposent un concours d’écriture sur le thème de l’année, intitulé Plan B.

Benjamin Mialot | Mardi 7 janvier 2014

Concours d’écriture – Fête du Livre de Bron 2014

Plan B comme… Le texte sélectionné par le jury sera publié sur le site du journal, et le gagnant se verra offrir 5 livres de littérature contemporaine. 500 signes pour décrire votre dernier pas de côté, et nous dire ce que signifie pour vous, aujourd’hui, l’idée du plan B, en commençant par ces mots :  « Plan B comme… » Envoyez vos textes avant mercredi 29/01 à minuit à planb@petit-bulletin.fr A vos claviers ! Plus d'infos : http://www.fetedulivredebron.com/

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Merle frondeur

CONNAITRE | C’est sur une place familiale et tranquille de Lyon, à deux pas de l’Institut Lumière, que nous rencontrons Loïc Merle en plein été indien, dans un contexte bien plus calme que celui qu’il décrit dans son premier roman, "L’Esprit de l’ivresse". Inspiré par les émeutes de 2005 à Clichy-sous-Bois, il écrit une fiction où la mort - accidentelle ou non - d’un vieil homme fait s’enflammer la cité des Iris et mène à la révolution. Interview. Propos recueillis par Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 27 septembre 2013

Merle frondeur

L'Esprit de l'ivresse a été ouvertement inspiré par les émeutes en banlieue de 2005. Est-ce cet événement qui vous a donné l'envie d'écrire ou est-ce antérieur ? Loic Merle : C’est toujours un sujet qui amène à écrire. J’avais envie d’écrire avant mais cet événement a été le déclencheur de quelque chose d’un peu construit, qui dépasse une page. Avant j’écrivais plutôt de la poésie. L’objet est moins important. Ca peut être plus éphémère, volatile. Là j’ai pu construire un roman. Vous viviez en Allemagne quand vous avez rédigé ce livre. Est-ce qu’il vous fallait cette distance (géographique) pour écrire ? Je n’ai pas eu l’idée d’écrire dessus tout de suite car ça ne m’est arrivé directement, j’étais plus témoin ou spectateur. Ca parait difficile d’écrire tout de suite dessus, surtout dans un contexte médiatique où on dit beaucoup de choses, avec beaucoup de brouhaha. À l’étranger, avec la distance, le sujet s’est imposé à moi. Ca a continué à me poser question. On peut le comprendre

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Yannick Haenel

CONNAITRE | S’il est un écrivain qui a questionné récemment la notion de mémoire, c’est bien Yannick Haenel avec «Jan Karski», livre consacré à ce résistant polonais de la (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 26 février 2010

Yannick Haenel

S’il est un écrivain qui a questionné récemment la notion de mémoire, c’est bien Yannick Haenel avec «Jan Karski», livre consacré à ce résistant polonais de la Deuxième Guerre mondiale, chargé de témoigner devant les alliés du sort funeste des Juifs. Cette question, au-delà de l’histoire (et de l’Histoire), stupéfiante, c’est celle des interstices mémoriels dans lesquels la fiction peut, ou pas, s’introduire. Après un décryptage du témoignage de Karski dans «Shoah» de Claude Lanzmann et un deuxième chapitre consacré à l’autobiographie du résistant, Yannick Haenel, dans la troisième partie du livre, parle à la place de Karski, ce «messager inaudible». Lui inventant une voix, celle fantasmée par l’écrivain. Et c’est bien ce qui fait polémique, Claude Lanzmann accusant notamment l’auteur de falsification. Quoi que l’on pense de ce débat ou du livre lui-même, celui-ci a au moins le mérite de poser la question de la légitimité de la fiction par rapport à la mémoire pour redonner une parole au «messager inaudible». Mais aussi, à l’inverse, celle de la légitimité de la mémoire à possiblement annihiler toute velléité fictionnelle. Passionnant. SD Yannick Haenel (avec Laurent Binet)

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Yannick Haenel

CONNAITRE | Jan Karski (Gallimard)

Aurélien Martinez | Lundi 26 octobre 2009

Yannick Haenel

«Qui témoigne pour le témoin ?». Cette citation de Paul Celan, placée en exergue de Jan Karski, dit tout du projet romanesque de Yannick Haenel, qui dresse ici le portrait morcelé d’un homme au destin extraordinaire ayant tenté, durant la Seconde Guerre mondiale, d’alerter (en vain) les consciences sur l’extermination des Juifs d’Europe. Fait prisonnier dès 1939 par les troupes soviétiques, Jan Karski s’évade et rejoint la résistance polonaise pour laquelle il tient le rôle de messager auprès des gouvernements alliés. Après être allé à deux reprises dans le ghetto de Varsovie, puis dans un camp de la mort nazi, il rencontre certains des dirigeants les plus influents de ce monde, sans que son cri d’alerte ne soit entendu. Haenel choisit de rendre compte du parcours de Jan Karski en trois temps. En revenant d’abord sur son témoignage dans le film de Claude Lanzmann, Shoah, durant lequel il évoque son passage effroyable dans le ghetto de Varsovie. En commentant ensuite son livre autobiographique, ‘Mon témoignage devant le monde’, durant lequel le «messager inaudible» revient sur cette période, de sa mobilisation en 1939 à l’échec de sa discussion avec Roosevelt en passant par son rôle

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