Istanbul, son amour

CONNAITRE | Indissociable de sa ville, Istanbul, Orhan Pamuk, couronné du prix Nobel de littérature en 2006, est l’un des plus précieux invités des Assises Internationales du Roman qui débutent lundi. Esquisse de portrait. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 13 mai 2014

Dans le documentaire Arte qui lui est consacré (ainsi qu'à ses compatriotes Sema Kaygusu et Elif Shafak) et qui sera diffusé en avant-première aux Assises, Orhan Pamuk l'affirme sans détour : «Istanbul a déterminé ma personnalité, mon bonheur, ma tristesse». Le reste, est-on tenté de poursuivre, est littérature. Sa littérature. Qui est à ce point empreinte de la cité turque que l'un et l'autre sont désormais indissociables.

Comme dans son fameux Istanbul, souvenirs d'une ville, roman quasi historique paru en 2003 – et traduit en français en 2007, dans la foulée de l'attribution du Nobel - où sa vie se mêle à celle de la ville, photos de famille et vieux clichés ou gravures inclus. Ses premiers pas, ses premiers émois, sa jeunesse dorée dans l'immeuble Pamuk d'un quartier résidentiel à l'ouest de Beyoglu et de la Tour de Galata y sont matières à sentir l'évolution de La Magnifique, de l'arrivée des pachas ottomans et de leurs grandes résidences sur les rives du Bosphore au XIXe siècle, à ses propres souvenirs d'enfant de la fin d'une civilisation passée «sous influence occidentale mais sans perdre sa caractéristique et sa force propre». C'est d'ailleurs dans ce même ouvrage qu'il imagine la notion de «hüzün», sorte de spleen idéal, «sentiment noir éprouvé conjointement par des millions de personnes» qui définit avec grâce ce territoire à la croisée de deux continents et deux cultures si radicalement différents et qui pourtant trouvent ici un terrain d'entente.

Sainte-Sophie et Galatasaray

Cependant, tout n'est pas que nonchalance fataliste à Istanbul et dans l'oeuvre de Pamuk. Car les Stambouliotes, face aux extrémistes ou au pouvoir trop islamisé de Tayyip Recep Erdogan, savent être frondeurs. De cet aplomb, Pamuk fera les frais : on se souvient de sa mise en examen et des menaces qu'il reçut après s'être insurgé dès la première heure contre la fatwa subie par Salman Rushdie ou quand il compatit, dans une interview pour un journal suisse, avec les nombreuses victimes arméniennes qui jonchaient le sol turc en 1915.

S'il a soutenu les récents assauts de la jeunesse laïque, héritière d'Atatürk, sur la place historique de Taksim, il ne cesse pourtant dans ses écrits de prendre de la hauteur sur les questions étatiques et sociétales les plus épineuses - comme dans Neige, qui aborde le port du voile – expliquant dans le documentaire pré-cité qu'«il est facile de rejeter l'islam politique mais (que) le comprendre a plus de valeur». Avant de rappeler que «l'art du roman repose sur une base humaine fondamentale : la compassion». Lui n'en manque assurément pas.

Parcours d'une oeuvre : Orhan Pamuk
Aux Subsistances, dans le cadre des Assises Internationales du Roman, mardi 20 mai


Orhan Pamuk

Rencontre avec l'auteur et projection du documentaire "La Turquie d'Orhan Pamuk, Sema Kaygusuz et Elif Shafak"
Les Subs 8 bis quai Saint-Vincent Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Paradis perdu

SCENES | Saint-Antoine-l’Abbaye : son abbaye, son orgue, ses vielles pierres, et son festival Textes en l’air, sous-titré «théâtre, poésie, musique» et qui se (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 26 juin 2014

Paradis perdu

Saint-Antoine-l’Abbaye : son abbaye, son orgue, ses vielles pierres, et son festival Textes en l’air, sous-titré «théâtre, poésie, musique» et qui se tiendra cette année du 24 au 27 juillet. Au sein d'une programmation variée et intimiste, on pourra notamment y (re)découvrir l’excellent Un clandestin au paradis, spectacle créé il y a tout juste deux mois au festival Les Envolées, à Grenoble. L’auteur et metteur en scène Vincent Karle y adapte à la scène son propre ouvrage jeunesse éponyme (paru chez Actes Sud en 2009), qui narre les aventures d’un jeune garçon que la police vient chercher en pleine classe pour l’expulser de France. Un drame que le lecteur (et maintenant le spectateur) vit à travers le personnage de Matéo, camarade de classe dudit clandestin qui se retrouve impuissant face aux événements. Ce décalage du regard assez subtil se retrouve accentué par la distribution, Vincent Karle ayant confié le rôle du petit blanc Matéo à Hyppolite Onokoko Diumi, un comédien congolais ayant fuit son pays pour des raisons politiques. Sa prestation achève de faire de ce monologue un modèle de puissance et de sobrieté.

Continuer à lire

Boucan d'enfer

MUSIQUES | A Saint-Maurice sur Gourdans, on ne badine pas avec les nuisances sonores. Preuve en est de la «règle de bon voisinage» suivante, lisible sur le site de (...)

Benjamin Mialot | Jeudi 26 juin 2014

Boucan d'enfer

A Saint-Maurice sur Gourdans, on ne badine pas avec les nuisances sonores. Preuve en est de la «règle de bon voisinage» suivante, lisible sur le site de la commune : «chacun veillera à respecter les horaires de bricolage et de jardinage bruyants, à éviter que son chien se sauve et aboie en permanence et à faire en sorte que le pot d’échappement de chacun de ses véhicules à moteur soit tenu en bon état». Pas le genre d'endroit, en somme, qu'on s'attend à voir ouvrir ses chemins vicinaux aux fans de thrash, stoner, hardcore et autres musiques à haut voltage en comparaison desquelles une charge de rhinocéros ressemble à un trot de cheval miniature. C'est pourtant le démoniaque miracle qui se produit chaque été depuis quatre ans grâce au Sylak Open Air. Rebelote en 2014 du 9 au 11 août avec, notamment, Gojira, LA référence française du riff qui raidit la nuque, les Canadiens en kilt de The Real McKenzies, qui conjuguent au "no future" le folklore écossais avec une incontestable efficacité, Turbonegro, monument scandinave du heavy rock grand guignol et Church of Misery, quatuor japonais dont la fascination pour les tueurs en série n'a d'égale que la surpuiss

Continuer à lire

Corps d'armée

CONNAITRE | Quand un Américain, un Italien et une Française écrivent sur les guerres contemporaines, sur la guerre tout court, cette expérience indépassable, que (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 20 mai 2014

Corps d'armée

Quand un Américain, un Italien et une Française écrivent sur les guerres contemporaines, sur la guerre tout court, cette expérience indépassable, que disent-ils ? Au fond, sensiblement la même chose – mais d'une manière différente, en empruntant des chemins narratifs propres. Ils disent l'illusion selon laquelle la guerre est formatrice, sauve des vies, à commencer par celles de ceux qui ne savent pas quoi en faire, et fait Voir du pays, comme dans le roman de Delphine Coulin (Grasset, 2013). Ils disent la désillusion de découvrir qu'elle est vaine et absurde. Ils disent ces guet-apens du destin, que l'on prévoit toujours mais dans lesquels on se jette tête la première. Ils disent le traumatisme infini. La guerre, Kevin Powers l'a faite en Irak, il y a dix ans. Il en est revenu transformé et écrivain. Son Yellow Birds (Stock, 2013) raconte la promesse de son "héros", Bartle, à la mère de son camarade Murph, avec lequel il est destiné à partir au combat, qui le hante toujours plus au fur et à mesu

Continuer à lire

«La honte d'avoir détourné le regard»

CONNAITRE | Auteur de "Murambi, le livre des ossements", extraordinaire roman pluriel sur le génocide des Tutsis, l'écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop est l'invité d'Assises Internationales du Roman plus que jamais en prise avec le réel. Il revient pour nous sur ce livre, écrit en 2000 et réédité cette année à l'occasion du vingtième anniversaire de la tragédie. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Mardi 20 mai 2014

«La honte d'avoir détourné le regard»

Comment vous, écrivain Sénégalais, avez-vous été amené à travailler sur le Rwanda ? Boubacar Boris Diop : C'est un couple d'amis, du Tchad et de Côte d'Ivoire, qui a demandé à une dizaine d'écrivains du continent africain de venir travailler à cette question dans le cadre d'une résidence, quatre ans après les faits. Ils ont considéré que ce qui s'était passé là-bas était évidemment très important et que les auteurs africains n'en avaient que peu parlé. Cela peut paraître assez étrange, mais je peux vous dire que vingt ans après, l'Afrique n'a pas encore vraiment compris le génocide des Tutsis. Alors imaginez ce que cela pouvait être en 1998, quand nous sommes allés au Rwanda pour faire ce travail. Il y avait autour de cela un très grand silence. Alors que cela a été quelque chose de colossal : 10 000 personnes ont été tuées chaque jour pendant trois mois. Pour nous, c'était une manière de dire que ce silence-là était irresponsable.   Quels ont été vos premiers sentiments et réactions en décou

Continuer à lire

Le fond de l'AIR effraie

CONNAITRE | «La vérité est ailleurs». C'est ce que semble nous dire par sa puissance iconique la soucoupe volante qui survole l'affiche de la huitième édition des Assises (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 20 mai 2014

Le fond de l'AIR effraie

«La vérité est ailleurs». C'est ce que semble nous dire par sa puissance iconique la soucoupe volante qui survole l'affiche de la huitième édition des Assises Internationales du Roman, qui n'est pas sans rappeler le célèbre poster illustrant la maxime de la série culte X-Files. "Ailleurs" c'est ici aux Assises : les invités y sont autant de visiteurs de notre monde qui, depuis les véhicules fictionnels que sont les romans, observent en étrangers ou en protagonistes, ce qui le fait ou l'a fait. La dialectique romanesque est, malgré son infinité de formes, immuable et vieille comme le roman lui même : la sphère intime traverse l'universel, le vaisseau de la fiction transcende le réel. "La trahison", "La rupture amoureuse", "Les vies ordinaires" sont autant de banalités portant le masque de la tragédie, quand désir et deuil peuvent se muer en expérience métaphysique – "Être ou ne pas être" – moteur commun de l'individu et de l'humanité. Comme le dit Boubacar Boris Diop dans l'interview ci-contre : «le génocide est un désastre collectif, mais il est vécu par chacun dans

Continuer à lire

Insomniaque - Semaine du 19 au 25 février

MUSIQUES | 3 RDV nocturnes à ne pas manquer cette semaine : l'apéro Jay Reatard de Teenage Hate Records, la soirée d'annonce du Sylak Open Air et lancement de la revue "Fiction". Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 18 février 2014

Insomniaque - Semaine du 19 au 25 février

19.02 Apéro Jay ReatardLe 13 janvier 2010 s'éteignait Jay Reatard, stakhanoviste de la punk rock song fauchée au physique de patient du Dr Chilton (le directeur du pénitencier du Silence des agneaux), laissant derrière lui une discographie de groupe on ne peut plus bordélique et deux albums solo rivalisant de brusquerie et d'agilité mélodique avec ceux des Buzzcocks et de Husker Dü. Quatre ans plus tard, la fine fleur du haut voltage à la française (Cheveu, JC Satàn, Kap Bambino...) lui rend hommage sur une excellente compil' éditée par le tout nouveau label lyonnais Teenage Hate Records. Présentation et écoute ce mercredi au Trokson.   22.02 Sylak – Première annonceLe Sylak Open Air, ce festival bressois tout entier dédié aux musiques qui font le bonheur des tatoueurs (et le malheur des salons d'épilation) et que nous taxons affectueusement de "Hellfest artisanal", se tiendra cette année du 8 au 10 aout, toujou

Continuer à lire