Frederika Amalia Finkelstein : « Ne pas me poser en moraliste »

CONNAITRE | Avec "L'Oubli", Frederika Amalia Finkelstein, 23 ans, convoque de manière singulière la mémoire et les fantômes de la Shoah au cœur même d'une génération qui n'aspire qu'à oublier. Choc littéraire et choc tout court, ce premier roman pose avec force la question de la " mémoire obstinée", thématique qui sera abordée avec elle lors d'une rencontre à la Villa Gillet, le 8 octobre, en compagnie des auteurs Lydie Salvaire et Gaëlle Josse. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Lundi 29 septembre 2014

Photo : (c) Catherine Hélie - Gallimard


Le thème de la rencontre à laquelle vous allez participer à la Villa Gillet est "La Mémoire obstinée", qui aurait parfaitement pu être le titre de votre livre. Votre personnage, Alma, y étant assaillie par la mémoire de la Shoah comme par des vagues ou des fantômes. Est-ce que dans ce titre L'Oubli, vous situez une part de provocation ?

Frederika Amalia Finkelstein : C'est évidemment un paradoxe volontaire de ma part d'appeler mon livre L'Oubli et d'en faire un livre de mémoire. Heidegger disait que c'est à partir de l'oubli que se forme la mémoire. Or c'est exactement cela, j'ai fait revenir les événements à partir de la perte et l'oubli permanent de toute chose.

 

Qu'est-ce qui a présidé à l'écriture de ce livre ?

Je me suis rendu compte qu'il y avait une faille entre un péché qui est à la fois loin de nous parce qu'on ne l'a pas connu – je parle de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah – et en même temps un devoir de mémoire qu'on était forcé de faire par l'école. Un événement tellement énorme qu'il en devient irréel. Une sorte de cauchemar très pesant. Ca nous met face au problème d'un événement qui n'est pas dicible. Il est impossible de raconter l'enfer, de définir le pire. On se heurte donc à une absence de solution. D'où la phrase de Bataille que j'ai mise en exergue [«L'absence de solution n'est pas exprimable», NdlR]. On est donc obligé de raconter de manière structurée quelque chose qui ne l'est pas du tout. Dans tous les collèges, on a la séquence de film d'horreur avec Nuit et Brouillard, nous sommes confrontés sans désir préalable à des
> images d'archives violentes. On se demande comment on peut vivre dans un monde qui a l'air aujourd'hui normal quand cela a eu lieu il n'y a pas si longtemps. L'idée du livre c'est : comment vivre avec ce cauchemar qui est derrière nous et qui en même temps n'a pas encore eu lieu – car, comme tout événement traumatique, il est toujours en train de revenir ? Et puis j'ai aussi constaté que nous vivons dans une époque où nous sommes encerclés par des écrans, où nous passons notre temps dans le virtuel, sur Internet, sur notre téléphone, comme pour échapper à la réalité. Je me suis dit que, peut-être, il y avait un lien entre les deux.

 

La Shoah est devenu un sujet doublement délicat à manier : du fait de son horreur et de son ampleur qui ne souffrent pas l'à-peu près, bien sûr, mais aussi, et c'est plus inquiétant, parce qu'il y a chez une certaine frange de la population un rejet, une lassitude du devoir de mémoire et de la Shoah. Comment avez-vous trouvé l'axe adéquat pour en, quelque sorte, contourner ces obstacles ?

Je pense que c'est à partir d'une nécessité intérieure. Il y a des écrivains qui cherchent des sujets, s'en emparent et en font un livre. Moi, j'ai toujours essayé d'échapper à ce sujet. Je me suis dit longtemps : «je ne vais pas écrire là-dessus, c'est le piège à éviter, il y a tellement de livres sur la Shoah». Il y a aussi un certain cynisme dans la société qui veut que dès qu'on écrit un livre sur le sujet c'est perçu comme un coup marketing. Il fallait donc faire attention à cela et en même temps je me suis rendu compte je savais qu'il fallait prendre cette peur et ce piège à la racine : le retourner contre lui-même. Alors je me suis dit «tiens, je vais prendre le contre-pied de ce sujet et écrire à partir de cette obsession». J'ai utilisé l'obsession comme matériau littéraire pour écrire le livre. Ce qui peut paraître scandaleux ou gêner parce que c'est d'une extrême radicalité. Mais là est aussi tout l'intérêt.

 

Dans le livre, Alma, ne cherche pas à apporter de réponses. Elle dit qu'à cause du désir insensé de comprendre on finit par avaler les questions. Et en même temps, sa pensée déroule des logiques assez implacables, avec des théories, par exemple, sur la manière dont l'horreur de la Shoah aurait justement accouché du virtuel, le suicide d'Hitler ayant comme court-circuité la victoire des Alliés...

En vérité, la réponse d'Alma, c'est l'objet livre même, c'est le langage, c'est la littérature. C'est quelque chose d'invisible.

 

L'Oubli est également affranchi de toute morale, vous écrivez qu'Hitler est un mythe au même titre que Michaël Jackson et d'ailleurs que, dans un spectaculaire renversement des valeurs, «on a fait des victimes un amas de chiffres et des bourreaux un amas de mythes»...

Ce n'est pas du tout ma position d'écrivain que de me poser en moraliste. J'ai essayé de constater que le Mal et le Bien sont ontologiquement – même si ce mot est un peu pompeux – placés sur le même plan. C'est ce qui est nouveau dans notre siècle : on met tout sur le même plan – il y a des gens qui sont contre ça, évidemment. Mais nous sommes arrivés à un état saturation de l'espace et du jugement. Une confusion tellement grande... Le temps a rétréci avec le virtuel... On ne sait plus tellement faire la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. En fait la réalité n'a pas plus d'importance que le fait d'être sur Internet. C'est-à-dire que quand vous êtes sur votre page Facebook à parler avec quelqu'un, cela existe autant qu'un visage qui est devant vous. Et je pense que c'est exactement le fait de cette égalité ontologique de toute chose.

 

Vous semblez quand même vous tenir à part au sein de cette génération. Comme Alma, qui en est un fruit incontestable – elle est obsédée par Daft Punk, les jeux vidéos, le base-ball, le Coca – tout en lui étant totalement étrangère. D'où l'idée que L'Oubli est aussi un livre sur la solitude et le sentiment de n'être pas à sa place, qui peut rappeler L'Attrape-coeurs, certaines héroïnes de Le Clézio...

Oui, totalement. Je pense qu'il y a certains êtres qui naissent en voyant le monde avec une focale différente, un peu comme s'ils étaient derrière une caméra. La solitude, je ne dirais pas que c'est le prix à payer, mais c'est le résultat de cette particularité. Et en même temps, c'est grâce à cela qu'on peut commencer à penser. Donc c'est à la fois quelque chose qu'on subit et qu'on choisit. Pour moi – je ne sais pas si je peux utiliser le mot malédiction – cela est quelque chose de difficile à vivre et en même temps c'est une chance, parce que c'est ainsi qu'on peut construire son imagination. Et l'imagination quand on l'on désire créer, est le point de départ de toute chose.

 

Vous hésitez à utiliser le mot "malédiction" mais écrire ce livre vous a-t-il libéré de quelque chose ?

Oui, en ce sens que je me suis sentie un peu comme un musicien à qui un luthier offrirait enfin un instrument dont il va pouvoir jouer. Mais je dirais plutôt que ça a solidifié quelque chose. Ce premier livre a été pour moi une façon de bâtir un socle sur lequel me poser. Il m'a permis de rendre réel tout ce que j'avais dans la tête. Tant que les choses ne sont que mentales, elles n'existent pas vraiment.

 

Cela vous a permis de vous "mettre en ordre" ?

Pas forcément en ordre, mais en tout cas de dire quelque chose. Pas de m'"exprimer" parce que je n'aime pas le mot "expression", mais de faire une proposition imaginaire de littérature et de pensée au monde.

 

Les rentrées littéraires et les réflexes médiatiques qu'elles engendrent sont régis par des mécaniques bien particulières... On a par exemple beaucoup qualifié votre livre de «cri»... Ce d'autant plus Le Clézio lui a rendu hommage en le qualifiant comme tel... Vous reconnaissez-vous dans ce terme-là, répété en boucle ? Et plus généralement dans la manière dont on parle de votre livre, vous qui êtes une primo-romancière de 23 ans soudain jetée sous les projecteurs.

"Cri", c'est un mot que je trouve magnifique, même s'il est effectivement beaucoup utilisé et, à force, peut-être un peu élimé. Mais surtout, ça correspond à ce que je vous disais à propos d'une proposition de littérature et de pensée que je donne au monde. Quand on crie, par définition, on veut se faire entendre. Et c'est ce que je voulais. Je voulais créer un espace où je pouvais donner cette proposition. D'une manière générale, quand l'on crée quelque chose, on a envie que cela résonne. La promotion d'un livre, ce n'est pas ingrat ou plombant, pour moi, cela fait partie du livre lui-même. Je suis par exemple passée au Grand-Journal de Canal + dans une pastille d'une minute [la rubrique "Presque Célèbre" du 10 septembre, NdlR]. On était vraiment dans le divertissement, dans le premier degré, c'était très spectaculaire et au fond assez violent et l'on pouvait légitimement se demander quel était le lien avec la Shoah : j'ai trouvé ça génial parce que cela faisait tout à coup de la thèse qui est dans mon livre un happening de pur premier degré au sein des médias. C'est une continuité qu'il ne faut pas du tout mépriser. Au contraire, il est très important de suivre ce qui se passe avec son livre dans le monde réel après l'avoir écrit.

 

"La Mémoire obstinée"
Rencontre avec Frederika Amalia Finkelstein, Gaëlle Josse et Lydie Salvaire
A la Villa Gillet, Mercredi 8 septembre

Frederika Amalia Finkelstein - L'Oubli (L'Arpenteur / Gallimard)

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Mémoire vive

CONNAITRE | La mémoire a quelque chose du ressac marin, qui vient se rabattre obstinément sur le rivage du présent comme pour le ravaler. Cette "mémoire obstinée" avec laquelle il nous faut composer le présent, hantera à la Villa Gillet une rencontre autour de trois romans de la rentrée littéraires que cette question agite : "L'Oubli" de Frederika Amelia Finkelstein, "Pas Pleurer" de Lydie Salvayre et "Le Dernier Gardien d'Ellis Island" de Gaëlle Josse. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 30 septembre 2014

Mémoire vive

«C'est une inexplicable nécessité qui me contraint à me pencher sur un passé que j'ai cru pouvoir oublier. En vain». Sous la plume de Gaëlle Josse, c'est Le Dernier Gardien d'Ellis Island qui parle. Nous sommes en 1954 et la porte d'entrée de l'Amérique va fermer, mettant John Mitchell à la retraite. La voilà, la grande affaire avec le passé : on le croit enfermé à double tour dans des malles, enterré, disparu, loin derrière et il suffirait de ne pas se retourner sur lui pour n'être pas changés tels la femme de Loth, en statut de sel. Oublier, c'est ce que souhaiterait Alma, la narratrice de L'Oubli de Frederika Amalia Finkelstein, à propos de la Shoah. Elle ne l'a pourtant pas vécue, a la vingtaine, écoute Daft Punk en boucle, One More Time, se perd dans les jeux vidéos autant que dans ses pensées et pourtant, les fantômes de la Shoah sans cesse l'assaillent.   Intimation C'est cette obsession qui a poussé cette dernière, comme elle nous l'a confié (voir ci-dessous), à écrire L'Oubli

Continuer à lire