La Grande librairie

La Rentrée littéraire des auteurs Lyonnais | Fut-elle élargie à l'Auvergne, rarement l'on aura vu dans la région une rentrée littéraire d'une telle densité, et d'une telle variété. Sélection des romans immanquables signés par des régionaux de l'étape qui sont bien plus que cela.

Stéphane Duchêne | Jeudi 4 octobre 2018

Photo : © DR


Arthur Nesnidal – La Purge (Julliard)

C'est sans doute l'un des livres les plus singuliers de la rentrée, toute localisation et tout genre confondu, écrit par un jeune homme de 22 ans qui affirme bien haut ses convictions politiques autant que ses parti-pris littéraires, classiques mais audacieux, audacieux parce que classiques. À travers le récit d'une année passée en hypokhâgne, Nesnidal démonte la machine à broyer qu'est le système préparationnaire propre à former, et même à formater, une élite, « ces troufions de l'esprit » – à laquelle on reproche de n'être pas encore formatée. Face au prêt-à-penser, aux profs sadiques et monstrueux, au courbage d'échine généralisé, au mépris de classe aussi, le jeune auteur auvergnat, par ailleurs chroniqueur chez Siné Mensuel, dégaine un roman révolté qui transforme la lutte de la classe en lutte des classes à coups d'alexandrins et d'exigence lexicale. Si le style peu paraître, à tort, aristocratique, c'est avant tout parce que Nesnidal est un artisan forcené du mot juste, un inlassable et intarissable ouvrier du verbe, semblable à une version littéraire des compagnons du tour de France. Ou, dans son cas, du tour de force.


François Médéline – Tuer Jupiter (La Manufacture des Livres)

Poussé en cabinets politiques, dont il ressortira avec un certain dégoût, et nourri au James Ellroy d'Underworld USA et au David Peace de GB 84, François Médéline est auteur de polar. Tuer Jupiter n'en est pas tout à fait un, encore que, mais brise un tabou. Celui de raconter, entre élan dystopique et true fiction, l'assassinat d'un homme politique en place. Et pas n'importe lequel : le président de la République actuel. Le 2 décembre 2018, Emmanuel Macron entre au Panthéon. Il a été assassiné le 11 novembre, empoisonné par un chocolat. Un attentat revendiqué par Daesh mais dont les ramifications sont bien plus complexes. Et c'est, parfois non sans humour (les relations Brigitte/Manu, la figure de Gérard Collomb – « Gégé le tricard vengé par le destin ») et parfois de manière glaçante (la scène de l'embaumement du chef de l'État) que Médéline tisse une intrigue à rebours, remontant aux sources du complot mortel. Vif, haletant, culotté, jouissif, Tuer Jupiter qui multiplie les niveaux de discours (tweets, dépêche AFP) est aussi un roman sur les coulisses de la politique – que l'auteur connaît bien – telle qu'elle se pratique aujourd'hui, entre coups bas, barbouzeries et culte de la communication. RIP M. le président.


Yves Bichet, Trois enfants du tumulte (Mercure de France)

Il y a d'abord dans Les Enfants du tumulte cette information peu connue : c'est à Lyon que Mai 68 a connu un mort, et pas des moindres, le commissaire Lacroix. Un camion lui a foncé dessus le 24 mai sur l'un des ponts du Rhône. Qu'importe s'il sera prouvé ensuite que cet agent n'aurait pas dû être en service car en proie à des problèmes de santé auxquels il a en fait succombé. De Gaulle souffle sur les braises de ce drame et « Mai 68 fonce dans le mur » comme le constate l'écrivain. Plus que la désagrégation de cette révolution avortée, c'est à la confusion et la fragilité de ses protagonistes que Bichet consacre son dernier roman. Mila et Théo ne cessent de faire infuser leur liaison dans les luttes sociales de l'époque et s'y brûlent autant qu'ils ont la formidable audace de laisser leurs corps leur échapper – dans la baignoire suspendue et transparente d'une hôte momentanée ou dans une maison reculée des Terres froides. En changeant souvent de narrateur, en laissant ses personnages divaguer, Bichet brosse une génération perdue qui a au moins la vitalité d'avoir chercher à améliorer l'ordinaire, contrairement à Louis Pradel, bâtisseur et bétonneur de la ville, qui apparaît ici violemment rustre et prédateur avec les femmes.


Sophie Divry – Trois fois la fin du Monde (Noir sur Blanc)

Après avoir rejoué Emma Bovary dans un pavillon de la banlieue chambérienne (La Condition Pavillonnaire), tâté de la métafiction sur la difficile condition d'écrivain (Quand le diable sortit de la salle de bain), Sophie Divry livre avec Trois fois la fin du monde, un nouvel exercice de style en forme de néo-robinsonnade. Sauf qu'avec la romancière on est toujours au-delà du "simple" exercice de style. Ici, à travers l'aventure d'un ex-détenu rendu à la solitude absolue par une catastrophe nucléaire meurtrière, Sophie Divry questionne avec une certaine maestria nos fantasmes de solitude, notre impossibilité de les accomplir tout à fait et, en (demi-)creux, notre rapport viscéral à l'autre.


Carole Fives – Tenir jusqu'à l'aube (L'Arbalète / Gallimard)

Qu'est-ce qu'être une mère célibataire aujourd'hui, entre journées marathon, regard des autres, abandon général et peur du déclassement ? La réponse est sans doute dans le quatrième roman de Carole Fives dont la narratrice, loin de la superwoman des magazines, finit par s'autoriser, pour continuer de se sentir en vie, des escapades nocturnes quand son fils de deux ans est endormi. À l'image de La Chèvre de Monsieur Seguin, auquel Tenir jusqu'à l'aube doit son titre, certes, mais dont l'auteur livre une relecture féministe et délivrée de sa charge moralisatrice.


Philippe Fusaro – Nous étions beaux la nuit (La Fosse aux Ours)

Il est rare que les romans de Philippe Fusaro s'éloignent de l'Italie dont la famille de l'auteur est originaire. Dans Nous étions beaux la nuit, c'est même dans le cœur battant de Rome que plonge l'auteur de L'Italie, si j'y juis (2010). Et plus précisément au Piper club, lieu de nuit mythique des nuits romaines des années 70 qui vit passer les plus grands chanteurs italiens, David Bowie ou les Pink Floyd. Où l'on croise une ex-chanteuse italienne de l'époque, Betty Doll, son ex toujours éperdu Gianni et son premier soutien, Christophe (oui, le chanteur), sur fond de musique italienne empruntée au groupe WOW. Comme si l'on y était.


Pierre Raufast - Habemus Piratam (Alma éditeur)

Quand un spécialiste de la cyber-défense et romancier se pique de réunir ses deux activités principales, cela donne Habemus Piratam, l'histoire d'un abbé fatigué de ne recevoir en confession que des paroissiennes en proie à de bien superficiels péchés et qui reçoit un jour la visite d'un pirate informatique prétendant avoir enfreint les Dix commandements. Dix commandements que l'auteur détourne en infractions informatiques tirées d'anecdotes réelles autant qu'invraisemblable pour le péquin moyen (faux vol de la Joconde, appropriation de lieux en piratant les offices notariaux...). Édifiant.


Jacky Schwartzmann – Pension complète (Seuil)

Aussi éculé que soit ce terme, difficile de ne pas présenter Jacky Schwartzmann comme le trublion des lettres lyonnaises. Et ce n'est pas son quatrième roman, Pension complète, une comédie noire et policière – donc doublement noire – qui nous démentira. La rencontre dans un camping de la Ciotat d'un gigolo auto-exfiltré du Luxembourg après avoir volé une Rolex et d'un ancien Prix Goncourt cherchant à se reconnecter avec les vrais gens. Mais entre deux apéros les cadavres s'accumulent. Comme souvent chez Schwartzmann tout est dans le pitch mais aussi partout ailleurs.


Et aussi : Lilian Auzas – Anita (Hippocampe), voir Petit Bulletin n°928 ; Alain GarlanL'attrait des Leurres (Hippocampe) ; Patrice Gain – Terres Fauves (Le Mot et le Reste) ; Emmanuelle Pagano – Serez-vous des nôtres (P.O.L.).

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Sophie Divry : cinq fois la fin du monde

Récit | Avec Cinq mains coupées, Sophie Divry délaisse un temps la fiction pour le récit, celui des cinq Français ayant perdu une main lors des manifestations de Gilets Jaunes. Un portrait collectif qui trace les contours de l'effrayante banalisation des violences policières.

Stéphane Duchêne | Mercredi 14 octobre 2020

Sophie Divry : cinq fois la fin du monde

« À l'époque, je ne connaissais pas le nom de toutes ces armes comme le LBD, je n'avais jamais vu de gaz lacrymogène ni quoi que ce soit. (...) Je ne m'attendais pas à tant de violences. Pour moi, jamais je pouvais perdre ma main. Pour moi au pire du pire, j'allais prendre un coup de matraque ou un flashball, et j'aurais un bleu. Pour moi, la journée allait bien se passer, j'en aurais mis ma main à couper ! » Ainsi l'un des cinq protagonistes de Cinq mains coupées introduit-il, non sans ironie, son récit. Ces cinq-là sont les cinq Français dont une grenade GLI-F4 a arraché la main au cours des manifestations des Gilets Jaunes entre fin 2018 et début 2019. Aucun d'entre-eux ne partait en guerre, certains n'avaient même jamais manifesté, ils sont rentrés chez eux avec un membre en moins. Ainsi, la romancière Sophie Divry a-t-elle délaissé un temps la fiction pour laisser la parole à cinq destins ordinaires devenus tragiques de travailleurs ayant du mal à joindre les deux bouts et qui voulaient simplement le faire savoir. Des citoyens qui se sont pris de plein fouet la nouvelle doctrine d'un maintien de l'ordre à la fran

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Carole Fives : sous le pinceau, la plume

Roman | Avec Térébenthine, son dernier roman, Carole Fives nous emmène sur les traces d'une étudiante des Beaux-Arts. Où faute de voir s'épanouir une artiste-peintre, on voit naître une écrivaine.

Stéphane Duchêne | Mercredi 9 septembre 2020

Carole Fives : sous le pinceau, la plume

C'est un fait les Beaux-Arts mènent à tout (autant qu'il mène à rien, vous diront des générations de parents d'aspirants artistes tremblants). L'Histoire de la pop culture est pleine d'anciens étudiants en école d'art qui ont brillé dans d'autres disciplines, à commencer par la musique et, bien sûr, la littérature. D'autant que tous les chemins peuvent mener à la littérature. Or c'est bien à la croisée de ces sentiers incertains que l'on se retrouve dans le dernier roman de Carole Fives. Où l'autrice d'Une femme au téléphone et de Tenir jusqu'à l'aube, qui semblaient se répondre — le rapport à une mère trop seule, envahissante, d'un côté ; le rapport à la maternité en solo, tout aussi envahissante, d'autre part — nous emmène sur les pas d'une étudiante des Beaux-Arts de Lille (qu'elle a elle même fréquentés) au

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Sophie Divry lauréate du Prix de la page 111

Littérature | C'est sans doute le plus absurde de tous les prix littéraires. C'est d'ailleurs ainsi que le qualifient ceux qui l'ont créé en 2012 à l'initiative du (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 12 octobre 2018

Sophie Divry lauréate du Prix de la page 111

C'est sans doute le plus absurde de tous les prix littéraires. C'est d'ailleurs ainsi que le qualifient ceux qui l'ont créé en 2012 à l'initiative du journaliste Richard Gaitet, animateur de Nova Book Box, indispensable émission littéraire de Radio Nova. Le principe : récompenser la meilleure page 111 d'un roman de la rentrée littéraire automnale. Un prix qui réussit aux auteurs de Lyon puisque après Jacky Schwartzmann en 2016 pour la page 111 de Mauvais coûts (La Fosse aux ours), c'est cette année Sophie Divry qui l'emporte pour la qualité de la page 111 de son roman Trois fois la fin du Monde (Noir sur blanc). Un prix qui lui vaudra entre autres un exemplaire encadré de cette fameuse page ainsi qu'une dotation de 111 centimes d'euros en pièces de un centime. Une somme.

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Carole Fives : Non mais allô ! Quoi ?

Littérature | Troisième roman de la lyonnaise d'adoption Carole Fives, Une femme au téléphone succède au poignant C'est dimanche et je n'y suis pour rien. Et ausculte la relation mère-fille par le prisme original de fragments de conversations téléphoniques à sens unique.

Stéphane Duchêne | Mardi 7 février 2017

Carole Fives : Non mais allô ! Quoi ?

Par quelles voies impénétrables passe l'amour maternel, une fois les enfants adultes ? Par le fil tendu du téléphone, ce substitut virtuel au cordon ombilical. C'est le sujet d'Une femme au téléphone, fragments d'un discours amoureux maternel retranché en un monologue téléphonique sans retours. « Une mère on en a qu'une vous devriez en profiter », dit la mère, Charlène. Et c'est peu dire que sa fille, à l'autre bout du fil, en « profite ». Car ici, seule la mère a voix au chapitre (et quel chapitre et quelle voix !). Et quand la fille décroche, c'est parfois aux deux sens du terme. Ses réponses, hors-champs du discours, on ne fait que les deviner, mais elles tracent aussi son propre portrait. C'est là la force de ce roman : rendre compte d'une relation mère-fille du point de vue de celle qui écoute mais ne dit mot, narratrice muette retournant une logorrhée solitaire en un judo rhétorique. Cette parole, bordélique, volatile, Carole Fives la retranscrit dans une écriture moins sensualiste que dans son précédent roman, mais qui met – c'est là l'effet de la répétition et de l'à plat – les nerfs à vif.

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Sophie Divry tire le diable par la queue

CONNAITRE | Après s'être enfermée dans "La Condition Pavillonnaire", Sophie Divry sort du lotissement avec "Quand le diable sortit de la salle de bain", plongée auto-fictionnelle et méta-romanesque dans les méandres sans fin du chômage et de la langue – qui, toujours, console l'estomac.

Stéphane Duchêne | Mercredi 30 septembre 2015

Sophie Divry tire le diable par la queue

« Mon cédé favori en fond, je m'installai devant les lumières de la ville avec Le Petit Bulletin, l'hebdo culturel gratuit, ouvert à la rubrique musicale.» Comble du vertige méta-fictionnel : le chroniqueur culturel – musique, littérature, bricoles – trébuche sur une phrase dans laquelle l'auteur-narratrice-héroïne (ne rayez aucune mention) consulte la rubrique musicale du journal pour lequel il travaille. Puis, juste ici, écrit sur ledit livre qui la contient. Ce peut être un jeu sans fin, à s'abîmer dans l'abîme. Or, c'est d'un jeu (de dés, de dupes, de ce qu'on voudra) dont a voulu parler Sophie Divry avec Quand le Diable sortit de la salle de bain, roman jaillissant de lui-même comme un diable sort de sa boîte. Ses règles : aucune, si ce n'est écrire, comme elle le mentionne en annexes, «le contraire» de précédemment (soit La Condition Pavillonnaire, pastiche Chambéry de Mam' Bovary) pour se rouler une bonne fois pour toute dans une écriture «gondolée».

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Une vie

CONNAITRE | Avec "La Condition Pavillonnaire", récit de la vie de M.A., enfant des Trente Glorieuses rongée par l'insatisfaction, Sophie Divry actualise dans un roman dense et inventif la figure iconique d'Emma Bovary. Et dresse en filigrane le constat d'échec d'un idéal de société et de sa transformation en butte à l’inexorabilité de la condition humaine. Propos recueillis pas Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Mardi 30 septembre 2014

Une vie

M.A., l'héroïne de La Condition Pavillonnaire est, jusque dans ses initiales, une Emma Bovary moderne. Peut-on dire, de la même manière que Flaubert disait «Emma Bovary c'est moi», que «M.A., c'est nous» ? Que l'on soit homme ou femme d'ailleurs... Sophie Divry : Oui, puisque le livre travaille surtout la question de l'insatisfaction face à un mode de vie du confort et de l'aisance rêvé par tous : être protégé par la société, par un système de tuyauterie, etc. Du coup, même si la condition d'Emma Bovary et celle de M.A., soit la condition féminine et la condition pavillonnaire, sont reliées par une résonance féminine importante et volontaire de ma part, cela renvoie quand même à l'idée plus universelle de la recherche d'un dérivatif à une faille, un vide existentiel.   Face à son insatisfaction amoureuse, professionnelle, familiale, M.A. semble dans une quête permanente de reconnexion avec ses rêves de jeunesse. Ce qui passe notamment

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