Lotringer, éditeur explosif

Littérature | La revue Initiales retrace les aventures de Semiotext(e) et de l’éditeur-passeur Sylvère Lotringer. Où la french theory croise la scène punk new-yorkaise à grands coups d'écrits, de riffs de guitares et de rats décapités.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 27 novembre 2018

Photo : © DR


Casquette, sweet à capuche, barbe de trois jours… Tout est dit ou presque sur le portrait photographique qui ouvre le nouveau numéro de la revue Initiales consacré à l'éditeur américain Sylvère Lotringer. Cette "cool attitude" n'est pas chez lui seulement une coquetterie, mais une approche de la vie en générale et de l'édition en particulier. Au début des années 1970, l'universitaire sémiologue globe-trotter (et quelques autres) lance une revue devenue mythique, Semiotext(e) (et maison d'édition à partir des années 1980), qui réunira dans ses colonnes des philosophes, écrivains et artistes de tous horizons : les penseurs français de l'après-1968 (Deleuze, Guattari, Baudrillard, Virillio, Lyotard…), les post-modernes américains (John Cage, Kathy Acker, John Giorno, Philippe Glass…), et d'innombrables inclassables. En novembre 1978, Semiotext(e) redonne aussi à l'écrivain William S. Burroughs toute son importance, largement dénigrée, alors, dans son propre pays. Pendant quelques jours l'événement Nova Convention réunit la crème de la beat generation (Burroughs, Ginsberg, Gysin, Giorno), des artistes (Cage, Glass, Zappa, Cunningham…) et la scène punk new-yorkaise (Suicide, Patti Smith, Blondie…).

Faire exploser les cloisons culturelles

Le performeur Joe Coleman exécutera à cette occasion un happening resté dans les mémoires en se fracassant une bouteille de vin sur le crâne, se faisant exploser une ceinture d'explosifs et dévorant à pleines dents quelques rats vivants ! C'est dire l'étendue et l'élasticité de l'univers de Lotringer et de Semiotext(e) passant de Derrida à Coleman, de concerts punks à la schizo-analyse de Deleuze, du linguiste Ferdinand de Saussure aux mouvements d'extrême gauche allemands ou italiens… Il y a là un génie du collage et ou du montage éditorial qui bouleverse tous les codes, les genres, les courants.

Pendant plus d'un an, un groupe d'étudiants et d'enseignants de l'École des Beaux-Arts de Lyon a travaillé sur et avec Sylvère Lotringer pour aboutir à un passionnant numéro d'Initiales. Documents d'archives, témoignages, graphisme échevelé et articles fourmillent dans cet opus, avec pour fil directeur un long entretien avec Lotringer. Un numéro à réveiller les morts (cérébrales) des milieux intellectuels, éditoriaux et artistiques contemporains !

Lancement d'Initiales n°12 SL
À l'École Nationale des Beaux-Arts ​le mercredi 28 novembre à 18h30

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Fils de Pan

L'Histoire | C'est une musique – faite de flûte, de haut-bois marocain, de percussions et de gambri (un luth à trois cordes) – dont on dit qu'elle peut guérir et que (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 23 avril 2019

Fils de Pan

C'est une musique – faite de flûte, de haut-bois marocain, de percussions et de gambri (un luth à trois cordes) – dont on dit qu'elle peut guérir et que l'ont vient écouter comme on vient recevoir une bénédiction. Cette bénédiction, les Master Musicians of Jajouka, du moins leurs ancêtres, la reçurent eux-mêmes de Sidi Ahmed Sheik, venu de l'Est pour répandre l'Islam au Maghreb aux alentours de l'an 800. L'origine de leur art remonte pourtant à une légende racontant qu'il fut révélé à un ancêtre des Attar par le Dieu Pan, autrement appelé Boujeloud. Et c'est bien à la croisée de la musique religieuse et du paganisme ; du folklore berbère et des traditions arabes d'influence égyptienne ; de la mystique soufi et de rites chamaniques que le mythe Jajouka a traversé les siècles et, à l'époque moderne, les genres, tradition ancestrale se fondant dans l'avant-garde. C'est d'ailleurs d'une avant-garde qu'est né dans les années 50 l'intérêt pour Jajouka, sous l'égide des grands amateurs d'états seconds qu'étaient les beatniks William Burroughs et Brion Gysin, lorsqu'i

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Dans le bain de Klossowski

Littérature | Après Marguerite Duras, John Baldessari ou Pier Paolo Pasolini, la revue Initiales explore (en images, textes et archives) la figure de Pierre Klossowski. Un neuvième numéro passionnant.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 2 mai 2017

Dans le bain de Klossowski

« Comment ne pas s'étonner qu'il ait pu y avoir jamais, en quelque auteur, par je ne sais quelle coïncidence privilégiée, tant d'innocence et tant de perversité, tant de sévérité et tant d'inconvenance, une imagination si ingénue et un esprit si savant, pour donner lieu à ce mélange d'austérité érotique et de débauche théologique ? » écrivait Maurice Blanchot à propos de Pierre Klossowski (1905-2001). Frère du peintre Balthus, Pierre Klossowski a écrit des essais, des récits (Les Lois de l'hospitalité, Le Bain de Diane, Le Baphomet...), a traduit L'Énéide de Virgile (traduction rééditée récemment par la maison d'édition lyonnaise Trente-trois morceaux), a composé de grands dessins au trait volontairement maladroit et aux contenus érotiques. Comme le résume brillamment Emmanuel Tibloux (directeur d'Initiales et de l'École Nationale des Beaux-Arts de Lyon), Klossowski fut une figure triple

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Le corps dans tous ses états

ARTS | Des images du corps au corps des images, les expositions de la rentrée font vaciller, danser, se métamorphoser la figure humaine. Et certains artistes, comme Céline Duval ou Erro, vont jusqu'à insuffler une seconde vie aux images elles-mêmes... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 septembre 2014

Le corps dans tous ses états

En Avignon, dans une prison désaffectée, des œuvres d'art contemporain ont remplacé les corps dans les cellules et les couloirs (dans le cadre de l'exposition La Disparition des lucioles, jusqu'au 25 novembre). En 2010, au Musée d'art moderne de New York, Marina Abramovic est restée trois mois assise, silencieuse, face au public (le film sur Abramovic The Artist Is Present est projeté au Comoedia, ce dimanche 21 septembre à 11h15). Le corps d'Abramovic remplace cette fois-ci l’œuvre d'art. Comme si, dans ces deux exemples, l’œuvre et le corps étaient interchangeables, la première ne représentant pas seulement l'autre, mais l'un valant l'autre, l'un allant, à la limite, jusqu'à se confondre avec l'autre. On ne vous apprendra certainement pas grand chose en soulignant ici les liens serrés et essentiels entre le corps humain et l'œuvre d'art, mais cette proximité connue vaut la peine d'être rappelée à l'heure lyonnaise où la Biennale de la danse suit le fil de la performance, et où nombre d'expositions de la rentrée auront pour enjeu, d'une manière ou d'une autre, le corps. Le jeune arti

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Poursuivre, dit-elle

CONNAITRE | Pour son 3e opus, la revue "Initiales" replonge dans l'univers cinématographique et littéraire de Marguerite Duras. Et invite dans ses pages nombre d'artistes et d'écrivains qui s'en inspirent. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 19 janvier 2014

Poursuivre, dit-elle

«Il y a une bêtise de Duras qui traverse son génie propre» écrit Thomas Clerc à propos de l'homophobie de Marguerite Duras. On ne retracera pas ici le trajet connu de cette écrivain et cinéaste qui en a toujours un peu trop fait, jusqu'à en exaspérer certains ou à interviewer Michel Platini en sachant à peine ce qu'était un ballon de foot. Car ce qui importe, au fond, c'est que l'auteur du "je", de l'oralité, du corps et des pulsions, du désir féminin, a créé des failles géniales, dont les répliques sismiques se ressentent encore aujourd'hui. Il suffit pour s'en convaincre de rouvrir Le Ravissement de Lol V. Stein. Ou bien d'effectuer la petite expérience suivante : si vous êtes, comme nous, accablés par l'apathie des dernières productions de vos cinéastes favoris, visionnez le DVD de Détruire, dit-elle (1969) de Marguerite Duras. Ca tranche, ça intrigue, ça interroge pour le moins. Sur l'écran comme sur le papier, Duras fait bouger les lignes.  Un pas de côté Elle provoque et inspire j

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Revue des revues

ARTS | Malgré leur mort clinique annoncée, les revues d’art bougent encore. Mieux, à Lyon, "Initiales" vient de naître à l’Ecole des Beaux-Arts. Et d’autres, guère plus anciennes (Hippocampe, Specimen, Rodéo), nous donnent rendez-vous pour une rencontre avec leurs responsables à la galerie Descours. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 7 février 2013

Revue des revues

Désuet le papier ? Enterrées les revues ? Passée de mode la critique d’art prenant son temps et son souffle ? A Lyon, en l’espace de quelques mois et à contre-courant de toutes les idioties proférées sur le tout numérique, trois revues d’art de qualité ont vu le jour. Et c’est loin d’être l’affaire de "vieux cons" hors de l’époque et ne sachant pas manier une souris… Gwilherm Perthuis, qui n’a pas passé la barre de la trentaine, a fondé il y a quelques années la belle revue semestrielle et pluridisciplinaire Hippocampe (arts, littérature, sciences humaines), dont nous avons déjà fait l’éloge dans ces colonnes et qui sortira ces jours-ci un nouvel opus consacré au Liban. Non content de cela, l’agitateur d’idées a lancé en octobre dernier un mensuel du même nom : quatre grandes pages débordant de textes où l’on peut lire de longues critiques d’expositions, des chroniques de spectacles, de livres ou de disques. Dans un premier édito tonitruant, il écrit : «De plus en plus de médias publient des papiers généraux sur des expositions qui n’ont pas encore ouvert leurs portes et sur lesquelles ils proposent simplement quelques arguments tirés des dossiers de presse. Les mag

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