Pages vierges à l'enfant

Sciences Humaines | La revue de sciences humaines Illusio consacre son dernier numéro à l'enfance. Un beau sujet présenté au Bal des Ardents cette semaine.

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 22 mai 2019

Photo : © DR


Au début des années 2000, à la Faculté de sociologie de Caen, un enseignant et quelques étudiants se lancent dans l'aventure d'une revue pluridisciplinaire nommée Illusio. « L'Illusio n'est pas seulement une duperie, c'est, dialectiquement, l'irréalité dans la réalité, le méconnu, le délaissé, le non-vu... » écrivent-ils dans l'introduction au premier numéro consacré à "Jeux olympiques, jeux politiques". Proches de la Théorie critique (lancée dans les années 1930 par Adorno, Horkheimer et d'autres), le collectif se veut à la fois intellectuel et militant, théorique et émancipateur. « Intellectuel collectif », Illusio puise aussi bien dans l'anthropologie, la psychanalyse, la sociologie, que la philosophie, et secoue les idées depuis déjà dix-huit numéros, consacrés aux mafias, à la libido, aux crises contemporaines... Le collectif collabore aussi depuis peu avec des artistes et des illustrateurs pour l'aspect visuel de ses copieux numéros.

Entre émancipation et aliénation

Le dernier opus d'Illusio, "De l'enfance au temps de l'humanité superflue", est le premier de deux volumes qui seront consacrés à l'enfance. « L'enfance est ici entendue comme un horizon utopique, "l'infans" c'est celui qui ne parle pas, c'est l'être des choses indicibles, et un reste toujours inexprimé chez l'adulte ». L'enfant a donc en lui un haut potentiel d'émancipation, étant par essence toujours en quête du nouveau, de l'encore inexprimé. Mais encore faut-il qu'aujourd'hui l'on soit capable de lui laisser une place propre, ne pas empêcher sa créativité, son sens du jeu sans règle ni compétition.

Divisé en trois parties (émancipation, éducation, aliénation), ce numéro rassemble une multitude de textes d'obédiences diverses et même quelques textes d'auteurs disparus comme Jean Baudrillard, Theodor Adorno... Si l'enfant est l'avenir créatif de l'adulte, la revue relève aussi bien des côtés sombres ayant trait à l'enfance contemporaine : une enfance colonisée par les services marchands et toutes sortes de services qui veulent "remplir" l'enfant, des jeux programmés et peu créatifs, l'aliénation par l'idée de compétences scolaires qui ont été inventées par des industriels européens pour s'adapter aux normes du marché du travail... Bref, chers parents, après la lecture de ce numéro, il s'agira de dépasser les notions d'enfant-roi ou d'enfant-objet pour s'ouvrir à ce que nous pourrions désigner comme l'enfant-sujet !

Présentation du nouveau numéro de la revue Illusio
Au Bal des Ardents le jeudi 23 mai à 19h


Présentation du nouveau numéro de la revue Illusio


Le Bal des Ardents 17 rue Neuve Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Olivier Maurin : rencontre du 1er type

Portrait | En courant dormez, Illusions... Deux bijoux théâtraux de ses dernières années portés par Olivier Maurin et sa troupe fidèle d'acteurs. À l'heure de créer OVNI à la Mouche, portrait de ce metteur en scène délicat qui travaille patiemment. Prenons le temps avec lui.

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Olivier Maurin : rencontre du 1er type

Son travail est un souffle, on en voit presque le cœur battre. Les mots sont tranchants, définitifs ou murmurés, évaporés. Parfois même ce sont des onomatopées. Avec Oriza Hirata puis Ivan Viripaev, Olivier Maurin a trouvé il y a déjà une dizaine d’années une écriture qui lui ressemble : discrète mais pas effacée. Une façon d’être au monde sans éclaboussure mais avec une place bien singulière. Avant cette « rencontre » – ce mot banal balise son parcours de façon déterminante et notre conversation – il a cheminé longuement en passant par l’Iris et la Renaissance, aux portes de Lyon où il naît en 1965 dans une famille sans artistes mais amatrice de danses de salon et curieuse. Grandissant ensuite à Villeurbanne, à deux pas du TNP, c’est presque par commodité qu’il y voit ses premiers spectacles, après la grande époque Chéreau mais avec les premiers Jérôme Deschamps, L’Oiseau vert de Benno Besson ou le Richard III de Lavaudant. Il fait suivre son bac scientifique par un DUT électrotechnique « qui ne [lui] servira jamais ». Trop d’ennui le conduit à un stage de théâtre puis au Conservatoire de Lyon. C

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Agnès Gayraud : à base de Popopop

Pop culture | Avec Dialectique de la pop, la philosophe et pop critique Agnès Gayraud, également musicienne sous le nom de La Féline, interroge en profondeur l'essence et les belles contradictions des « musiques populaires enregistrées ».

Stéphane Duchêne | Mardi 2 octobre 2018

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Peut-être les amateurs de la chanteuse électro-pop connue sous le nom de La Féline, ignorent-ils qu'Agnès Gayraud à l'état civil est également journaliste, normalienne et docteure en histoire de la philosophie. Or ces activités se rejoignent dans un livre : Dialectique de la pop, titre fort sérieux pour un sujet qui ne l'est pas en apparence. Mais en apparence seulement, et c'est tout le sujet du livre. D'ailleurs si la pop n'était pas sérieuse pourquoi le philosophe et sociologue Theodor Adorno, pilier de l'École de Francfort, l'aurait-il combattu avec tant de sérieux, lui qui détestait le jazz et l'idée que l'on puisse écrire des chansons pop sur la guerre du Vietnam. « La musique populaire légère est mauvaise, doit être mauvaise sans exception » disait ce « hater hyperbolique » de la pop, au risque de la mauvaise foi. C'est en spécialiste du bonhomme qu'intervient ici Agnès Gayraud pour faire de cet « ennemi objectif » de la pop son « allié subjectif

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Troubles photographiques

Tout ce qu'il faut voir | Lyon fourmille cet automne d'événements liés à l'image fixe : le retour du festival Lyon septembre de la photographie, une nouvelle édition de la foire Photo Docks Art Fair, de nombreuses expositions dans des galeries... Mise au point sur ce médium qui révèle moins notre rapport au réel qu'il ne le trouble profondément.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 13 septembre 2016

Troubles photographiques

Au 19e siècle, l'apparition de la photographie a fichu une trouille bleue aux peintres pensant qu'elle allait les dépouiller de leur job de représentation du monde, que l'appareil allait broyer la palette et l'automatisme de la machine la main humaine... Aujourd'hui, la photographie, au sens un peu classique du tirage sur papier, apparaît presque désuète, incongrue au regard des images qui défilent, immatérielles ou presque, sur nos écrans de portables, d'ordinateurs, de télévisions... Quel est ce curieux rectangle de papier qui ose parfois encore nous apparaître en noir et blanc, qui hante les cimaises des galeries ou les vieux albums de nos aïeux ? Par un drôle de paradoxe, ce médium que l'on craignait jadis pour sa "modernité" est devenu une forme de résistance à la dite modernité des images en flux continus : sur cette mince surface matérielle, viennent se déposer un peu de temps et de lumière, se découper une portion d'espace et de réel. À l'heure de "l'accélération" (Hartmut Rosa), du "visuel" (Serge Daney), de la "vites

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Théâtre de l'Elysée : Deux trésors de retour à l'affiche

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Nadja Pobel | Mardi 6 septembre 2016

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Le mal qui gangrène les théâtres avec la multiplication de pièces programmées pour seulement trois ou quatre soirs d'exploitation est contrecarré en cette rentrée par l'Élysée. Son directeur, Jacques Fayard, a décidé de faire revenir deux trésors de la saison dernière, dont Illusions, conte retors sur l'amour, sa durée et ses failles raconté par quatre vieilles personnes. Bien qu'incarnés par une jeune garde de comédiens, les mots du contemporain Ivan Viripaev gardent leur dangerosité dans cet espace, entouré des spectateurs imaginés par le metteur en scène Olivier Maurin qui a l'art de porter à la scène les balbutiements et les messes-basses. Dans la foulée, retour de ce qui a été un choc, calé en plein milieu de la période creuse des vacances de Pâques : Cannibale. Écrite, mise en scène, jouée par des anciens de la Comédie de Saint-Étienne (pour trois d'entre eux) réunis en collectif X, cette chronique

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"Illusions" : la houle sentimentale d'Olivier Maurin

Théâtre | Olivier Maurin a le goût des pièces délicates et redoutables à mettre en scène. Après le superbe "En courant dormez", voici "Illusions", récit vertigineux sur l'amour et ce qu'il en reste.

Nadja Pobel | Mardi 7 juin 2016

Pour la deuxième fois de la saison, le quadra russe Ivan Viripaev est à l'affiche par ici. Le théâtre de l'Iris avait livré une version imbibée et très bien menée des Enivrés en mars ; une nouvelle occasion d’entendre cette langue tout en méandres est donnée à l'Elysée. De quoi nous parle Viripaev ? De l'effondrement des certitudes. Du fait que personne n'est vraiment celui qu'il incarne (une prostituée et un directeur de festival dans Les Enivrés : le moins sérieux des deux n'est pas forcément celui que sa fonction désigne comme tel). Et d'amour, le plus pur qui soit après cinquante ans de mariage (mais la longévité ne signifie en fait rien). Olivier Maurin voulait porter un texte pas trop à vif des éclats du monde ; il a peut-être trouvé plus cruel encore. Dennis a 84 ans et va mourir. Il fait alors une ultime déclaration d'amour fou et de reconnaissance à Sandra, sa conjointe indéfectible — cet amour n'existe que dans la réciprocité, nous dit-on. Quand elle s’apprête à son tour à trépasser, quelq

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Entre les murs

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Nadja Pobel | Jeudi 26 janvier 2012

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«La nostalgie c’est les larmes au coin des yeux de mon père quand il parle de là-bas». Comme Brûler (joué actuellement avec conviction à l’Espace 44 par Karim Demnatt), Les Illusions du provisoire donne la parole aux gens trimbalés entre différentes terres. Cette phrase que l’on entend dans le spectacle interroge la place d’un homme mûr. Est-il de là-bas ? D’ici ? Ici, c’est le 8e arrondissement de Lyon, quartier Laennec-Mermoz, où une tour d’habitation a été vidée de ses occupants pour être démolie. Tous les témoins qui figurent dans ce spectacle n’ont pas forcément vécu dans cette tour désormais murée mais là n’est pas la question. Qu’ils soient Algériens, Géorgiens, Coréens, ex-Yougoslaves, Tahitiens, ils ont tous en commun l’expérience de l’exil et du déracinement mais se font pas passéistes. Ils savent aussi que leur vie est en partie ici. Comme ce nouveau retraité qui pensait retourner dans son pays d’origine la retraite venant mais qui, presque par surprise, découvre, qu’il s’est construit une vie en France. Le Théâtre du Grabuge ne se contente pas d’un manifeste social et

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L’Illusionniste

ECRANS | Après "Les Triplettes de Belleville", Sylvain Chomet exhume un scénario inédit de Jacques Tati, et le transforme en hommage animé aux films du cinéaste, avec une mélancolie un peu fabriquée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 11 juin 2010

L’Illusionniste

"L’illusionniste" s’ouvre sur une belle idée. Un écran est dessiné à l’intérieur de l’écran, rideau tiré, attendant le début du film. Mais le rideau reste bloqué, et c’est un vieil illusionniste qui vient faire un numéro à la place. La silhouette de ce magicien parlera immédiatement au cinéphile : c’est celle de Jacques Tati. Un Tati las, à force de répéter les mêmes tours avec un lapin récalcitrant et un public distrait. Chomet ne se contente pas de recréer cette figure mythique du cinéma français ; il reproduit aussi son style fait de plans fixes, de répliques grognées et de gags muets. Seul le trait du réalisateur des Triplettes de Belleville fournit au film sa capacité à éviter le «à la manière de», puisque le scénario est aussi signé Tati, un inédit sorti des placards familiaux. L’Illusionniste joue donc clairement la carte de l’hommage respectueux, mais aussi d’une certaine nostalgie pour les années 50, la France des cabarets et l’Angleterre en pleine mutation swing et consumériste. Mon oncle d’Angleterre Le film accompagne ainsi son héros outre-manche : il prend un bide à Londres, va se ressourcer dans

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À l’insu de notre plein gré

ARTS | Expo / Un type chauve aux lunettes noires assis à une terrasse de café à Rome, une grappe d’adolescents s’ennuyant dans les rues d’Helsinki et «composant» (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 24 mars 2009

À l’insu de notre plein gré

Expo / Un type chauve aux lunettes noires assis à une terrasse de café à Rome, une grappe d’adolescents s’ennuyant dans les rues d’Helsinki et «composant» entre eux de drôles de lignes de tension, quelques salariés fumant une cigarette dans la pénombre de Stockholm… En France ou à l’étranger, Géraldine Lay saisit la solitude, les malaises légers, l’attente résignée, ces petits moments de la vie quotidienne où les corps et les regards flottent, hésitent, s’inquiètent d’on ne sait quoi, semblent traversés d’affects inconnus à eux-mêmes… Contrairement aux apparences, la photographe ne met rien en scène, mais observe patiemment, partage avec ses sujets une sorte de confiance silencieuse. On remarque aussi son goût pour les lumières rasantes, les fins de journées, les horizons bouchés et vaguement angoissants. Elle expose avec son compagnon François Deladerrière, né lui-aussi en 1972. Chez Deladerrière, la présence humaine disparaît totalement au profit de paysages verdoyants ou de bâtiments esseulés et désaffectés. Ce sont des forges dans les Pyrénées, un bâtiment industriel en Sibérie, voire un escalier désert de boîte de nuit. Travaillant à la chambre, le photographe présente des ima

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