Éditions Le Clos Jouve : « créer sa propre chaîne du livre »

Littérature | Fringants cinquantenaires dont les vies au croisement du militantisme, de la littérature et de la cinéphilie n'ont pas réussi à émousser les envies et les utopies, Frédérick Houdaer et Philippe Bouvier ont fondé il y a plusieurs mois à la Croix-Rousse une petite maison d'édition farouchement indépendante, Le Clos Jouve, qui fait déjà beaucoup parler. Et vient d'éditer deux textes, bijoux de concision à la résonnance politique qui n'ont pas tardé à rencontrer le succès, Le Jour où la dernière clodette est morte signé Judith Wiart et J'essaie de tuer personne de Sammy Sapin. Rencontre avec deux personnages.

Stéphane Duchêne | Mercredi 24 juin 2020

Photo : © DR


Est-ce bien sérieux de nos jours de monter une maison d'édition ?
Frédérick Houdaer : Oh que oui, et Dieu sait que je ne découvre pas la petite édition. Dans le paysage rhônealpin, il y a des aventures éditoriales qui sont en train de se terminer. Il est vraiment temps que de nouvelles maisons prennent un risque. Pour nous deux c'était une vraie nécessité. Philippe avait déjà une expérience éditoriale en s'occupant du Grain de Sel, moi j'avais dirigé deux collections pour les éditions À plus d'un titre et Le Pédalo Ivre et beaucoup publié comme auteur dans des réalités différentes. On a tous les deux 50 ans et c'était le moment dans notre calendrier personnel de nous lancer.

Philippe Bouvier : C'est aussi l'aboutissement de certains échecs dans nos vies artistique ou professionnelle mais aussi du constat qu'il y a un certain nombre de gens avec lesquels on n'a plus envie de travailler, qui affichent des valeurs et qui dans la vie se comportent comme des salopards. On a donc rompu avec ça, posé un certain nombre de règles entre nous, en partant sur des bases extrêmement précises. La maison d'édition s'est donc créée autant sur des orientations que sur des ruptures. Toutes ces choses nous font gagner énormement de temps. On sait où on habite et ce qu'on veut.

Comment avez-vous défini votre ligne éditoriale ?
FH : En croisant nos parcours de militant et d'éditeur, des références communes, cinématographiques ou littéraires, comme Gérard Guégan, premier traducteur de Bukowski. Il y a aussi les rencontres : en créant une maison d'édition on branche un aimant. On n'a pas non plus les mêmes réseaux, ce qui génère des choses très intéréssantes et étonnantes. Souvent les petits éditeurs font l'erreur d'avoir plus de collections que de bouquins et donc une visibilité nulle. On s'est limité à trois sur des champs assez ouverts qui nous intéressaient et ont donné ces trois collections : Sprezzatura, une collection d'essais inédits qui démarre sur des metteurs en scène italiens, Champ Libre, en hommage à Gérard Guégan et aux éditions Champ Libre, où l'on a commencé par une réédition d'un texte sur Antoine Vitez de Jean-Pierre Leonardini, l'un des derniers grands critiques de théâtre. Il y a énormément de bijoux à rééditer. On pourrait d'ailleurs ne faire que ça. Et enfin la collection Bistra, consacrée aux fictions et à la forme courte.

Ph.B : Il y a la volonté chez Clos Jouve, d'à la fois donner la parole à la nouvelle génération et de transmettre avec au centre un discours témoignant d'une époque où la question culturelle était au centre de l'action politique et où les politiques étaient des gens cultivés... Je n'en dirais pas plus (rires). La maison d'édition n'a pas en soi d'orientation politique mais supporte des valeurs, on ne publie par sur Scola et Vitez par hasard. Un énième livre sur Scola ne m'intéresse pas, il y en a eu quinze. Ce qui m'intéresse dans un livre sur le cinéma italien, ce n'est pas non plus de dire que c'était mieux avant mais ce que ça nous dit aujourd'hui. Et je ne connais pas de journaliste qui soit capable comme Michel Sportisse d'écrire sur le cinéma italien avec une telle connaissance de la littérature et de la politique.

La collection de fiction Bistra semble porter elle-aussi une dimension politique qui d'ailleurs a résonné très fort avec le contexte de ces dernières semaines, à travers Judith Wiart et son expérience de professeure et, pour Sammy Sapin, de soignant.
FH : C'est d'abord l'écriture qui nous touche mais cette dimension existe bien entendu. La synchronicité de la sortie des bouquins dans cette période fait partie des mystères troublants d'une aventure éditoriale.

Ph.B : En effet, c'est troublant. Mais on reçoit énormément de manuscrits — depuis les derniers articles parus dans Le Petit Bulletin et Le Progrès ces dernières semaines, on en reçoit des kilos, le problème c'est que la plupart des auteurs n'ont même pas pris la peine de regarder ce qu'on fait. Il y a même un type qui m'a appelé en me disant "j'ai été refusé partout", je lui ai répondu "évitez de dire ce genre de choses, ce n'est pas très engageant" (rires). Certains pourraient politiquement nous intéresser mais n'ont pas le style, ce qui reste notre critère premier.

Comment fonctionne une telle maison en termes d'économie et de diffusion ?
FH : Pour la première fois en douze ans dans l'édition, j'ai fait une demande de subventions (rires). Parce qu'on fait de beaux bouquins chers à fabriquer. Pour une maison comme la nôtre, le modèle économique raisonnable c'est de travailler avec une vingtaine de librairies sur le territoire français, la vente directe sur Internet et la vente en festivals. C'est trop tôt pour travailler avec un diffuseur alors que la chaîne du livre est en train de s'écrouler. Il faut créer sa propre chaîne du livre.

Ph. B : Ce qui est important c'est de ne pas se tromper d'échelle. On a aussi fait le choix d'imprimer en France, on paie tout le monde et on travaille uniquement avec des éditeurs qui défendent l'ensemble du catalogue. Ça se passe très bien puisqu'on vient de faire retirer le Sammy Sapin mais il faut dire aussi qu'on a été particulièrement gâtés par la presse. On a eu un papier dans L'Humanité et La Croix, les deux derniers quotidiens nationaux indépendants.

Pourquoi ne pas publier de romans dans la collection Bistra ?
FH : Ça peut venir. En réédition ou pas, mais c'est un genre plus délicat à manœuvrer qu'on ne le pense. Ma première publication comme directeur de collection, il y a longtemps, était le premier roman d'une inconnue. On a vendu les 2000 exemplaires tirés en un rien de temps. Le suivant, j'en ai vendu 80. Je n'ai pas compris. Le roman dans la petite édition est dur à défendre parce que c'est un rouleau compresseur. Et il y a tellement de choses à côté du roman, du livre de cuisine et de développement personnel. Pour le roman, il faut qu'on grossisse un peu. Tout est question de calendrier et d'échelle.

Il est donc plus facile pour vous de défendre le livre d'un Sammy Sapin ou d'une Judith Wiart, aux formes hybrides, moins conventionnelles et peu visibles ?
FH : Paradoxalement oui. Pour moi, Sammy Sapin c'est de la poésie documentaire. Mais les libraires le défendent, et lui comme Judith Wiart touchent des lecteurs qui ne lisent pas ce genre de forme habituellement.

Ph.B : On a des réassorts toutes les semaines avec les libraires qui nous défendent. Ça cartonne pas mal. Le Sapin, on en a vendu une dizaine rien qu'à l'hôpital de la Croix-Rousse (rires).

Qu'est-ce qui vous a séduit chez eux au premier abord ?
Ph.B : Il y a un vécu des situations, retraduit littérairement, mais qui va à l'os. Chez Judith, il y a aussi un aspect générationnel qui touche plein de gens.

FH : Sammy Sapin fait des livres chaque fois différents, de la poésie de science-fiction, des nouvelles fantastiques et là de la poésie documentaire sur son métier de soignant. Les textes de Judith Wiart ont beaucoup circulé sur Internet, elle écrit des choses très différentes avec plusieurs influences en forme courte, de Hervé Guibert et l'autofiction aux moralistes du XVIIe et XVIIIe, ce qui sera beaucoup plus visible dans le recueil suivant. Dans les deux cas, il y a chez ces deux auteurs une vraie acuité et une pertinence du regard et de l'écriture.

Que préparez-vous pour les prochains mois ?
Ph.B : Dans la collection Sprezzatura, un livre sur le réalisateur italien Mauro Bolognini.

FH : Chez Bistra, un livre de Gilles Farcet, qui a déjà beaucoup publié, un auteur sous influence de la beat generation, grand amateur de musique. Ce sont des textes très courts, très personnels, très sobres. C'est quelque part entre la beat generation et Charles Juliet, bizarrement, ce qui est un sacré grand écart (rires). Ça s'appellera Face contre terre et Farcet y est vraiment dans l'arrachage de masque, mais il opère sur lui, sans anesthésie. Là encore, c'est une écriture à l'os. Il y aura également un livre consacré à Yannick Bellon, une cinéaste importante des années 70-80. On a beaucoup parlé d'Agnès Varda mais il n'y a pas qu'elle, juste derrière il y avait Yannick Bellon et jusque-là aucun bouquin ne lui a été consacré. C'est un programme un peu plus chargé que prévu. L'idée c'est que chaque année chaque collection soit représentée par au moins deux livres. Le luxe d'un petit éditeur, c'est d'avoir un peu de flexibilité en matière de publication.

Vous disiez plus haut qu'il manque des maisons d'édition, or on dit souvent que le problème du livre en France est de trop publier, avec pas moins de trois rentrées à plus de 500 romans notamment ?
FH : Ça n'empêche pas qu'il manque des maisons d'édition. Les maisons existantes ont tendance à trop rester sur le même créneau : le roman, le roman, le roman... La littérature croûle sous le roman et tant mieux parce qu'il y en a de très bons. Mais il y a tellement de choses à faire avec tout le reste. Depuis que je publie j'ai été aussi bien chez Le Serpent à Plumes, Le Dilettante que chez Gérard De Villiers [NdlR, écrivain, journaliste, éditeur et père de la série de romans d'espionnage SAS], j'ai donc tout vu en matière d'édition. Le problème c'est qu'il y a plein d'auteurs qui ont du talent et à qui les gros éditeurs ne rendent pas service. Un Grégoire Damon, un Sammy Sapin, dans les années 70 auraient été défendus et tirés à 3000 exemplaires, ce qui était banal à l'époque et inenvisageable aujourd'hui.

Le rôle d'un éditeur, ce n'est ni de signer un contrat, ni de tailler n'importe comment dans le texte de son auteur. Son rôle est d'entamer un dialogue avec lui. J'ai été publié par des éditeurs qui ont fait ce travail, d'autres non et je sais combien il est indispensable. Dans le cas de Judith Wiart ç'a été le cas parce qu'un recueil ça se compose, le tout est qu'il y ait du respect dans ce dialogue. Pour Sammy, ç'a moins été le cas parce qu'il écrit et compose à la virgule près, il a déjà fait ce travail. Les auteurs, il faut leur dire les choses, on explique ce qu'on fait, les tirages, les choix, pourquoi ci, pourquoi ça. Bien sûr il y a une hiérarchie dans la chaîne des éditeurs mais elle est à relativiser. Quand on regarde les chiffres, très compliqués à obtenir, de ventes de gros éditeurs, je peux vous dire que des auteurs de La Blanche chez Gallimard qui vendent à moins de 300 exemplaires il y en a un certain nombre. Le Citronnier de Samantha Barendson [poétesse et romancière lyonnaise] à l'époque du Pédalo Ivre, je l'ai vendu à plus de 1000 exemplaires. L'important est de construire un catalogue qui donne envie aux auteurs qui nous correspondent de venir à notre rencontre.

Quel est votre regard d'éditeurs sur la période que nous venons de vivre et dont la culture a été et reste le parent pauvre ?
Ph.B : C'est une question qui mériterait d'être développée et je ne voudrais pas faire de raccourci. Ceci dit, je pourrais citer en exemple la dernière intervention de Macron le 14 juin : pas un mot sur la culture. Voilà. Tout est dit. On vit une période étonnante avec une apathie politique de mon camp, la gauche, qui est quand même inquiétante. Heureusement que je m'éclate avec cette maison d'édition, sinon je serais très triste et déprimé (rires). Le reste est à pleurer. Politiquement et syndicalement on est face à un champ de ruines. Je milite depuis mes 15 ans mais si en 2022 il s'agit de déterminer qui pisse le plus loin entre Mélenchon, les Verts, le PC et les débris de la social-démocratie, je n'en ai rien à foutre. La politique c'est changer la vie des gens. Les postures ça ne les intéresse pas, du coup ils finissent à l'extrême-droite et ça ne va pas aller en s'arrangeant. Il y a un désarroi total, tout est illisible. En plus, là, on va avoir au moins un million de chômeurs en plus, ça va taper très dur. La question est de savoir comment arrêter ce bulldozer libéral qui lamine tout depuis 1984. D'ailleurs, les éditions Le Clos Jouve au complet, auteurs compris, seront à la manif de cet après-midi (NdlR, mardi 16 juin) pour soutenir les soignants, comme elles l'ont été pour les retraites (rires).

Et sur la culture comment expliquez vous le désinterêt croissant du politique dans ce domaine ?
Ph.B : Je pense qu'un des principaux décrochages s'est fait entre le monde du travail et le milieu culturel. Il y a eu des liens très forts entre les syndicats, les milieux culturels, la décentralisation, qui ont donné le Festival d'Avignon, créé à l'époque sous une mairie communiste, le Théâtre du 8e à Lyon aussi, parlons-en puisque Marcel Maréchal vient de disparaître. Il y avait à l'époque un maillage très fort entre l'éducation populaire, le mouvement syndical et le mouvement politique. Tout ça s'est délité et la transmission ne s'est plus faite. Au niveau syndical, sur ces questions c'est un désastre. La question culturelle permettait aux gens de penser politiquement et syndicalement et de se situer par rapport à ça. C'est pour ça qu'aujourd'hui un certain nombre de gens ne savent littéralement plus où ils habitent. On a du mal à s'imaginer qu'en 1987, les États Généraux de la Culture remplissaient le Zénith à Paris. Et l'entrée était payante ! Mais il y avait encore à gauche, une volonté de changer la société. Aujourd'hui, on prend des pains et on est davantage dans des réflexes de protection. Et non plus dans des postures conquérantes. On a intégré culturellement le fait qu'on est perdant.

En dépit de la passe d'armes entre Joann Sfar, représentant la Ligue des auteurs et la Société des Gens De Lettres pendant le confinement [NdlR, accusant la SGDL de ne pas en faire assez pour les auteurs dans le contexte de confinement culturel, le président d'honneur de la Ligue des Auteurs s'est vu menacé d'une poursuite en diffamation], qui semble dire quelque chose dans un moment très compliqué de la dispersion syndicale et de son manque de représentativité dans ce milieu, pensez-vous que le confinement qui a mis en lumière la précarité du métier d'écrivain, ne pourrait pas paradoxalement être l'occasion de remettre sur la table une bonne fois pour toute la question du statut des auteurs, avec la mise en place d'un système proche de celui des intermittents ?
FH : La question du statut des auteurs est complexe. Pour comprendre pourquoi les intermittents ont un statut et pas les auteurs, il faut se replacer dans un contexte historique, celui du XXe siècle. On ne peut pas s'exonérer d'un regard politique. Ce dont on est sûr c'est que ce début 2020 qui ne ressemble à rien de ce qu'on a connu va accélérer beaucoup de choses, des fins d'aventures éditoriales notamment. J'aimerais partager cet optimisme concernant la reconnaissance d'un réel statut des auteurs. Mais depuis que j'ai sorti mon premier livre au début des années 2000, j'ai fréquenté un maximum d'auteurs et j'ai pu faire le constat de l'individualisme terrible qui règne dans cette profession. Je pense que ça n'aide pas.

Cela s'explique sans doute par le caractère solitaire de ce métier et les différences de situations économiques des auteurs, peu propices à l'esprit de corps et la défense d'intérêts communs...
FH : Tout à fait, d'ailleurs les auteurs qui bougent et font bouger les choses, je pense à Lyon à une Fabienne Swiatly par exemple, sont ceux qui travaillent avec des gens du théâtre, des techniciens, des comédiens et ça leur apporte beaucoup. Mais je n'ai pas d'avis tranché sur ce qui se passe en ce moment pour les auteurs. Ni de visibilité pour la suite. Je ne vois pas qui le pourrait d'ailleurs. En tout cas, c'est un métier que je ne conseille pas (rires).

Éditions Le Clos Jouve

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