"404" de Sabri Louatah : identité introuvable

Littérature | Thriller technologico-rural haletant sorti au mois de janvier, "404" est le roman à lire cet été. Où l'auteur stéphanois Sabri Louatah, auteur de la tétralogie "Les Sauvages", adaptée en série, continue, sur fond d'uchronie où les deepfakes "contaminent" les cerveaux, de questionner l'identité française et notre rapport à l'immigration.

Stéphane Duchêne | Jeudi 9 juillet 2020

Photo : © Jean-Luc Bertini / © Bertrand Le Pluard


Se souvenir de cette vidéo de Barack Obama dans laquelle l'ex-président des États-Unis traitait l'actuel de "grosse merde". Avant, au bout de quelques secondes, de désamorcer la supercherie mise en place par l'acteur et réalisateur Jordan Peele. Un faux, une prouesse technologique, nous mettant en garde contre les dangers d'Internet et des fake news. Notamment les deepfakes, vidéos terriblement réalistes possiblement capables de mettre à genoux la religion saint-Thomasienne de la preuve par l'image.

C'est sur un épisode de cette trempe mais autrement plus salé que s'ouvre le 404, de Sabri Louatah, l'auteur des Sauvages – où l'on suivait l'accession au pouvoir en France d'un président kabyle. Là encore, il est question de présidence de la République : en pleine campagne présidentielle 2022, la candidate favorite au poste, dangereux cocktail de centrisme et de populisme, s'offre une rencontre diplomatique avec le président algérien.

Problème, quelques heures après la rencontre se répand une vidéo dans laquelle on voit le chef d'État algérien violer (avec une tranche de melon, hommage à l'épisode du viol à l'épi de maïs du Sanctuaire de Faulkner) la jeune femme. Le scandale est mondial. Le Président algérien nie, la candidate française aussi qui bénéficie néanmoins d'un élan de sympathie la conduisant à l'Élysée. Les images ? Un deepfake, un "mirage".

En 2022, ils se sont répandus comme la peste sur le Net, au point de jouer un rôle essentiel, apprend-on, dans la présidentielle américaine de 2020. « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » écrivait Debord. En 2022, le faux a englouti le vrai. Et puisque « rien n'est vrai, tout est permis » comme l'écrivait Nietzsche se référant au "Vieux sur la Montagne" Hassan-i-Sabbah : Les mirages sont devenus pour les services de communication une arme de destruction massive au point d'inventer une nouvelle forme de terrorisme : "le terrorisme historiographique".

King vs Roth

C'est pour combattre cette nouvelle plaie qu'Allia, la quarantaine, ancienne major de Polytechnique, met au point 404 (comme les fichiers 404, mais aussi la Peugeot du même nom, clin d'œil de l'auteur à "la rolls des Arabes"), une technologie de streaming qui empêche d'éditer et d'enregistrer les vidéos : « la télé d'avant le magnétoscope », du réel pur sans mémoire. À ses côtés son mari Medhi, médecin dans le village d'origine d'Allia, La Brèche, dans l'Allier, centre exact de la France, là même où elle va développer son projet, et deux anciens camarades de prépa au lycée du Parc, Kader, rapidement renvoyé et devenu milliardaire dans la téléphonie, et Ali, l'invisible amoureux transi d'Allia, dont la trajectoire a bifurqué vers la cuisine avant qu'il ne rejoigne son amie.

Mais en voulant libérer les gens de « la fréquentation du faux » comme un antidote aux vidéos manipulées par l'IA, 404 va rapidement dévier de l'usage proné par sa créatrice. Jusqu'à faire éclater ce petit groupe et avec lui la société toute entière où la fissure entre « Français de papiers » et « Français de souche » se fait gouffre. Tout au long du roman, c'est l'une de ses qualités, on ne sait guère où l'auteur veut nous emmener – il faut pour cela attendre les toutes dernières pages (c'est la part Stephen King de Louatah). Mais au fond son intérêt est davantage dans la société qu'il nous dépeint (sa part Philip Roth), la nôtre, au bord de la bascule : un pays raciste où les mirages sont moins affaire d'IA que des fantasmes nourris à l'égard de 'l'autre".

Au point que va naître dans cette uchronie, sous l'égide du troublant Kader, suspect de beaucoup de choses mais sûrement pas de fondamentalisme, qui rachète dans l'Allier des terrains dont personne ne veut et même le château de Pétain, la tentation du séparatisme, d'un département occupé exclusivement par les musulmans. Une tentation romanesque, fruit d'une réalité insupportable où des immigrés de la quatrième génération sont encore traités de "sale Arabe" ou sommés de "rentrer chez eux", et qui résonne drôlement avec l'actualité des ces dernières semaines...

"Séparatisme", le mot a été prononcé deux fois par le président de la République (le vrai) : en février lors d'un déplacement à Mulhouse et, plus troublant, pour qualifier lors de sa dernière allocution les motivations des manifestations antiracistes en France, mélangeant en une sorte de gloubiboulga paranoïaque les aspirations à l'égalité, un communautarisme découlant 50 ans de (non) politique de la ville et la tentation séparatiste – comme dans les années 60, il était aussi saugrenu que commode de mettre dans le même sac, le militantisme égalitariste de Martin Luther King, le combat révolutionnaire marxiste des Black Panthers et les délires foncièrement séparatistes (un état pour les Noirs, un autre pour les Blancs) des Black Muslims d'Elijah Muhammad.

Roman national

En nous confrontant à la réalité, même romanesque, du séparatisme, Sabri Louatah contribue à lui redonner un sens dont il ne faudrait pas abuser si on ne veut pas en précipiter l'hypothétique avènement. Surtout, l'auteur stéphanois; à travers un thriller politique, à la fois rural et technologique, véritable page-turner au rythme frénétique, trempe sa plume dans la plaie d'identités trop mouvantes pour cicatriser.

D'autant que l'auteur nous parle ici d'une immigration qui n'est pas irrévocablement liée à la banlieue, à l'échec et à la religion. Allia vient d'une famille d'intellectuels de gauche aux idées universalistes et humanistes ; elle a grandi, comme Ali, à la campagne loin des foyers d'immigration que sont devenus les "quartiers", fréquenté classes préparatoires et grandes écoles ; Kader, lui, a eu sa revanche bling-bling sur le système en faisant fortune aux USA ; Medhi est un médecin de campagne libéral qui va à la Mosquée mais a la République chevillée au corps, premier magistrat de sa commune et candidat à la députation... On pourrait continuer longtemps.

Des identités trop vastes pour tenir sur une étiquette – "immigré", "arabe", "musulman". C'est là le message de vérité de l'auteur des Sauvages : les mirages les plus inquiétants sont peut-être avant tout dans nos têtes et la manière qu'on a d'en projeter les images trafiquées a priori. D'où qu'en utilisant les mots pour ce qu'ils sont, il est possible d'écrire un "roman national" qui n'ait pas les contours poussiéreux d'une vieille fable.

Sabri Louatah, 404 (Flammarion)

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