Sophie Divry : cinq fois la fin du monde

Récit | Avec Cinq mains coupées, Sophie Divry délaisse un temps la fiction pour le récit, celui des cinq Français ayant perdu une main lors des manifestations de Gilets Jaunes. Un portrait collectif qui trace les contours de l'effrayante banalisation des violences policières.

Stéphane Duchêne | Mercredi 14 octobre 2020

Photo : © Jérôme Panconi


« À l'époque, je ne connaissais pas le nom de toutes ces armes comme le LBD, je n'avais jamais vu de gaz lacrymogène ni quoi que ce soit. (...) Je ne m'attendais pas à tant de violences. Pour moi, jamais je pouvais perdre ma main. Pour moi au pire du pire, j'allais prendre un coup de matraque ou un flashball, et j'aurais un bleu. Pour moi, la journée allait bien se passer, j'en aurais mis ma main à couper ! » Ainsi l'un des cinq protagonistes de Cinq mains coupées introduit-il, non sans ironie, son récit.

Ces cinq-là sont les cinq Français dont une grenade GLI-F4 a arraché la main au cours des manifestations des Gilets Jaunes entre fin 2018 et début 2019. Aucun d'entre-eux ne partait en guerre, certains n'avaient même jamais manifesté, ils sont rentrés chez eux avec un membre en moins. Ainsi, la romancière Sophie Divry a-t-elle délaissé un temps la fiction pour laisser la parole à cinq destins ordinaires devenus tragiques de travailleurs ayant du mal à joindre les deux bouts et qui voulaient simplement le faire savoir. Des citoyens qui se sont pris de plein fouet la nouvelle doctrine d'un maintien de l'ordre à la française qui permet que l'on use pour cela d'armes de guerre mais refuse que l'on emploie les mots « violences policières ».

Suicide social

Or, les mots ont un sens même quand on ne veut pas les entendre et Sophie Divry a souhaité par ce livre redonner la parole à ceux qui sont victimes de ces violences et peut-être plus encore de son déni. Et bien sûr des conséquences de ceux-ci : médicales, professionnelles, amoureuses, psychologiques, financières, policières et judiciaires aussi, la liste est longue des avanies lorsque, au sens propre, on perd la main, jusqu'au « suicide social ».

La force de Cinq mains coupées est bien de n'avoir pas changé un mot des cinq témoignages recueillis, et par un savant montage, d'avoir fait sonner ces cinq voix comme un chœur antique. Car ces cinq-là ne forment qu'un seul, comme les cinq doigts d'une main, collective, invisible : celle du corps social. Avec en filigrane cette question qui traverse aussi le récent film de David Dufresne, Un pays qui se tient sage : « que va-t-il devenir de ce pays où on coupe des mains à des ouvriers et des étudiants ? ». Et où l'on s'en émeut moins que d'une statue brisée à l'Arc de Triomphe, symbole de la République. Quand bien même les citoyens, de cette République, seraient plus que les symboles.

Sophie Divry, Cinq mains coupées (Seuil)

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Sophie Divry lauréate du Prix de la page 111

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C'est sans doute le plus absurde de tous les prix littéraires. C'est d'ailleurs ainsi que le qualifient ceux qui l'ont créé en 2012 à l'initiative du journaliste Richard Gaitet, animateur de Nova Book Box, indispensable émission littéraire de Radio Nova. Le principe : récompenser la meilleure page 111 d'un roman de la rentrée littéraire automnale. Un prix qui réussit aux auteurs de Lyon puisque après Jacky Schwartzmann en 2016 pour la page 111 de Mauvais coûts (La Fosse aux ours), c'est cette année Sophie Divry qui l'emporte pour la qualité de la page 111 de son roman Trois fois la fin du Monde (Noir sur blanc). Un prix qui lui vaudra entre autres un exemplaire encadré de cette fameuse page ainsi qu'une dotation de 111 centimes d'euros en pièces de un centime. Une somme.

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La Rentrée littéraire des auteurs Lyonnais | Fut-elle élargie à l'Auvergne, rarement l'on aura vu dans la région une rentrée littéraire d'une telle densité, et d'une telle variété. Sélection des romans immanquables signés par des régionaux de l'étape qui sont bien plus que cela.

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CONNAITRE | Après s'être enfermée dans "La Condition Pavillonnaire", Sophie Divry sort du lotissement avec "Quand le diable sortit de la salle de bain", plongée auto-fictionnelle et méta-romanesque dans les méandres sans fin du chômage et de la langue – qui, toujours, console l'estomac.

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Stéphane Duchêne | Mardi 30 septembre 2014

Une vie

M.A., l'héroïne de La Condition Pavillonnaire est, jusque dans ses initiales, une Emma Bovary moderne. Peut-on dire, de la même manière que Flaubert disait «Emma Bovary c'est moi», que «M.A., c'est nous» ? Que l'on soit homme ou femme d'ailleurs... Sophie Divry : Oui, puisque le livre travaille surtout la question de l'insatisfaction face à un mode de vie du confort et de l'aisance rêvé par tous : être protégé par la société, par un système de tuyauterie, etc. Du coup, même si la condition d'Emma Bovary et celle de M.A., soit la condition féminine et la condition pavillonnaire, sont reliées par une résonance féminine importante et volontaire de ma part, cela renvoie quand même à l'idée plus universelle de la recherche d'un dérivatif à une faille, un vide existentiel.   Face à son insatisfaction amoureuse, professionnelle, familiale, M.A. semble dans une quête permanente de reconnexion avec ses rêves de jeunesse. Ce qui passe notamment

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