"Les Fantômes de Séville" : on refait le match

Euro 2021 | Tronchet se penche dans une fiction très réaliste sur le traumatisme du Mundial 82 : la demi-finale sévillane de sinistre mémoire qui vit la Mannschaft écrabouiller les Bleus… À lire en ces temps d'Euro pas glorieux pour la bande à Deschamps.

Vincent Raymond | Mardi 29 juin 2021

Photo : © Jérôme Jouvray


Non, Tronchet n'est pas obsessionnel ; disons qu'il a de la suite dans les idées. Quand il ne pédale pas sur sa monture, il théorise ou dessine sur la bicyclette (Petit Traité de vélosophie) ; s'il n'est pas en train d'écrire un roman, il en signe l'adaptation BD ou cinématographique ; lorsqu'il ne part pas à la recherche de Jean-Claude Rémy, auteur-compositeur-interprète qu'il idolâtrait dans les années 1970, il métaphorise sa quête dans l'album Le Chanteur Perdu et enregistre un titre avec lui. Et quand il ne joue pas au foot (autre passion de sa prolifique existence), il écrit sur… un match ! Mais pas n'importe lequel : la mère de toutes les défaites amères ou, si l'on est optimiste, le combat épique ayant valu à l'équipe de France d'échouer pendant une demi-génération avant de vaincre son signe indien germanique et d'accéder au Graal suprême en 1998 face au Brésil.

Battiston bastonné !

Le RFA-France du 8 juillet 1982 est en effet bien davantage qu'un match : vécue en direct comme une tragédie, un monument d'injustice sportive ruinant les rêves d'une nation de sélectionneurs persuadée de son bon droit, cette rencontre hors du commun s'est s'inscrite année après année comme un “moment historique“ cristallisant la mémoire blessée de tout une génération de spectateurs. Suivant un scénario dramatique digne des plus térébrants thrillers, le match offrit la victoire à l'Allemagne à l'issue des tirs aux buts. Alors que la France avait mené 3 à 1 durant les prolongations ; alors que le gardien teuton Harald Schumacher s'était rendu coupable d'une agression d'une violence inouïe sur Patrick Battiston en route vers ses cages ; alors que l'arbitre Charles Corver s'était montré d'une coupable négligence (ou indulgence pour la Mannschaft)… Il y avait de quoi friser l'incident diplomatique, compromettre la réconciliation franco-allemande — voire la stabilité de la CEE !

Près de quarante ans plus tard, Didier Tronchet use d'un nouvel alter ego de papier (et d'une nouvelle collaboration avec deux éminents confrère et consœur, les Jouvray) pour réduire cette fracture morale. Footballeur des dimanches efflanqué et atrabilaire, le héros des Fantômes de Séville avec lequel il partage, outre son prénom, quelques qualités physiques — va en effet porter un regard inédit sur ce drame national en mettant au jour un détail pourtant évident survenu à 50e minute du jeu, soit moins de dix minutes avant le funeste tacle prodigué par « Choumachère » au niveau de la carotide de Battiston. Didier réussit à convaincre son pote Fred qu'il tient là un scoop et tous deux partent enquêter, à la rencontre des survivants du match : le Bordelais Battiston, l'Allemand Schumacher, le Batave Corver, Hidalgo le Marseillais et Platini l'ermite…

Chaque passe doit être un but

Si la fiction s'invite beaucoup entre les lignes de l'Histoire pour l'enjoliver, la quête se révèle authentique. Et comme à l'accoutumée chez Tronchet, elle se nourrit d'une substantifique nostalgie pour habiter le présent. La double touche des Jouvray fait à cette enseigne merveille : le trait, léger, et la couleur comme passée, bleuie, donnent une texture évanescente à cette poursuite chimérique d'une réparation de surface… sans faire obstacle à la recherche plus intime sous-tendant l'intrigue. Dans les profondeurs du récit, Didier parle de l'enfant qu'il était et du rapport à son fils, rongé par le secret espoir de réussir la passe décisive à chaque phase de jeu. Et là, n'en déplaise à Gary Lineker, à la fin, c'est le père et le fils qui gagnent.

Didier Tronchet, Jérôme & Anne-Claire Jouvray, Les Fantômes de Séville (Glénat)

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Une cinquantaine de dessinateurs, scénaristes et coloristes en dédicace, une exposition de planches et crayonnés de Lincoln, l'excellent western métaphysico-burlesque des frères Jouvray (dont le huitième tome vient de paraître), des impromptus théâtraux, la réalisation en direct d'une fresque par les artistes de la galerie Le Bocal, une remise de prix... Ce n'est pas le programme de la prochaine édition de Lyon BD, mais celui d'un festival du neuvième art autrement plus modeste : le festival de la Bulle d'or, un doyen dans son genre, puisque c'est sa vingt-quatrième édition qui se tiendra les 9 et 10 novembre à Brignais. Au-delà des têtes connues (Kieran, Marie Jaffredo, la fratrie susmentionnée...), il est un auteur en particulier dont la présence sur place justifie le déplacement : Renaud Dillies, petit maître de l’anthropomorphisme auquel on doit au moins deux chefs-d’œuvre, le terrassant Abélard (sur un doux rêveur qui se met en tête de décrocher la Lune pour sa bien-aimée) et, plus récemment, le déroutant Saveur coco, où il raconte en de magnifiques aquarelles d'inspiration mexicain

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Après un démarrage sur les chapeaux de roue avec Eric Powell et Julie Maroh, la rentrée BD se tasse un peu. Pour une raison toute bête : les libraires élaborent leur calendrier quasiment au jour le jour. Difficile, en conséquence, d'avoir une visibilité au-delà du mois d'octobre, sauf chez La BD, où se profilent deux événements : une masterclass au cours de laquelle Denis Bajram présentera la suite d'Universal War One, le magistral space opera qui l'a fait connaître au tournant du siècle (le 29 novembre) ; une rencontre avec Philippe Geluck (le 11 décembre), dont on ne peut que saluer la longévité artistique (les premiers gags du Chat datent de 1983), quand bien même il

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Benjamin Mialot | Dimanche 2 juin 2013

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Qui, de Michael Phelps ou de Ian Thorpe, serait le plus à même de succéder à Johnny Weissmuller dans le rôle de Tarzan ? En voilà une bonne question. On ne sait si Jean-Christophe Deveney, Jérôme Jouvray et Anne-Claire Jouvray, respectivement scénariste, dessinateur et coloriste de Johnny Jungle, répondront à cette question lors de la soirée organisée par le Comoedia jeudi 6 juin (dans le cadre du "off" du festival Lyon BD) autour de cette icône plus ou moins oubliée de la culture populaire. Ce dont on a la certitude en revanche, c'est que cette biographie fantasmée – Johnny y est dépeint comme un enfant sauvage progressivement broyé par l'entertainment – et rocambolesque du quintuple champion olympique de natation devenu acteur de cinéma est l'une des bandes dessinées les plus distrayantes de l'année en cours. Et que sa mise en perspective le temps d'une projection, d'une discussion, d'une gribouille en direct et d'une séance de dédicace avec Tarzan, l'homme-singe, classique octogénaire de W. S. Van Dyke et premier volet de la série de douze adaptations des écrits de Edgar Rice Burrough

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Benjamin Mialot | Dimanche 7 avril 2013

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Qui trop embrasse mal étreint. Exemple : les smartphones et leurs médiocres fonctions non-téléphoniques, qui n'ont d'intelligent que leur conception par renversement darwinien – de «la fonction crée l'organe» à «l'organe crée la fonction». La règle a bien sûr ses exceptions et le festival Vendanges Graphiques, qui entend promouvoir d'un même élan la BD et la production viticole de Condrieu, devrait en être une. C'est en tout cas ce que laisse supposer la liste des auteurs invités, plutôt sexy pour une première édition. Outre des talents régionaux qu'on ne présente plus, à l'image du clan Jouvray, qui présentera Johnny Jungle, habile variation hollywoodienne sur le thème de l'enfant sauvage, l'événement s'est en effet assuré les présences de Matthias Picard, dessinateur de Jim Curious, une virtuose fantasmagorie sous-marine se lisant avec des lunettes 3D, de Jean-Christophe Chauzy, auteur estampillé Fluide Glacial passé avec succès au thriller avec Revanche,

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