Richard Powers : “Nous devons remettre le “plus qu'humain” au coeur de l'histoire”

Littérature | Après L'Arbre-monde, prix Pulitzer 2019, qui marqua un tournant dans une oeuvre qui mêle érudition scientifique et puissance poétique de la fiction, l'Américain Richard Powers, de passage à Mode d'emploi le 29 octobre, revient avec Sidérations. Dans une Amérique (pas si) dystopique, le romancier met en scène Theo Byrne, un astrobiologiste attaché à élaborer des modèles sur la possibilité de la vie dans l'univers, embarquant son fils “neurodivergent”, Robin, hypersensible à l'éco-drame qui vient, dans une fascinante expérience neuroscientifique. Et questionne notre rapport au vivant.

Stéphane Duchêne | Jeudi 21 octobre 2021

Photo : © Dean D. Dixon


L'état de la planète et de la démocratie américaine, l'amour paternel, la question de la vie sur terre et dans l'univers, la volonté de poursuivre ce que vous aviez commencé d'explorer avec L'Arbre-monde, notamment la question de la transformation de la conscience... Qu'est-ce qui a fait naître l'étincelle de ce livre ?
Richard Powers : Un peu tout cela en même temps. Et le fait que j'ai commencé à penser à comment raconter une version intime de cette transformation de la conscience loin de l'exceptionnalisme humain et vers un état d'"inter-être" quand je travaillais sur L'Arbre-monde. À cette période je me demandais à quoi cela ressemblerait pour un individu d'avoir ce genre de changement de conscience individuelle. En 2013, j'ai entendu parler de cette thérapie qu'on appelle "neurofeedback décodé". Une personne apprend à imiter les schémas cérébraux d'une autre personne en obtenant des feedback en temps réel via une IRM fonctionnelle. J'ai trouvé cela étrange et très évocateur d'une nouvelle façon de voir le monde depuis une autre perpesctive. J'avais commencé, après avoir achevé L'Arbre-monde, à écrire un livre impliquant cette technologie. Mais ça ne marchait pas vraiment alors j'ai mis ce livre de côté. C'était la période du confinement que j'ai passé dans ma maison des Great Smoky Mountains où j'ai littéralement un quart de millions d'hectares de nature sauvage au fond de mon jardin. Je faisais de longue randonnées dans la forêt en essayant de ne pas penser au problème que j'avais avec ce nouveau livre. Un jour, j'étais sur une piste seul, je n'avais pas vu un humain depuis trois bonnes heures, et j'ai eu la sensation bizarre d'un petit garçon assis sur mon épaule, comme si je sentais son poids. Puis je l'ai imaginé marcher à mes côtés dans la forêt, embrassant toute cette biodiversité. Je l'imaginais me dire : “es-tu réel ?” Je me suis alors demandé ce que penserait un enfant si un parent devait lui expliquer pourquoi cette richesse autour de nous est en train de disparaître. Comment est-ce que je répondrais à ses questions. Une fois rentré chez moi, je savais ce que j'allais faire de ce roman, les dialogues entre père et fils, quel genre de duo ils allaient composer.

Le roman se déroule dans une Amérique au bord de la catastrophe, qui sombre dans le fascisme et plutôt proche de l'Amérique de Trump.
Le livre est une sorte de fiction spéculative qui, si elle ne reflète pas fidèlement la politique de ces deux dernières années aux États-Unis, la rend très reconnaissable. J'ai fait ce que fait généralement la science-fiction avec le futur proche, mais avec le “présent proche”. Les événements de ces dernières années dans l'administration Trump étaient eux-même une sorte de science-fiction. Beaucoup d'entre-nous, devant les titres des journaux chaque jour, se disaient : « ce n'est pas vraiment en train d'arriver ! » Il était impensable de se dire que quelqu'un comme lui pouvait détruire la Constitution sans avoir à rendre de comptes, provoquer dans les esprits ce qui ressemblait de plus en plus à une guerre civile, s'octroyer plus de pouvoir par la division. Pire, alors que j'écrivais le livre, en 2020, il était évident que Trump allait essayer de subvertir les résultats de l'élection, quel qu'en soit d'ailleurs le résultat. Nous ne savions pas d'une semaine sur l'autre si la démocratie allait survivre. Entre novembre et janvier, tous les faits et gestes de l'administration Trump semblaient mener à un coup d'État, tout cela ayant été couronné par l'émeute du Capitole. En fait, ce que je prédis dans le livre aurait pu advenir durant l'hiver de l'élection. J'avais trouvé un moyen de décrire ce que nous avons tous fini par ressentir dans la réalité. Et tout cela peut encore arriver quand on voit la manière dont Trump se prépare pour 2024 : la moitié du pays et la grande majorité du parti républicain sont convaincues que l'élection a été truquée et veut renverser la situation. Au vu de l'état du paysage politique américain, la possibilité que tous les glissements vers le chaos décrits dans le livre se produisent dans la réalité est très forte.

Un besoin de différence

S'agissant de cette Amérique au bord du chaos, le livre fait beaucoup penser à une sorte de miroir pré-fin du monde de La Route de Cormac Mc Carthy : l'amour et la solitude d'un père et de son fils, l'épouse et mère décédée, un monde dont on ne sait pas exactement par où il va craquer. Y avez-vous pensé en l'écrivant ?
Je n'en avais pas conscience en écrivant le livre. Bien sûr, j'avais lu La Route lors de sa publication et il avait eu un grand effet sur moi. Il est donc tout à fait possible qu'il ait eu une influence au moins inconsciente sur moi. Vous n'êtes pas le premier à pointer cette connexion entre les deux romans, comme si ces deux histoires constituaient un avant et un après, avec ce père qui ferait n'importe quoi pour protéger son fils dans une période de grande incertitude et de catastrophe. Mais il y a évidemment des différences de perspectives entre les deux livres : La Route est racontée à la troisième personne et le fils y demeure un mystère, sa personnalité n'est pas très détaillée. Il est davantage question du père qui est la figure protectrice. Mon livre est raconté à la première personne du point de vue du père mais le fils est le centre de l'histoire, sa sensibilité aux problèmes, cette manière étrange et passionnée qu'il a de confronter la négligence inconcevable pour lui des adultes, sa rage et ses craintes, il est beaucoup plus présent. Le père est davantage une figure en réaction qui essaie de comprendre le mystère enfermé à double tour dans le cerveau de son fils.

Sidérations fait aussi écho à un autre livre, auquel vous faites là directement référence, Des fleurs pour Algernon (1966), un classique de science-fiction signé Daniel Keyes. Charlie Gordon et Robin Byrne y suivent une trajectoire parallèle dans leur traitement pour améliorer leurs capacités neuro-cérébrales. La grande différence étant pour Charlie il s'agit d'intelligence cognitive et pour Robin d'intelligence émotionelle. Pourquoi avoir tissé ce lien entre les deux romans ? Et pourquoi cette distinction ?
Je savais grâce à mon travail sur L'Arbre-monde que Sidérations serait centré sur l'intelligence émotionnelle. Parce que l'intelligence cognitive n'a pas suffi à faire évoluer l'être humain de cette culture du suicide collectif qui est la nôtre en une culture de la cohabitation et de la réhabilitation. Il y a une phrase dans L'Arbre-Monde qui dit que tous les meilleurs arguments du monde ne suffiraient pas à faire changer d'avis un individu. Je suis convaincu qu'une bonne histoire peut le faire. Je savais donc que j'allais raconter une histoire sur cette transformation de la conscience à travers la capacité émotionnelle, les émotions et les sensations et non la pensée. En écrivant, j'ai commencé à voir comment tout cela pourrait fonctionner : je ferais passer un enfant d'un état de perplexité à un état de lucidité. À cause de la pression de la culture dans laquelle il évolue, cet état de lucidité serait menacé et ramené à un état de perplexité. J'ai alors pensé que cela me rappelait une histoire que j'avais lu lorsque j'étais à peine plus vieux que Robin l'est dans le livre, Des fleurs pour Algernon. Je me suis souvenu que ce livre était une fable qui reprenait elle même le propos de L'Allégorie de la caverne de Platon. Daniel Keyes utilise d'ailleurs en exergue de son livre une phrase de L'Allégorie, qui m'a donne le titre américain du livre : Bewilderment.

Ce qui est intéressant avec la technique du neurofeedback utilisée sur Robin c'est qu'elle peut agir comme une métaphore de la littérature : se mettre dans l'état mental d'un autre et par là guérir de certains maux, c'est une définition possible de la littérature.
Au cours de l'histoire, Theo surnomme le neurofeedback “la machine à empathie”. Au fur et à mesure que l'histoire se déroule, elle permet essentiellement de s'exercer à l'état mental d'une autre personne. Cette technique accède simplement à ce vieux rêve de l'être humain : savoir ce qui se passe réellement dans la tête d'une autre personne, ce que ça fait d'être quelqu'un d'autre. Ce désir vient d'une frustration dûe à la conscience d'être pris au piège de notre propre tête. Nous voulons désespérément atteindre à quelque chose au-delà de nous-mêmes et embrasser la grande perspective de l'hors-de-nous. Nous ne le pouvons pas et le neurofeedback joue avec ce vieux désir et cette vieille frustration. Mais vous avez raison : lire un livre c'est participer à ce genre d'entraînement même si c'est plus lent, moins précis, moins répétable. Quand nous lisons un roman nous ne cessons de nous demander « qui devrais-je être pour être comme cette autre personne, pour réagir à sa manière ? ». Cet acte d'identification à un autre point de vue est lui-même un entraînement à l'empathie. Mais je ne réduirais pas cela à la seule littérature. Je pense que l'art en général est une invitation d'une sensibilité à une autre, à s'identifier à une perspective extérieure à nous-même. C'est très proche de ce que le livre décrit avec le neurofeedback, à ceci près qu'il accélère un processus qui avec l'art nous est accessible dans une forme plus limitée.

Pensez-vous que la littérature soit assez puissante pour changer notre conscience au point de nous permettre de changer notre rapport au monde et le monde lui-même ou est-ce malheureusement illusoire ?
Quand on regarde le passé et qu'on s'attarde sur des moments où notre culture, nos croyances collectives, notre conscience commune se sont tranformées, c'est toujours l'art qui a catalysé ces changements. La question est “combien de changements l'art peut-il catalyser, à quel point est-ce difficile et à quelle fréquence peut-il le faire ?” Le passé est plein d'exemples d'oeuvres d'art qui ont provoqué des changements dans la conscience et des transformations durable des croyances collectives. Abraham Lincoln est connu pour avoir attribué le déclenchement de la Guerre de Sécession à La Case de l'Oncle Tom. Des gens jusque-là indifférents ont pu ressentir de l'empathie pour les esclaves et cette transformation de l'indifférence en sentiment d'horreur fut le fait de la fiction et du récit. On peut dire la même chose d'autres transformations sociales en Amérique : La Jungle d'Upton Sinclair a permis de modifier les lois sur le travail et a éveillé l'Amérique aux horreurs de l'industrie alimentaire. Il en a résulté beaucoup de lois dans la première moitié du XXe siècle qui ont changé notre manière de travailler et de vivre. Plus récemment, une pièce comme Angels in America ou le film Philadelphia ont été déterminants dans l'évolution des consciences vis-à-vis de la cause LGBT. Cela a permis à des gens parfois très conservateurs d'expérimenter une sorte de saut d'empathie et de réaliser que leur manière de décider qui peut avoir des droits ou non était atroce. Leur vie n'a pas été affecté par des arguments mais par le fait de s'être laissés embarquer par une histoire.

Vos personnages évoluent en quelque sorte dans deux réalités : Theo emmène son fils explorer la nature sauvage américaine mais aussi, virtuellement, des exoplanètes sur lesquelles il simule des modèles sur la possibilité de la vie. Un de ces mondes est très réel, l'autre, bien que scientifiquement plausible, très poétique. Les deux semblent représenter votre inclination pour les romans empreints de science et votre goût pour la fiction pure. Vous est-il impossible de faire fonctionner l'un sans l'autre, comme si c'était pour vous une manière, dans l'écriture, de marcher sur deux jambes ?
Je ne pense pas à ces deux aspects de mon écriture comme à deux membres séparés. Nous apprenons depuis toujours à connaître le monde de plusieurs manières : il y a une impulsion scientifique qui nous permet de déterminer qui nous sommes et où nous sommes dans l'univers et une impulsion poétique pour nous nommer et pour articuler ce que ça fait d'être vivant. Mais toutes deux ont leur origine dans la même impulsion. À travers la mythologie notamment. Ce sont seulement des spécialisations que nous avons perfectionné de génération en génération vers des domaines individuels qui nous ont fait les séparer. Ma fiction est une manière de montrer ce qu'ils ont en commun. Quand j'étais un jeune auteur on me demandait sans cesse pourquoi mes livres étaient empreints de science, ce que je trouvais étrange puisque la plupart des choses que nous faisons et qui nous définissent sont le fait d'avancées scientifiques, notre culture est scientifique et technologique. Tout ce qu'on raconte comme histoires découle directement de nos inventions, de nos découvertes. La vieille question de ces deux cultures, de ces deux modes de compréhension du monde a été tranchée dans un essai du médecin et essayiste Lewis Thomas qui dit en substance qu'il y a un dénominateur commun entre tous les sciences, tous les arts, et toutes les humanités : quelque soit la discipline que vous choisissez pour comprendre le monde, toutes ces disciplines ont quelque chose en commun. Et c'est chose, c'est l'étonnement.

Pourquoi avoir voulu faire de Robin un enfant neurodivergent – un trait sans doute hérité de Greta Thunberg dont un personnage de votre roman s'inspire également ? Faut-il être différent, hypersensible, pour acquérir une conscience soucieuse de l'état du monde ?
J'ai bien sûr été inspiré par Greta Thunberg au moment de créer Robin. Mais aussi par des enfants de mon entourage, en particulier un neveu et une nièce. Voir l'intensité avec laquelle ces enfants se confrontent à la perplexité du monde adulte me fait penser qu'un enfant n'a évidemment pas besoin d'être “divergent” pour ressentir l'intensité de l'éco-drame que nous vivons, ce n'est d'ailleurs pas ce que dit le livre. La conscience de ce drame est contagieuse chez les enfants et nous mesurons chaque jour la peur et le désespoir qu'ils ressentent à l'égard du futur, de l'extinction de masse et de la catastrophe climatique. Nos enfants sont terrifiés et ils nous en veulent. Et cela transcende le spectre des différences chez les enfants. Mais ce livre parle aussi du besoin de différence. Quand Robin a du mal à accepter l'indifférence des adultes, il est paniqué à l'idée que toutes ces espèces vont disparaître avant qu'il ait eu la chance de les voir ou de les connaître. Le livre suggère que l'incroyable spectre des différences entre les êtres humains est une ressource inestimable pour affronter l'avenir, maintenir l'espoir et nous changer nous-mêmes. La même culture qui a produit l'exceptionnalisme humain, qui a réussi à se convaincre que seuls les humains sont sacrés, conscients et intelligents, et intéressants, cette culture voit tout ce qui est au-delà de l'humain comme quelque chose à monétiser ou à modifier ou à éliminer. C'est une monoculture. Elle veut que tout ressemble à une expérience rationalisée et normative. Ce sont les voix de personnes qui ne rentrent pas dans ce modèle qui nous forceront à réaliser à quel point c'est une folie. Ce sont les différences humaines qui nous feront accéder à la grande diversité et à la différence du "plus qu'humain" [expression mise au point par le philosophe David Abram en 1996, le plus qu'humain désigne la nature terrestre et véhicule l'idée d'une écologie de la participation interspécifique, NDLR].

En quoi le métier de Theo, astrobiologiste, permettait aussi d'éclairer sur l'état de notre planète ? S'agissait-il pour vous de relier l'espace extérieur et l'espace intérieur ?
Votre question est si bien formulée qu'elle contient sa réponse. Le métier d'astrobiologiste est assez nouveau, il s'est développé dans l'ombre de la découverte des exoplanètes et de l'explosion de notre connaissance de ce à quoi ressemblent les planètes, où elles se trouvent et quelle pourrait être leur histoire. L'astrobiologie ne consiste pas seulement à trouver de la vie ailleurs dans l'univers, il s'agit de poser des questions sur la vie au sens le plus large possible. À quel point est-il difficile de démarrer ; combien de voies pourrait-elle suivre une fois qu'elle a commencé ; à quel point les conditions dans lesquelles la vie se développe peuvent-elles être extrêmes ; quel type de chimie est disponible pour la vie ; à quel point est-elle durable ; à quel point est-elle susceptible de destruction ? En fin de compte, l'astrobiologie se préoccupe de savoir si la vie est un hasard ou si elle est inhérente aux lois de la physique et de la chimie. Bien sûr, tout ce que nous découvrons là-haut a d'immenses ramifications avec notre compréhension de la vie ici. C'est la curiosité de savoir si la vie peut ou non survivre dans des conditions extrêmes dans l'espace qui a rendu les chercheurs plus conscients de la possibilité de la vie dans un environnement extrême ici sur terre. Au sens le plus large, ces champs de recherche de la biosignature et les questions de Robin sur les extraterrestres, la recherche de son père pour la question la plus large de l'agencement et du potentiel de la vie dans l'univers, toutes ces questions sont les mêmes. Quand nous raisonnons sur nous-mêmes, notre raison d'être et notre unicité, nous ne raisonnons qu'à partir de notre cas : nous n'avons que la terre avec laquelle comprendre les possibilités de la vie. Le but de regarder là-haut est de répondre à la question "sommes-nous seuls ou la vie est-elle partout?" et la réponse à cette question va nous rendre plus capables de comprendre à quel point cet endroit est unique. Dans le contexte de l'extinction de masse d'origine humaine que nous connaissons, toute réponse obtenue sur le potentiel de la vie dans l'univers va nous aider à comprendre l'enjeu derrière la préservation la vie ici-bas.

Il y a quelques années, vous avez eu une sorte d'épiphanie forestière dans les Redwoods, en Californie. Puis vous avez découvert, durant l'écritude de L'Arbre-Monde, les Great Smoky Mountains dans le Tennessee, où vous vivez en partie, au cœur d'une des dernières forêts primaires d'Amérique du Nord. Qu'y avez-vous appris ?
J'apprends tous les jours dans les "Smokies". Il y a plus d'espèces d'arbres ici dans le parc national qui est au bout de mon jardin qu'il n'y en a dans toute l'Europe, du Portugal à la Russie. Voir ce que chacun de ces arbres fait à différentes altitudes, sur différents versants des montagnes, à différentes périodes de l'année, à différentes étapes de leur vie, est une éducation quotidienne. Et aller dans la forêt en sachant ce que j'ai appris de L'Arbre-monde – l'immense quantité de coopération qui se déroule au sol et dans les airs entre les arbres, à travers un immense réseau de partage de ressources – cela permet de voir la forêt d'une manière différente. Savoir que les espèces coopèrent à travers la frontière des espèces est un émerveillement. C'est aussi une éducation quotidienne à penser l'humanité d'une manière différente. Se demander à quoi ressemblerait un avenir si nous vivions réellement sur terre parmi nos voisins, acceptant notre place parmi de nombreuses espèces dans un réseau interdépendant plutôt que d'avoir dans notre tête ce paradigme de séparatisme, de maîtrise et de domination.

Et sur vous-même ?
J'essaie aussi d'apprendre ce que ça fait de vivre là où je vis et non dans un endroit que l'imagination humaine s'est approprié. Jusqu'à l'âge de 55 ans, je participais à peu près pleinement à cette culture qui croit que nous ne nous réalisons que pour nous-mêmes, en accumulant des connaissances, de l'expérience, de la richesse. Aujourd'hui, j'essaie de dépasser cela et de prendre conscience à quel point ma vie dépend de ces autres êtres qui m'entourent et d'ancrer ma vie dans une participation globale "inter-êtres". C'est une tâche quotidienne et difficile que de cultiver cette sensibilité. Je pense beaucoup à cette citation de Thoreau «Vivez chaque saison au fur et à mesure ; respirez l'air, buvez la boisson, goûtez le fruit et résignez-vous à l'influence de la Terre.» C'est ce que j'essaie d'apprendre à faire. J'essaie de voir l'endroit où j'habite comme un être vivant à part entière.

L'Arbre-monde a-t-il été un tournant dans votre œuvre ? L'écriture de ce livre et le fait de vivre dans les Great Smoky Mountains a-t-il non seulement changé ce sur quoi vous écrivez mais aussi votre manière d'écrire et votre rapport à l'écriture ?
Cela a certainement changé ce que j'écris. J'ai terminé L'Arbre-monde ici et j'y ai écrit Sidérations. Tous deux profondément concernés par la question de savoir comment retourner à la terre et comment nous réhabiliter vis-à-vis de la communauté plus qu'humaine. Si vous regardez mes onze livres précédents, il y a des suggestions de cet intérêt écologique, mais pas encore complètement formées. Avec L'Arbre-monde, je suis passé d'une manière de raconter une histoire principalement sur la technologie et la mystique humaines, les espoirs, la peur et les rêves, vers des histoires qui ont recentré l'humain vers la communauté plus qu'humaine. Ensuite, est-ce que le travail quotidien est différent ? Jusqu'à L'Arbre-monde, je voyais l'écriture comme le but premier et le centre de l'organisation de ma journée : je me réveillais le matin et commençait à écrire sans quitter la maison et sans regarder par la fenêtre. Je ne regardais qu'à l'intérieur en me concentrant sur les 1000 mots que j'avais fixés comme mon quota journalier, par lequel je me définissais. Quand j'étais satisfait de ces 1000 mots, alors ma journée était accomplie. J'ai maintenant inversé cette relation entre la productivité humaine et l'attention humaine, je sais maintenant ce que Thoreau voulait dire, j'ai changé ma relation entre l'intérieur et l'extérieur. Quand je me réveille le matin au chant des oiseaux, je sors immédiatement – quand je n'ai pas dormi dehors –, ma première pensée s'adresse à ce qui se passe là-bas, ce qui est en fleurs, le temps qu'il fait, l'endroit où il serait intéressant d'aller. Je passe quelques heures à marcher dehors ou à nager et c'est là que me viennent la plupart du temps des idées spontanées sur mon travail. C'est une forme d'écriture plus passive, plus lente, dans ma tête. C'est seulement après, après avoir développé ces idées en participant à ce qui se passe dehors, que je rentre les coucher sur le papier, à l'ancienne.

C'est une manière de dire que vous ne dominez plus votre journée mais que d'une certaine manière vous l'embrassez. Or votre travail et votre discours aujourd'hui tendent à montrer que nous devrions retourner à une relation plus panthéiste, plus animiste et peut-être transcendantale, à la nature, comme l'ont fait les peuples indigènes depuis la nuit de temps ; que la voie de la domination de la nature, la voie judéo-chrétienne, n'est plus la bonne. Mais comment faire ça ?
C'est une très bonne question et j'aime la manière dont vous l'amenez. Ce que je pratique aujourd'hui est la présence et j'aime la façon dont vous opposez une sorte d'orientation culturelle indigène qui est celle de l'intégration avec cette culture de la domination et cette manière de forcer la nature à se conformer à nos souhaits. Comment fait-on cela ? On peut le faire partout, y compris dans l'environnement le plus urbain. C'est simplement une manière de cultiver la présence plutôt que d'avoir un ensemble de paradigmes où l'on demande à ses voisins et à son environnement de se conformer à nos désirs. Il suffit de se laisser aller à l'ouverture, à l'immobilité et à l'attention pour devenir le destinataire de l'histoire. On n'est pas toujours celui qui raconte l'histoire. Je pense que c'est le changement culturel que nous devons opérer si nous voulons retrouver notre place dans le “voisinage”.

Très bien, mais comment convaint-on les gens de ce nécessaire changement culturel ? Il semble que, pour certains d'entre-eux en tout cas, plus on les avertit, plus ils se braquent ou nient les problèmes, refusent d'y croire par peur ou par égoïsme. Et cela contribue à mettre des Trump au pouvoir, cela donne l'Amérique de Sidérations. Comment résoudre cette part de l'équation ?
Si vous avertissez les gens, si vous argumentez avec les gens, si vous leur donnez des preuves mêmes, ils vont résister, ils réagiront contre et ils se réfugieront dans cette culture du déni et du refus, se replieront sur divers types d'idées nostalgiques, de privilèges et d'exceptions. Mais si vous racontez une histoire à une personne, si vous l'invitez à imaginer, à s'identifier ou à participer à quelque chose, c'est une perspective différente. Ils ne peuvent s'empêcher d'être entraînés dans cette histoire. Les psychologues ont montré que parmi les choses qui inciteront une personne à changer d'avis, il y a le fait de simplement commencer – avant de lui demander à quel point elle est attachée à son idée – à raconter l'histoire d'une autre personne dans une autre circonstance et de lui demander ce qu'elle ferait à sa place. Les gens deviennent alors co-collaborateurs, co-auteurs de l'histoire. En les invitant à participer au récit, vous leur demandez d'exercer leur capacité d'empathie. Par conséquent, la transformation va devoir passer par l'identification et l'identification par une invitation narrative. Nous devons trouver de bonnes histoires, et nous devons remettre ce qui est plus qu'humain au coeur de l'histoire. Où l'avenir, aussi menaçant ou catastrophique soit-il, est plein de possibilités.

Richard Powers, Sidérations (Actes Sud)
À la Villa Gillet (prologue de Mode d'Emploi) le vendredi 29 octobre


Richard Powers

Pour son livre "Sidérations"
Villa Gillet Parc de la Cerisaie, 25 rue Chazière Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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