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La Question humaine

L'adaptation par Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval du livre de François Emmanuel en diminue un peu l'impact, mais conserve l'essentiel : sa réflexion sur la naissance d'une langue technique au service de toutes les injustices. Christophe Chabert

Pour ceux qui n'ont pas lu ce choc qu'est La Question humaine, roman glacial de François Emmanuel, résumons son argument : Simon, cadre travaillant aux ressources humaines d'une grande entreprise, découvre que son supérieur entretient des liens avec un groupuscule d'extrême droite remontant à ses sympathies nazies pendant la deuxième guerre mondiale. Et, en lisant une note technique cherchant à faciliter l'extermination des déportés vers les camps de la mort, y entend de troublantes analogies avec son propre job, qui consiste à "restructurer" les "effectifs" de la société. Plus qu'un rapprochement simpliste et choquant, Emmanuel montre que c'est la même langue qui se parle dans les deux cas, langue technique qui dématérialise l'individu pour en faire un objet, un produit, une chose anonyme. Nicolas Klotz et sa scénariste Elisabeth Perceval, auteurs du déjà très fort La Blessure sur le destin des sans-papiers français, ont cherché à retranscrire à l'écran ce qui est avant tout une histoire de mots. La Question humaine le film, est donc en équilibre entre la chair et le verbe, entre le romanesque et la pure méditation ; mais c'est surtout un film qui ose une périlleuse aventure entre une forme de cinéma fantastique et une peinture stylisée du monde de l'entreprise.

Les mots et les morts

Karl Rose, le patron, incarné par un Jean-Pierre Kalfon vraiment effrayant, est une sorte de vampire au teint blafard, à la voix blanche et coupante comme une lame de rasoir. Mathias Jüst (Michael Lonsdale, parfait lui aussi) est plutôt du côté des fantômes, rongé de l'intérieur par le secret monstrueux dont il a été l'infortuné dépositaire. Quant à Simon (Amalric, sobre comme jamais), il va faire le chemin de l'un à l'autre, du monde des vivants s'abreuvant au sang de leurs semblables jusqu'à celui des morts dont il cherchera, par la langue, à ressusciter le souvenir. C'est la meilleure partie de La Question humaine, celle où la mise en scène, entre classicisme et épure, sert parfaitement les enjeux du film. Klotz et Perceval sont moins à l'aise quand il s'agit de filmer les rapports de Simon avec les femmes, tombant dans le même écueil que Desplechin à l'époque de La Sentinelle (autre grand film politique français) : elles ne sont là que pour illustrer les atermoiements du protagoniste sans avoir d'existence propre. Du coup, on regrette que le film soit si dilué (il dure 2h20), là où le livre possédait une cinglante concision. Mais l'essentiel est sauf : la dernière demi-heure, grave et poignante, constitue la plus puissante utilisation de la parole au cinéma depuis le monologue de Muriel d'Alain Resnais. Elle résonne longtemps après le terrible écran noir final.

La Question Humaine
De Nicolas Klotz (Fr, 2h21) avec Mathieu Amalric, Michael Lonsdale, Jean-Pierre Kalfon...

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