OSS 117 : Rio ne répond plus

"Rio ne répond plus", deuxième volet des aventures d’OSS 117 revues et pastichées par Michel Hazanavicius et Jean Dujardin est une réussite étonnante, politiquement féroce et plastiquement remarquable : un pavé dans la mare de la comédie française. Christophe Chabert

Il y a trois ans, OSS 117, Le Caire nid d’espions avait provoqué un mini-séisme. En France, on pouvait donc faire de la comédie avec une réelle ambition, un humour qui n’est pas qu’un recyclage poussif de recettes usées en one-man-show mais véhiculant des idées politiques et critiques gonflées. On attendait, logiquement, la suite des aventures d’Hubert Bonisseur de la Bath, espion des services secrets français et incarnation des pires travers de son pays. Rio ne répond plus est à la hauteur, et même plus, des attentes. Premier coup de génie : l’action s’est transportée douze ans plus tard, en 1967. Les temps ont donc changé, notamment la République Française, la IVe et son emblème René Coty ayant été balayée par la Ve du Général de Gaulle. Mais OSS 117, lui, n’a pas bougé d’un iota. Du point de vue de ses idées, rances et conservatrices, source principale des irruptions comiques du film ; mais physiquement surtout, l’incroyable Jean Dujardin paraît toujours plus lisse, figé dans ses mimiques grotesques et ses sourires factices. La clé du dispositif inventé par Michel Hazanavicius et le scénariste Jean-François Halin est là : OSS 117 est une pure surface traversant les époques sans jamais être affectée par ses bouleversements, représentation définitive du principe d’inertie appliqué à l’espèce humaine. Ce deuxième volet, cependant, ne cesse de signifier au spectateur à quel point ce spécimen cinématographique n’est peut-être pas si fantasmé que cela, reflet déformé d’un air vicié qui, lui aussi, traverse le temps intact. Cela, le film ne le montre jamais mieux que quand il confronte son espion à une poignée d’agents du Mossad.

Le bon sens antisémite

Car si l’action se déroule essentiellement au Brésil et relate une chasse au Nazi d’opérette (incarné, avec un certain culot, par Rudiger Vogler, l’acteur culte des premiers Wenders !), c’est bien la confrontation entre OSS et trois officiers israëliens qui fournit à Rio ne répond plus ses moments les plus drôles. Chacune des conversations entre les deux parties se solde par un déluge de clichés antisémites débités par Dujardin avec la candeur stupide de celui qui manie le «bon sens» face aux gens «compliqués». Le film est sans ambiguïté, presque trop même : les trois juifs du film sont les seuls personnages intelligents sur l’écran, professionnels et lucides face à l’absurdité du héros. Conséquence : le benêt macho et inculte qu’était OSS 117 dans le premier volet devient ici un con exécrable, cuit dans sa suffisance et sa beauferie. Il faut le voir négocier à la fin du film un «pays pour les nazis, comme pour Israël» pour comprendre l’ampleur des dégâts. D’ailleurs, transparence gonflée, cet OSS 117 se superpose à de nombreuses reprises avec le Président français actuel, notamment quand il fait la leçon à une bande de hippies sur la nécessité de «se lever le matin» avant de leur lancer : «Dans un an, c’est 1968, et il faudra retourner au travail». Et dans le déluge d’insultes que lui envoie son acolyte («raciste, misogyne, stupide»), il n’en retient qu’une : qu’il «s’habille mal». Le point d’orgue de ce corrosif discours politique reste le parallèle établi entre la France de De Gaulle et le Brésil de 67 : un pays avec une seule chaîne de télé, une police privée et un ancien militaire au pouvoir !

Plastiquement correct

Tout cela ne serait pas aussi efficace si Hazanavicius ne retrouvait le souci esthétique qui l’animait déjà dans Le Caire, nid d’espions. Adaptant son grand détournement au changement d’époque, ce nouvel OSS sort des studios (sauf dans l’introduction en forme de pastiche des films d’exploitation de Hong Kong) pour fureter dans les décors naturels brésiliens. La grammaire change aussi : split-screens (comme dans cet autre monument dressé à un beauf français, Mesrine !), zooms, longues focales… Une mise en scène qui s’autorise du coup des écarts insensés avec l’ordinaire du blockbuster comique, notamment dans sa dernière demi-heure où le cinéaste cite explicitement Hitchcock en compressant à la De Palma La Mort aux trousses et Vertigo dans quelques séquences spectaculaires et… vertigineuses ! Cette ambition plastique qui consiste à ne jamais baisser la garde sur la forme pour renforcer la puissance d’un humour noir et méchant proche d’un Desproges, rassure sur la possibilité en France d’élever la comédie vers les (h)auteurs.

OSS 117, Rio ne répond plus
De Michel Hazanavicius (Fr-All, 1h40) avec Jean Dujardin, Louise Monot…

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