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Still walking

Une famille se réunit chaque année pour célébrer la mort d’un fils. Derrière son classicisme élégant, le nouveau film de Kore-Eda est une peinture très cruelle des relations familiales, sociales et humaines. Christophe Chabert

Depuis son deuxième film au titre programmatique, After life, le Japonais Hirokazu Kore-Eda revient comme un aimant vers le thème qui hante son œuvre : le deuil impossible. Dans Still walking, c’est celui d’un fils, mort noyé en voulant sauver un autre garçon. Pour commémorer cette disparition, sa famille se réunit une fois par an autour d’un repas au long cours, dont le point d’orgue est la visite sur la tombe du défunt. En anglais, «still» signifie à la fois la persistance et l’immobilité (nature morte, par exemple, se dit «still life»). «Still walking», dans le film de Kore-Eda, c’est à la fois une chanson populaire qui fait remonter le souvenir embarrassant d’un bref adultère, mais c’est aussi la promenade du patriarche à travers les rues de Yokohama, preuve qu’il est toujours en vie et toujours en forme malgré sa canne et sa démarche hésitante. Ce pourrait être aussi la métaphore de cette famille figée dans le deuil, dont les membres tentent malgré tout de mouvoir le gouvernail de leur existence.

Mobile dans l’élément immobile

Filons la métaphore du point de vue esthétique : le classicisme apparent de la mise en scène, sa peinture d’un Japon conforme à nos représentations cinéphiles et le contexte prosaïque d’un repas de famille placent Kore-Eda comme un descendant autoproclamé de Ozu. Cette «immobilité» patrimoniale est à l’œuvre dans Still walking, mais c’est toute la beauté du film de ne pas se contenter de reproduire l’enveloppe Ozu, mais aussi ses soubassements les plus cruels. Car Still walking est un film à l’humour très noir, troué sans arrêt par des notations d’autant plus dures que Kore-Eda ne s’y appesantit jamais. Les remarques de la mère sur l’inconvénient d’avoir une femme divorcée, sur son gendre qu’elle juge feignant, sur son fils qu’elle présente, à mots couverts, comme une perte moins grande pour la famille s’il avait pris la place du frère décédé, percent la cuirasse des images pour imposer un propos dérangeant. Celui-ci atteint son acmé lors de la visite de l’adolescent sauvé quinze ans plus tôt par le fils noyé. Ce que l’on prend d’abord pour un acte de charité de la part de la famille est en fait l’inverse : cette invitation renouvelée n’est là que pour le maintenir dans sa culpabilité. Entre le masochisme familial, la cruauté sociale et la violence des deuils jamais achevés, Still walking remue d’autant plus qu’il le fait l’air de rien, sans éclat ni hystérie.

Still walking
D’Hirokazu Kore-Eda (Japon, 1h55) avec Hiroshi Abe, Yui Natsukawa…

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