Antichrist

Mélodrame psychanalytique qui vire à mi-parcours à l’ésotérisme grand-guignol, le nouveau Lars Von Trier rate le virage entamé par son auteur en voulant trop en faire sans s’en donner la rigueur. Christophe Chabert

De toute évidence, il y aura un avant et un après Antichrist dans la carrière de Lars Von Trier. Son précédent film, Le Direktor, semblait atteindre les limites de sa «démission» en tant que metteur en scène, laissant une caméra automatisée cadrer l’action au hasard. Le prologue d’Antichrist en est l’exact opposé et s’affirme comme une réelle reprise en main : un sommet de maîtrise où chaque plan est une merveille plastique, magnifiant la scène traumatique qui va enclencher le récit. Pendant qu’un couple fait l’amour, leur enfant tombe par la fenêtre. Eros et thanatos, deuil et culpabilité : voilà le programme des quarante minutes suivantes. Lui (Willem Daffoe) est analyste, elle (Charlotte Gainsbourg) s’enfonce dans la dépression, à la recherche de la peur fondatrice qu’il va falloir exorciser. Cette peur est une forêt, Eden, où le couple se retire pour affronter ses démons. Mais sur place, c’est un autre film qui commence, un film d’horreur faisant remonter une mythologie oubliée, le «gynocide».

Messie, messie…

Tout cela ne manque pas d’ambition, ni de culot ; par contre, Von Trier manque sérieusement de recul et de rigueur. Le début, infernalement bavard, est cinématographiquement inepte, et le basculement vers l’effroi est amené avec des moyens franchement éculés (une musique bourdonnante de drones). Conséquence, le coup de théâtre à la fin du chapitre 2, où un renard mange ses propres viscères et se met à parler pour avertir que «le chaos règne», provoque l’embarras (ou le rire moqueur). Les nombreuses scènes choc qui suivront ratent du coup leur objectif : la représentation des tourments des personnages. Cette violence devrait être symbolique, mais elle est si peu travaillée à l’écran qu’elle ressemble à un spectacle de grand-guignol extrême. De ce carnaval radical se lève un brouillard métaphysique dont on peine à cerner le degré de sérieux. L’antichrist du titre est-il celui qui, arraché à sa croix de père et d’époux, devient «l’homme» messianique devant qui les femmes se prosternent ? Le désir, réduit à un clitoris à couper, est-il source de la nature démoniaque de la femme ? Ce qui dérange le plus avec ce film tapageur et raté, c’est qu’il synthétise maladroitement deux films réussis passés inaperçus l’an dernier : Abandonnée (ou la psychanalyse comme un récit d’horreur inversé) et Vynian (ou la perte d’un enfant comme hiatus dramatique entre l’homme et la femme). Deux films plus modestes que celui de Von Trier, dont ce n’est pas la qualité première…

Antichrist
De Lars Von Trier (Danemark, 1h45) avec Charlotte Gainsbourg, Willem Daffoe…

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