Dans l'ombre de son armée

Robert Guédiguian, cinéaste, dresse un monument au groupe Manouchian avec L’Armée du crime, un film qui met temporairement à distance son image marseillaise et renouvelle sa famille de comédiens. Christophe Chabert

Un cinéaste est-il personnel quand il ronge l’os qui a fait sa gloire ou quand, au contraire, il s’éloigne de sa formule consacrée auprès du public et s’empare de sujets que sa popularité rend commercialement abordables? Robert Guédiguian a trouvé la solution au problème. Sa personnalité de cinéaste consiste à voguer entre deux eaux : celles connues de l’Estaque marseillais où il invente des fictions avec un trio de comédiens fidèles depuis ses débuts (Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan et Ariane Ascaride), ce que Guédiguian appelle «mon théâtre» ; et celles, plus lointaines, de la grande Histoire qui en a fait un citoyen et un réalisateur engagé. De Mitterrand hier au groupe Manouchian aujourd’hui, cette veine «historique» se marie avec des chroniques sentimentales (Marie-Jo et ses deux amours), une tentative osée de polar (Lady Jane) ou un ambitieux film choral au lyrisme désespéré (La Ville est tranquille, sa grande œuvre), tous made in Marseille. «Si je fais un film par an, il faut qu’il m’arrive des choses pour que je puisse revenir à Marseille et pouvoir les raconter».

«Galopin»

Pour l’heure, c’est bien l’autre rivage de sa filmographie que l’on visite dans L’Armée du crime. Une fresque sur des résistants communistes qui ont choisi la voie du terrorisme contre l’occupant allemand et l’ont payé de leur vie. Guédiguian ne cache pas sa fascination pour les membres du groupe Manouchian : «Le problème du film, ce n’était pas la reconstitution historique ou le nombre de personnages, mais que faire de ces héros exemplaires ? Ils sont entiers dans leur engagement, sportifs, amoureux, ils ont toutes les qualités du monde. La solution, c’était de faire comme dans un western : les opposer aux brigades spéciales qui les ont traqués, et qu’on a choisi de montrer comme des pourris.» Ce manichéisme clairement assumé est cependant à tempérer : dans le film, le personnage de flic joué par Darroussin est plus complexe que cela. Il baisse les yeux de dégoût devant la torture, mais abuse de la faiblesse d’une jeune fille amoureuse d’un des résistants, à qui il essaye in extremis et sans succès de sauver la vie. Mais même ce personnage-là, Guédiguian ne le rachète pas vraiment : «Certains se réfugient derrière l’ordre qu’on leur donne. Ce sont des lâches, car ils ont toujours le choix de démissionner.» Le cinéaste ne parle pas au passé, mais bien au présent, et ce n’est pas un hasard. «On ne choisit pas les films que l’on fait, mais on s’aperçoit après que c’était peut-être le bon moment de les faire. Aujourd’hui, je me dis que ce qui compte dans le film, ce n’est pas de savoir ce que nous aurions fait à la place de ces gens, mais ce que ces gens feraient à la nôtre aujourd’hui.» Il a donc disséminé des indices de cette actualité au détour du film, comme cette phrase lancée par un membre de la gestapo : «Les terroristes, il faut les terroriser», reprise approximative du célèbre mot de Pasqua quand il était ministre de l’intérieur. «C’est pour rigoler», minimise-t-il. «Ce sont des trucs de galopin, et chaque fois, je me demande s’il faut le faire ou non.» Incorrigible, il le fait quand même.

Jeunesse sans Dieu

Pour Guédiguian, Manouchian incarne cette «violence légitime» qui prend ses racines dans son histoire personnelle (le génocide arménien). Une violence qu’il tente d’abord de dépasser par les mots et la poésie, et que les «circonstances» obligent à employer face à l’ennemi. «Mais c’est à son corps défendant, sans aucune jouissance. C’est pour ça que je ne pouvais pas montrer cette violence comme un élément de spectacle.» C’est toute la bizarrerie du film, maladroit quand il aborde de front la fresque, pertinent quand il regarde de biais l’intimité de ses héros ; peu à l’aise avec les dialogues, souvent bouleversant quand il n’enregistre que les silences ; souvent engoncé dans sa reconstitution, parfois aussi dynamique que ses jeunes comédiens. Car en retrouvant l’Histoire française récente, Guédiguian ne s’est pas seulement éloigné de sa planète Marseille ; il a aussi créé un casting qui fait souffler une fraîcheur bienvenue sur son cinéma. Ce renouvellement générationnel, Guédiguian n’en fait pas grand cas : «Ça s’est imposé avec le sujet. Et les acteurs ne choisissent pas forcément, ils font avec ce qu’on leur propose.» C’est pourtant eux qui apportent vitesse et légèreté au récit, comme dans cette scène de comédie inattendue où les apprentis terroristes se retrouvent à chercher la goupille d’une grenade en pleine nuit sur le pavé parisien. «C’est ce qui m’intéresse dans le fait de montrer cette jeunesse : ce sont des pieds nickelés, des amateurs. Cette séquence part d’un sentiment formidable : ils ne jettent pas la grenade parce que les filles au bordel sont trop jeunes, trop belles. De fait, ils prennent un risque, celui de mourir ou de se faire arrêter. Mais c’est pour cela que l’on s’attache à eux, parce qu’ils sont vivants.» C’est le beau paradoxe de Guédiguian avec cette Armée du crime : dresser un monument à la vie exaltée de ces héros morts trop tôt.

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