La Route

John Hillcoat réussit une transposition fidèle, mais pas forcément payante, du roman de Cormac MacCarthy : une parabole épurée sur la transmission.CC

Ceux, nombreux, qui ont lu La Route de Cormac MacCarthy et ceux, à peu près aussi nombreux, qui l'ont aimé, attendaient avec impatience son adaptation à l'écran. Qu'on les rassure : les choses ont été faites dans les règles. Un cinéaste australien talentueux derrière la caméra (John Hillcoat auteur de Ghosts of the civil dead et du formidable western The Proposition), le grand Viggo Mortensen dans le rôle principal, Nick Cave et à la musique... De fait, La Route est un film impressionnant formellement, qui fait naître la mélancolie en filmant des corps perdus dans des décors dépouillés, et saisit des instants de terreur pure que le livre ne faisait que suggérer. C'est le cas de la scène de la cave, où Hillcoat filme des êtres nus et décharnés s'extirpant de la pénombre tels des rescapés des camps. Si l'on s'en tient là, La Route mérite tous les éloges.

Le dernier homme sur la route

Mais il y a le bouquin de MacCarthy, et cette foutue question de la fidélité. Le récit est aussi simple qu'une parabole biblique : après l'apocalypse, un père et son fils prennent la route pour se rendre au bord de la mer, comme un dernier espoir. Le monde est livré à des bandes cannibales — dans le film, des rednecks avinés et armés— et pour se préserver de la menace, ils n'ont qu'un pistolet chargé avec deux balles. MacCarthy ne s'attardait pas sur l'environnement — aucune description, aucun lieu identifiable — et adoptait un style épuré à l'extrême. Hillcoat trouve des équivalences à ce dépouillement : une forêt d'arbres nus et gris figure la désolation, les restes d'un bateau échoué sur une plage témoignent du cataclysme. Quant aux dialogues, ils sont importés à la virgule près du texte original. Les enjeux sont eux aussi intacts : le père veut transmettre le sentiment d'humanité à son fils, mais perd le sien sous la pression d'un instinct animal de préservation. À l'écran, pourtant, quelque chose ne fonctionne pas totalement. L'application avec laquelle Hillcoat refuse de trahir MacCarthy produit une sensation de film froid, où la lenteur contemplative frise l'illustratif, et où les rares rencontres (dont celle, touchante, avec le vieillard incarné par Robert Duvall) font figure de respiration nécessaire dans un dispositif fermé à double tour. L'exemple le plus flagrant tient à la présence de Viggo Mortensen : acteur physique, il confère une chair au personnage dont le film ne sait trop quoi faire, l'abstraction métaphysique étant son unique horizon. Ce n'est qu'au dernier tiers que les deux — le corps du film et le verbe du livre — se rejoignent et qu'enfin l'émotion surgit. Un peu trop tard, peut-être...

La Route
De John Hillcoat (Australie-ÉU, 2h) avec Viggo Mortensen, Robert Duvall...

à lire aussi

vous serez sans doute intéressé par...

Jeudi 26 mai 2022 De retour sur la Croisette, David Cronenberg n’étonne pas mais confirme en remalaxant des thèmes et thèses développées dans ses films précédents portant sur des mutations organiques et des addictions voyeuristes. La différence, c’est que son futur...
Mardi 4 avril 2017 Envie de prolonger les rivages noirs de Quais du Polar ? Entre la fumée des cigares et des canons, trois films de mauvais garçons vous attendent pour (...)
Mardi 21 avril 2015 De Lisandro Alonso (Arg-Dan-Fr, 1h50) avec Viggo Mortensen, Ghita Norby…
Mardi 13 janvier 2015 Adapté d’Albert Camus, le deuxième film de David Oelhoffen plonge un Viggo Mortensen francophone dans les premiers feux de la guerre d’Algérie, pour une œuvre classique et humaniste dans le meilleur sens du terme. Christophe Chabert
Mardi 17 juin 2014 D’Hossein Amini (EU-Ang-Fr, 1h37) avec Viggo Mortensen, Kirsten Dunst, Oscar Isaac…
Jeudi 2 janvier 2014 Qu'ils voyagent dans des espaces fictifs ou réels, les (bons) artistes opèrent toujours chez nous un déplacement du regard. Petite sélection, non exhaustive, des expositions attendues en ce début d'année 2014. Jean-Emmanuel Denave
Jeudi 14 novembre 2013 Sur Tout refaire, tiré de l’album Seuls au Sommet, Pascal Bouaziz chantait il y a dix ans : «Le noir c’est plus gai / Le noir c’est plus joli / Le noir (...)
Mardi 23 avril 2013 Il n’a que 34 ans, une silhouette d’éternel adolescent américain et un entretien avec lui se transforme vite en conversation familière avec un passionné de littérature et de cinéma. Jeff Nichols ressemble à ses films : direct, simple et pourtant...
Jeudi 6 septembre 2012 De John Hillcoat (ÉU, 1h55) avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastaing…
Mercredi 14 décembre 2011 La rivalité entre Freud et son disciple Carl Gustav Jung, un sujet complexe mais idéal pour David Cronenberg, qu’il rend passionnant pendant 45 minutes, avant de laisser la main à son scénariste, l’académique Christopher Hampton. Christophe Chabert
Mercredi 9 décembre 2009 De John Hillcoat (Australie, 1h44) avec Guy Pearce, Ray Winstone, Emily Watson…
Mercredi 30 janvier 2008 Livre / L'adaptation de No country for old men sort en salles au moment où le nouveau Cormac McCarthy, La Route, débarque dans les librairies françaises... et où on annonce déjà sa transposition sur grand écran. CC
Mercredi 11 mai 2005 Circuit électronique / L'an dernier, le circuit électronique s'est imposé comme une étape à ne pas manquer dans le festival. Parmi les collectifs présents, BEE (...)

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X