Persécution

Passée son introduction intrigante, 'Persécution' fait figure de ratage pour un Patrice Chéreau enfermé comme ses personnages dans une logorrhée sur les impasses de l’amour, filmée avec un volontarisme irritant. Christophe Chabert

La première scène de Persécution est soufflante. C’est sans doute le morceau de cinéma le plus intense jamais filmé par Patrice Chéreau, et on pense alors que le metteur en scène va donner une suite magistrale à son précédent Gabrielle. Dans le métro, des visages anonymes attendent leur station, pendant qu’une SDF circule au milieu des usagers en leur réclamant un euro. Elle s’arrête devant une femme un peu forte et la gifle violemment, sans raison. Témoin de la scène, Daniel (Romain Duris, qui s’agite en pure perte dans le film) s’approche de la fille en pleurs ; pas vraiment pour la consoler, plutôt pour la bombarder de questions et chercher à comprendre le pourquoi de ce geste inexplicable. Ce qui a tendance à aggraver les choses… Surgit alors de nulle part un type visiblement cinglé (Anglade, bien flippant) qui, à son tour, va persécuter Daniel, lui déclarant son amour, s’introduisant chez lui en son absence, le surveillant depuis l’appartement d’en face… Ce premier quart d’heure en forme de poupées russes de l’inquiétude place les personnages dans un monde où la menace semble s’immiscer partout, et en premier lieu dans les endroits les plus quotidiens. Chéreau, très inspiré, filme tout cela en quasi-gros plans, avec une caméra en mouvement perpétuel, créant un ballet du malentendu urbain assez saisissant.

Le spectateur persécuté

Mais dans la suite du film, marquée par l’apparition du personnage mal dessiné de Sonia (Charlotte Gainsbourg, abonnée cette année aux projets extrêmes et mal branlés), les décisions de Chéreau se retournent systématiquement contre lui. Car Persécution n’est plus alors qu’un interminable flux de paroles contradictoires, où les personnages se torturent l’esprit pour comprendre s’ils s’aiment ou pas, s’ils se manquent, ce qui les attire, ce qui les repousse… Logorrhéique, le film est aussi particulièrement claustrophobe : non seulement Chéreau n’élargit presque jamais le cadre, non seulement il fait des inserts sur tout et n’importe quoi, mais il crée des ellipses béantes là où le récit aurait pu trouver des respirations. La sensation est celle de regarder des mouches qui expirent lentement dans un bocal, avec un vague dessein à l’arrivée : le couple hétéro explose sous les coups d’abord rugueux, puis tendres de l’homo énamouré. Un propos aussi volontariste que la mise en scène, dont seul Chéreau semble avoir la clé et qui laisse le spectateur sur le banc de touche, épuisé et agacé par un tel gâchis.

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