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Invictus

Toujours au sommet, Clint Eastwood réussit avec classicisme et émotions l’évocation du premier défi lancé au président Mandela : réunir l’Afrique du Sud autour de son équipe de rugby durant la coupe du monde 95. Christophe Chabert

La réussite d’Invictus tient à un fil, comme souvent chez Clint Eastwood. Une scène résume bien la chose : Nelson Mandela (Morgan Freeman, impeccable) vient d’être élu président de la République en Afrique du Sud. Il sort faire une promenade nocturne accompagné de ses deux gardes du corps, lorsqu’une voiture surgit au coin de la rue. Tentative d’assassinat ? Non, il s’agit seulement du livreur de journaux… Mandela s’approche alors pour regarder la Une, et découvre qu’elle met en doute sa capacité à diriger le pays. En un battement de plan, Eastwood passe ainsi de l’intrigue à ses enjeux profonds, du particulier au général. Cette manière de s’extraire par le haut d’une convention scénaristique rappelle le précédent Eastwood, Gran Torino. Mandela a d’ailleurs plus d’un point en commun avec Walt Kowalski : derrière l’image publique, on découvre un vieillard seul, fatigué, prêt à sacrifier sa personne pour réconcilier deux peuples qui se détestent. Eastwood ne cache pas son admiration envers le personnage, et il le filme avec une bouleversante délicatesse. La première partie montre comment il entre à pas feutrés dans ses habits de président. L’humanisme et l’équité dont il fait preuve rejoint le regard du cinéaste : chaque personnage, blanc ou noir, principal ou secondaire, sera traité avec le même nuancier, les mêmes égards.

Mensonge utile

Mais le cœur d’Invictus est ailleurs, quand Mandela prend conscience que c’est par le sport que son projet de réconciliation peut se concrétiser. La coupe du monde de rugby va avoir lieu en Afrique du Sud, et les Spring Boks sont en pleine déroute. Mandela prend le risque de s’afficher aux côtés du capitaine de l’équipe, François Pienaar (Matt Damon, très crédible), et s’offre même un mensonge utile à la télévision en avouant sa passion pour un sport auquel il ne comprenait rien (beau raccord avec le discours tenu dans Mémoires de nos pères). En retour, cette équipe se transcendera, mais surtout se rapprochera de la population noire. Cela donne une scène magnifique où les joueurs apprennent les règles à des enfants des townships, échange qu’Eastwood capte avec un tact remarquable. Si l’odyssée de l’équipe et son triomphe répondent aux codes du film sportif, cette odyssée est aussi morale. Un passage est inoubliable : celui où les rugbymen visitent la prison où Mandela a été enfermé, quand Pienaar s’enferme dans sa cellule et en mesure la grandeur en étendant les bras en croix. Une puissance d’évocation à laquelle Eastwood nous a habitués, mais qui arrive encore à surprendre et émouvoir.

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