Scènes de la non vie conjugale

Critique / Voilà un couple pour qui ça ne va plus du tout, un couple où l’amour est mort, ce que tous deux constatent au cours d’une scène de ménage dépassionnée, en attendant un événement qui les sortirait de leur impasse. Edgar, militaire, boit ; Alice, ancienne actrice, joue du piano. Ils rejouent sur scène ce quotidien figé qu’ils connaissent par cœur. Au début de la pièce, ils sont même déjà lassés par leur propre lassitude. Surprise : cela fait rire. On rit, mais les dents grincent face à ces petites vacheries qui, on le devine, cachent de bien grandes frustrations. Elles éclateront lorsqu’un dénommé Kurt viendra passer quelques temps dans leur maison : possibilité d’un adultère vengeur pour elle, face-à-face avec l’alcoolisme et la maladie pour lui. Kurt représente une promesse de vérité au sein d’un environnement asphyxié par des mensonges dont personne n’est dupe. En adaptant «La Danse de mort», Michel Raskine explore lui aussi les possibles du texte de Strindberg : un théâtre du surplace qui ressemble à du Beckett, où la rancune et l’aigreur se projettent en saillies verbales dignes d’un Thomas Bernhard, mais qui peut aussi aller vers l’émotion pure sous la forme d’une tristesse inconsolable. Le spectacle impressionne d’abord par la maîtrise dont témoigne le metteur en scène sur le plateau. Ample sans être tapageur, précis sans être maniaque, le travail de Raskine consiste à créer un espace apparemment simple (un praticable à étage au centre, avec en bas la cave, en haut la chambre, et le reste de la maison tout autour) dont il explore toutes les circulations, tous les recoins, comme s’il cherchait à y dénicher les indices du drame qui s’y noue. À l’instar de ses personnages, Raskine chemine entre la retenue et le lyrisme, les cris et le silence, la lumière et l’obscurité — il faut souligner le somptueux travail de Julien Louisgrand sur les éclairages — et surtout entre les mots et la chair. D’où le choix de trois comédiens, Vincent Schmitt, Stéphane Bernard et la fidèle Marief Guittier, qui sont à la fois trois corps de théâtre atypiques et impressionnants et trois voix faisant entendre les subtilités du texte jusqu’au vertige. «La Danse de mort» déploie ainsi son envoûtante fluidité jusqu’à un final génial, retour amer et apaisé à un terrible point zéro. CCLa Danse de mort
Au Théâtre du Point du Jour, jusqu’au 1er avril.

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