Villa Gillet & Le Petit Bulletin
Immersion dans
L’Atelier des Récits 2022

Désirs d'évasion

Michel François, artiste belge étrangement méconnu en France, présente sa première grande exposition monographique à l'IAC de Villeurbanne. Et s'empare des espaces du musée avec brio et une très grande liberté. Jean-Emmanuel Denave

Quelque chose bat, palpite, à l'Institut d'art contemporain. Comme un cœur avec ses afflux et ses reflux, comme un organisme avec ses mouvements d'air et d'eau... Quelque chose croît dans les salles de musée, comme un lierre ou une herbe qui pousserait par le milieu, creusant, ouvrant des lignes de fuite et des lignes de vie dans les cloisons comme dans le regard du spectateur... Qu'il fasse des photographies, des vidéos, des installations ou des sculptures, Michel François affirme rester fondamentalement un sculpteur. Il donne naissance à des volumes, des environnements, des blocs d'affects, il donne souffle à la matière. Son travail voisine, par ses intensités libres et organiques, avec ces petits chefs-d'œuvre du cinéma que sont "Les Roseaux sauvages" d'André Téchiné ou "Les Herbes folles" d'Alain Resnais. Mêmes sensations d'être au milieu d'un flux, d'un processus, d'un devenir. À la lettre, les œuvres de Michel François se situent dans le domaine du virtuel, comme la graine contenant virtuellement l'arbre à venir. L'artiste sculpte donc aussi, d'une certaine façon, le temps. Temps en suspens d'un mouvement en cours de réalisation, de métamorphose... Tel un geste dansé, Michel François notant d'ailleurs lui-même que «la sculpture est un moyen terme entre la danse et la peinture».Multiplier les pistes
Dans la première salle du musée, un «champ» de pissenlits suspendu flotte au-dessus de nos têtes, prêt à se disséminer dans l'atmosphère... Au sol, Michel François a dessiné le plan à l'échelle 1 d'une cellule de prison. Sur un mur est gravée l'injonction «Pas tomber» et, paradoxalement, des déchets de plâtre gisent en bas de l'inscription. Sur un autre mur, une pomme en bois carbonisé laisse sa trace rectiligne et va se coller contre une autre pomme en bois clair, menaçant de la contaminer... On découvre immédiatement dans les créations de Michel François une liberté formelle, un suspens, quelques paradoxes ou oxymores, des contaminations possibles, des empreintes, et le désir tenace de s'évader. L'exposition s'intitule d'ailleurs «Plans d'évasion» (d'après le titre d'un roman de Bioy Casares). Les plans ce sont des idées, des gestes, des expérimentations artistiques, mais aussi très concrètement des lignes de fuite, l'élaboration de nouvelles géométries (symétries, labyrinthes, trompes l'œil...) réalisés concrètement dans les salles du musée. Dans un second espace, un bloc de matière noire semble avoir lui-même projeté des amas gélatineux sur des parois de verre qui l'enserrent. L'artiste montre là encore la dispersion inhérente à la vie des choses, mais aussi les limites qui lui sont imposées. La surface accueille l'œuvre d'art, elle lui impose aussi ses règles et ses frontières.Gribouiller du possible
Ailleurs, un filet d'eau coule verticalement vers une éponge, au milieu de deux «Psycho-jardins» à la surface blanche plantée de cactus. Deux salles plongées dans l'obscurité jouent de projections, d'ombres, de démultiplications simples de surfaces lumineuses comme autant d'ouvertures possibles et différentes. Une grande et superbe sculpture blanche prolifère en spirales anarchiques vers un plafond («Scribble», reconstitution en trois dimensions de gribouillis sur papier). Des mousses et des polystyrènes sourdent, éclatent ou germent au beau milieu de toiles blanches. Un poulpe géant déploie sur une surface plane ses tentacules au milieu de ses propres tâches d'encre. Une cage de verre vide se brise ; ailleurs une «cage dorée» se referme sur une simple bougie éclairant un journal financier, «comme si de manière absurde, quelqu'un lisait encore les cours de la bourse à la bougie, après la fin du monde», précise l'artiste. On découvrira encore des grappes de ballons en verre noir dont le volume représente la capacité d'expiration de l'artiste, des poches d'eau retenues au-dessus du sol, de nombreuses empreintes dans la matière du corps de l'artiste. La vie, entre retenue et expansion, entre condensation et dispersion, laisse des traces un peu partout. Celles de multiples parcours possibles, celles de franchissement de frontières et d'évasions. Il faut les suivre et les poursuivre, car les œuvres de Michel François, toujours inventives et belles, rendent la vie plus intense, plus riche, inattendue...Michel François, "Plans d'évasion"
À l'Institut d'art contemporain de Villeurbanne, jusqu'au dimanche 9 mai
Catalogue aux éditions Roma Publications.

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Jeudi 8 avril 2010 Entretien / Michel François, artiste belge exposant ses «Plans d'évasion» à l'IAC de Villeurbanne. Propos recueillis par JED

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