Blog : Cannes, Jour 11 : This is the end (photos)

"Soleil trompeur 2" de Nikita Mikhalkov. "Ha ha ha" de Hong Sang-Soo. "Film socialisme" de Jean-Luc Godard. Christophe Chabert

 Samedi 22 mai, veille de palmarès, veillée d’armes, remise des prix dans les sections parallèles. C’est la fin, donc. Dimanche retour à Lyon, d’où l’on suivra la cérémonie de clôture sur notre petit écran, avec les commentaires des critiques du "Masque et la plume" en fond sonore. On est assez curieux de voir comment Michel Ciment, éminent rédacteur à "Positif" et grand ami de Thierry Frémaux, va se dépatouiller pour trouver de bons côtés à cette compétition foireuse jusqu’au bout (de nos nerfs), puisqu’elle s’est terminée avec la projection de "Soleil trompeur 2" de Mikhalkov — on y revient dans quelques lignes… Un indice : lors de la conférence de presse de Tender son, le pénible film hongrois de la veille, Ciment posa au réalisateur cette question qui nous a laissé pantois : «Qu’est-ce que vous avez voulu dire avec le chromatisme du film ?». Nous ne sommes donc pas les seuls à finir le festival sur les rotules, même le vaillant Ciment semble carbonisé. Carbonisés, c’est ainsi que finissent les décors de Soleil trompeur 2 de Nikita Mikhalkov. Après une heure trente de somnolences (un grand merci au foutoir de la veille à cause du navet "Hors la loi"), on a préféré s’enfuir, quitte à retenter l’expérience lors de la sortie du film. Mais ce qu’on en a vu faisait penser à une sorte de Michael Bay russe, un blockbuster ruineux, où le pognon a visiblement été dépensé pour construire de gigantesques décors (dont un bout de Mer noire, histoire d’y faire flotter une mine avec deux personnages accrochés dessus ; quand on pense qu’il y a vingt-cinq ans, on avait fait un procès à Polanski pour avoir fait la même chose dans son autrement plus sympathique "Pirates"…). Ces décors somptueux, Mikhalkov les fait ensuite péter les uns après les autres, dans une obscène débauche de moyens et d’effets ratés (plans à la grue, plongées vertigineuses). Par contre, le budget "flashbacks" a été allégé : Mikhalkov repasse des séquences entières du premier volet (la comparaison est cruelle : entre temps, sa mise en scène pastorale a viré à l’emphase boursouflée). Ça avait l’odeur du navet, et on l’a tellement respirée cette année qu’on a préféré garder des forces pour la suite. Mais en sortant, une idée nous a traversé l’esprit. Ce film-là a tout du film officiel russe, et pas seulement parce que Mikhalkov est le puissant patron de l’union des cinéastes de son pays et qu’il est par ailleurs un soutien déclaré de Vladimir Poutine. Cette sensation tient aussi à son sujet, son traitement inflationniste, son désir rapace d’aller conquérir le public international après avoir annexé son territoire d’origine… Et on se rendait compte que des films de ce type, il y en a eu des tas dans cette compétition officielle qui, pour le coup, porte bien son nom. Un homme qui crie (film officiel africain), La Nostra Vita (film officiel berlusconien), Montpensier (film officiel français, avec intervention directe du ministre de la Culture pour boucler son budget), Hors la loi (film officiel algérien, même si budgétairement, le film est surtout français…). Que des daubes académiques, conformes à une certaine idée d’un pays ou d’un continent et à une certaine idée de sa culture dans sa version exportable. Quand les festivaliers cherchaient dans leur mémoire une sélection du même mauvais tonneau, l’année 2003 (celle d’Elephant et de Chéreau président du jury) revenait souvent. Mais on peut aussi se demander si 2010 n’est pas un retour aux années 50, où les pays choisissaient les films qui allaient les représenter en compétition… C’est particulièrement frappant concernant La Nostra Vita, car si on peine à trouver des contre-exemples russes, français ou africains dans les autres sélections, il y avait hors compétition le puissant documentaire de Sabina Guzzanti Draquila comme antidote à cette purge inféodée à l’idéologie actuelle du président du Conseil. Il y a plus de cinéma dans le documentaire de Guzzanti que dans la fiction de Luchetti, et un discours nettement moins officiel, au point d’avoir entraîné des protestations du ministre de la Culture italien. L’Asie fait déjà figure de grande gagnante de ce festival. En compétition, les trois meilleurs films venaient de là-bas (Poetry, Oncle Boonmee et The Housemaid), à la Semaine de la critique, un film vietnamien a remporté deux prix tandis qu’un sud-coréen, Bedevilled, a provoqué un gros buzz chez les amateurs de cinéma de genre (on l’a raté, hélas !). Et c’est encore la Corée du Sud qui a triomphé à Un certain regard. Vu le dernier jour du festival, Ha ha ha, le nouveau Hong Sang-Soo, sorte de Rohmer alcoolisé coréen, a remporté le Grand Prix de cette sélection. Si on aurait préféré voir distinguer l’excellent Mardi après noël, ou même un doublé bras d’honneur Godard / De Oliveira, il faut reconnaître que Ha ha ha n’est pas mal du tout. Hong tourne plus vite que son ombre (son dernier film est encore à l’affiche en France…), et il a une fâcheuse tendance à la paresse dans sa réalisation (Ha ha ha n’échappe pas à la règle, entièrement composé de plans fixes agités par quelques zooms hideux en guise de recadrages !). Mais son nouveau bébé est une comédie astucieuse, formidablement écrite et interprétée par le gratin des comédiens coréens, dont Yun Junghee, l’actrice principale de Poetry, favorite maison pour le prix d’interprétation féminine. Deux amis se retrouvent autour d’un verre (ou plutôt de cinquante verres !) et se racontent, entre deux toasts, leur aventure sentimentale respective. Le film donne la parole alternativement à l’un et à l’autre, mais le spectateur se rend compte qu’au cœur de ces deux histoires se trouve la même femme, une guide historique plutôt paumée affectivement dont le cœur balance entre l’un des protagonistes, et le meilleur ami de l’autre. Comme dans certains Woody Allen, Hong tient jusqu’au bout son concept et le quiproquo qui en découle : les deux ne sauront jamais qu’ils parlent en fait de la même personne… Au-delà de ce tour de force scénaristique, le film arrive à faire rire des situations les plus grinçantes — notamment quand il s’agit de parler de la dépression, d’une séparation ou de mettre en scène une dérouillée à coups de gifles en pleine rue. Ha ha ha, le titre, renvoie d’ailleurs autant au rire franc qu’à celui, gêné, qui conclue souvent les dialogues du film et qui devient, par contagion, celui du spectateur. Ha ha ha permet aussi de tirer une jolie perspective sur ce Cannes 2010. Les scènes où les deux personnages se parlent au présent ne sont pas exactement filmées, mais racontées avec des photos en noir et blanc. Ce n’est pas le premier film vu ici à utiliser le procédé : De Oliveira avait lancé le jeu dans son Étrange cas Angelica, où l’image fixe permettait un accès vers un outre-monde fantastique, comme si le cinéma n’avait d’autre solution que de retourner à son origine photographique pour espérer trouver un second souffle. L’appareil photo est ensuite devenu la grande affaire financière du festival, avec deux films tournés avec un Canon numérique mis en mode «motion picture» (autrement dit, pour le prix d’une année de paquets de clopes) : Rubber de Quentin Dupieux et La Casa muda, surprenant rollercoaster horrifique uruguayen façon Blair Witch, un plan séquence de 79 minutes dans une maison isolée où rode un tueur invisible. Le film, sans être génial, a de la gueule car il croit encore en la mise en scène (pas comme Paranormal activity !) et la fiction. Surtout, en cours de récit, l’héroïne plongée dans le noir se saisit d’un antique Polaroïd et utilise son flash pour éclairer la pièce et voir les monstres qui s’y cachent. L’idée est d’autant plus belle que plus tard, c’est un mur de photos instantanées qui révèlera le pourquoi du comment de cette histoire. Le film s’amuse ainsi à mettre en parallèle sa fabrication et son récit, de la technologie disparue à son dernier-cri révolutionnaire. Passionnant, mais pas autant que la manière dont Weerasethakul fait entrer l’art photographique dans son Oncle Boonmee. L’oncle en question a été photographe amateur. Son fils, revenu d’une longue absence transformé en homme-singe, raconte que le jour de sa disparition, il avait emprunté le matériel de son père et, dans la jungle, avait eu accès à un phénomène invisible que seules ses photos avaient pu capter. Plus tard dans le film, Boonmee raconte un rêve, un voyage dans le futur, mais ce sont des photos d’enfants-soldats riant aux côtés d’un homme dans un costume de singe ridicule qui apparaissent à l’écran. Une référence aux événements toujours en cours en Thaïlande, que le cinéaste se plaît à incorporer sous forme de gag incongru, jouant ainsi malicieusement avec le spectateur. Ce recours général à la photo comme outil, objet artistique ou élément scénaristique, est peut-être un moyen de trancher enfin l’interminable question numérique / pellicule, qui occupe les esprits depuis presque dix ans et l’apparition des caméras DV. Car la photo est avant tout une affaire de cadre, d’instants, de présence et de regard, l’insistance à saisir le monde dans son immédiateté fugace. Peu importe, dès lors, que cette photo soit le fruit d’un patient travail de révélateur (Oliveira, Weerasethakul) ou d’instantanéité (La Casa muda, Ha ha ha ou encore Weerasethakul, qui joue sur les deux tableaux). Dans tous les cas, il dit l’importance de revenir à l’essentiel : l’image juste plutôt que le discours surplombant, écueil majeur de bien des mauvais films vus cette année à Cannes. À ce titre, il faut souligner qu’un des événements du festival, était le Film socialisme de Jean-Luc Godard. Une œuvre difficile, d’autant plus difficile qu’elle ne gagnait pas à être prise en sandwich entre les autres films présentés cette année — à moins qu’au contraire, sa singularité ne lui ait permis d’imprimer durablement la rétine, là où les autres films s’effaçaient assez vite. Godard, à la poursuite depuis cinquante ans de l’image juste, l’a sans doute trouvé dans Film socialisme, mais par des moyens inattendus. Plans majestueux sur une mer d’encre ou images volées avec un portable dans une boîte de nuit, citations d’autres films ou tentative de retour vers un certain classicisme narratif (les premiers raccords dans l’axe de Godard depuis, au moins, Sauve qui peut la vie !) : Film socialisme ressemblait à une maison de cinéma ouverte à tous et à tout, dans laquelle on vient penser le monde à travers le prisme de ce socialisme qui disparaît face à la circulation folle de l’argent. Radicale ? Pas tant que ça, en fait, car Godard semble être descendue de la tour d’Ivoire. Réussie ? Pas toujours, la deuxième partie étant un peu faible. Nécessaire ? Évidemment, car s’y déploie un regard unique, visionnaire, inspiré, drôle et émouvant. Film socialisme survivra à ce festival 2010.

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