Amalric, tour et détours

Acteur prodige dont la réputation déborde aujourd’hui les frontières françaises, Mathieu Amalric signe avec "Tournée" son quatrième — et meilleur — film en tant que réalisateur. Rencontre. Propos recueillis par Christophe Chabert

Petit Bulletin : Comment avez-vous géré ces années où vous n’avez été qu’acteur et pas réalisateur ? Était-ce grisant ou frustrant ?
Mathieu Amalric :
Je n’ai rien géré du tout, c’est ça le problème. Mon histoire d’acteur vient du lycée, de mes années de timidité ; il fallait casser la coquille. Ça m’est tombé dessus grâce à Arnaud [Desplechin, NdlR], grâce à son extra-lucidité ; je ne sais pas ce qu’il a vu dont je n’avais pas conscience. Mais à partir du moment où j’ai continué à jouer, il y avait un poste d’observation dément sur comment travaillent Téchiné, Biette, Assayas. C’est amusant l’histoire de la griserie… Oui, au début, sur Comment je me suis disputé, la rencontre avec Jeanne [Balibar, NdlR], des envolées très intimes qui peuvent donner de la force pour ne pas se mentir à soi-même, pour s’approcher de désirs de cinéma. Mais au bout d’un moment, ce n’est plus du tout grisant. C’est beaucoup plus grisant d’approcher des gens qui ne savent absolument pas qui vous êtes, par exemple ces filles du New Burlesque.

Tournée évoque le moment d’un tournage ou d’une tournée promotionnelle. Est-ce que l’écriture du film s’est nourrie de ces expériences-là ?
Certainement. Au départ, c’est un texte de Colette, quelque chose d’éloigné, et aussi la fascination pour les producteurs d’une autre génération, Humbert Balsan ou Paolo Branco. Donc j’étais protégé contre l’ennui d’aller chercher des choses dans ma propre vie… Les hôtels, ça, c’est par goût. J’aime imaginer la vie des personnes qui travaillent là tous les jours. Ces rencontres, c’est immédiatement de la fiction.

Le film travaille sans arrêt à écrire de la fiction avec de la réalité…
C’est juste. On a beaucoup travaillé avec Philippe Di Folco, le co-scénariste, à la fiction avant de rencontrer les filles en vrai. On avait inventé à partir de quelques photos, de quelques articles sur le new burlesque. Je connaissais très peu de choses de leur vie, et je ne voulais pas faire semblant d’être un homme dans la tête des femmes ; c’est vraiment un film de garçon qui, à force de les regarder, imagine la vie des femmes. On avait beaucoup écrit pour pouvoir, dans l’instant, attraper un sentiment de vie non fabriquée. Ce n’était donc pas du documentaire ; les filles étaient des complices de fiction.

Ce que vous racontez sur l’écriture se retrouve dans la mise en scène …
Il y avait deux configurations très différentes. D’abord les shows ; là, c’était un vrai plan de guerre. On a eu l’intuition qu’on n’arriverait pas à attraper la force de leurs numéros si elles ne jouaient que pour la caméra, donc on a décidé d’offrir le spectacle gratuitement à des gens qui signent un papier pour accepter d’être à l’image. On était obsédé par le fait d’inclure les moments de show dans la fiction, que les moments de spectacle ne soient pas des bulles de temps à part. Ensuite, il y avait les scènes avec Mimi ou avec le groupe. Par exemple, la scène de l’interview : je leur avais dit que ce qui était drôle, c’était qu’elle parle de trucs de femmes à un pauvre type inutile, mais surtout que l’interview s’inverse, qu’elles aient envie de savoir des trucs sur Joaquim. Je ne leur avais pas dit que j’allais venir et leur dire : «Les filles, je vous paie l’hôtel.» Mais elles l’ont joué.

Cette circulation dit aussi quelque chose sur vos personnages qui évoluent dans des univers séparés mais qui sont appelés à se rapprocher…
Oui. Tout ça n’est pas théorisé, mais je fais très attention à ça. Il y a des scènes importantes où les personnages se disent des choses, mais j’ai évité que ça se passe comme ça : j’ai des choses à te dire, tu vas t’asseoir, on va discuter… Dans la vie, c’est souvent juste avant de sortir sur le trottoir que l’on entend : «Au fait, j’ai rencontré quelqu’un». Pas maintenant ! Je dois prendre le train ! C’est ça, la vie. J’ai donc essayé que ça se passe tout le temps entre deux portes, que la mise en place des plans efface les chevilles du scénario.

Cette manière d’inventer le film au tournage rappelle beaucoup le cinéma de Jacques Rozier…
Jacques Rozier est mon idole, ça fait trois fois qu’on doit faire un film ensemble. Mais il me fait penser aujourd’hui à Lenny Bruce à la fin de sa vie : il ne fait que parler de ses problèmes d’argent, de Canal+ qui l’empêche de sortir son film. C’est terrifiant ! J’avais quand même plus écrit que Rozier, je n’arrive pas encore à me libérer à ce point-là du scénario. Mais quand l’assistante Elsa Amiel nous a montré cet hôtel désaffecté, on s’est dit qu’il y avait quelque chose à inventer pour terminer le film ici. J’ai pu penser à quelque chose de la vacance, ou du groupe comme dans Maine Océan. Mais ça disparaît quand vous êtes en train de tourner.

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