Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu

Crise matrimoniale, peur de la vieillesse, stérilité créative, folie douce et raison forcenée : Woody Allen retrouve le plaisir des récits gigognes dans cette excellente comédie hantée par la gravité. Christophe Chabert

Un des moments les plus passionnants du dernier Woody Allen se situe dans son premier tiers, quand Helena (Gemma Jones), sexagénaire abandonnée par son mari, tente de convaincre sa fille Sally (Naomi Watts) de suivre les conseils d’une voyante qu’elle consulte depuis quelque temps. Réaction indignée de Sally, tandis que son époux Roy (Josh Brolin) joue les arbitres dans cette querelle familiale. Le comportement absurde et enfantin d’Helena se heurte à la froide lucidité de Sally, comme si les rôles s’inversaient : les enfants sont plus adultes que leurs parents — preuve supplémentaire, le père (Anthony Hopkins) refait sa vie avec une strip-teaseuse de trente ans son aînée. La scène est clé car, au lieu de livrer la morale du film, elle en expose tous les faux-semblants, le reste venant les démasquer dans un mélange de comédie et de noirceur indiscernables. Pour couronner le tout, Woody Allen s’offre alors un plan-séquence virtuose plutôt inhabituel chez lui. C’est une des surprises de "Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu" : on y sent la signature fameuse du cinéaste new-yorkais (pour le coup revenu à Londres), mais son cinéma s’y fait moins transparent, plus retors qu’à l’accoutumée.

Crimes et délires

Ainsi, chaque personnage conduit sa ligne de récit, progressivement autonome et solitaire : Sally s’amourache d’un bel éditeur (Antonio Banderas) tandis que Roy débute une liaison avec la jolie Pakistanaise d’en face (Freida Pinto, qui apporte une touche d’érotisme assez torride au film). Mais Roy est un écrivain qui n’écrit plus et qui va, pour épater sa belle, commettre un délit intellectuel que le sort (la fameuse balle de tennis de Match Point) lui fera payer d’une culpabilité éternelle. Sally non plus ne vivra pas paisiblement sa romance rêvée : une scène incroyable, une des plus remarquables de toute l’œuvre de Woody Allen, transformera une déclaration d’amour en dialogue à sens unique : à chaque réplique passionnée répond une phrase dont la banalité est lourde de dédain. Très subtil ou parfois étonnamment direct (la sexualité des seniors y est exposée avec crudité), le film s’achemine génialement vers le triomphe des fous sur ceux qui pensent avoir le contrôle de leur vie, des lunatiques sur les calculateurs. Ce n’est pas une question d’âge, nous dit Woody Allen, mais une sorte de philosophie de l’existence : le bonheur, comme la mort, arrive toujours sans prévenir, sous la forme d’un bel et sombre inconnu…

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