article partenaire
Quand on arrive en livre !

"The Social Network" : quand David Fincher conte la naissance de Facebook

Biopic / David Fincher et Aaron Sorkin retracent l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, de ses années à Harvard jusqu’aux deux procès intentés contre lui, dans un film passionnant et d’une folle ambition sur la naissance d’une nouvelle forme de capitaliste.

Première séquence de The Social Network : Mark Zuckerberg et sa petite amie Erica discutent autour d’une bière. Il lui explique avec arrogance l’intérêt d’entrer dans les clubs selects de Harvard, et qu’elle n’y parviendra pas sans lui ; en retour, elle le plaque sèchement, ce qui trouble à peine sa détermination. Prologue brillant où s’épanouit la verve inimitable d’Aaron Sorkin ; le créateur d’À la maison blanche retrouve ici son terrain de prédilection : les coulisses de l’Histoire racontées comme des marivaudages quotidiens, au plus près de la parole et des problèmes personnels de ses protagonistes. Restait à savoir comment le texte de ce virtuose allait être interprété par un cinéaste qu’on qualifie, par paresse, de "visuel" : David Fincher.

à lire aussi : Fincher, 10 ans d’histoire

Plus que jamais proche de l’intelligence cinématographique d’un Kubrick, Fincher a choisi d’adapter sa mise en scène à ce matériau scénaristique, ne cherchant ni à l’aérer, ni à l’agiter gratuitement, sans pour autant refuser d’y apposer une vision personnelle. C’est la première et immense qualité de The Social Network : la rencontre de deux grands artistes pour un dialogue tantôt complémentaire, tantôt contradictoire, mais toujours fécond.

Le générique en annonce les modalités : Zuckerberg traverse Harvard pour retrouver sa chambre d’étudiant. Cet enchaînement de plans de coupes est accompagné par une mélodie au piano, mais on distingue aussi, en arrière fond, de menaçantes lignes de cordes enchevêtrées, comme si derrière la simplicité de la situation se jouait quelque chose de décisif : un monde va en chasser un autre. La rigueur antique de Harvard (qui, c’est dit dans le dialogue, « existait avant ce pays »), son goût de l’argutie et de la hiérarchie vont en effet être bousculés par l’ambition de Zuckerberg, un corps nouveau, désincarné socialement, déjà numérisé.

Un héros numérique

Zuckerberg, self-made-man sans famille ni passé, crée donc Facebook comme l’expression conjointe de sa frustration et de son asociabilité, mais aussi comme une vision prophétique de l’avenir de l’humain. Le film montre son ascension, mais la raconte au moment de sa chute, rattrapé par les jumeaux Winklevoss, prototypes d’étudiants sportifs nés avec une cuillère en argent dans la bouche et programmés pour devenir des entrepreneurs, puis par Eduardo Saverin, son meilleur ami et co-inventeur du site, spolié par un contrat vicié.

Sorkin orchestre des allers-retours temporels entre les procès et les faits, ce qui conduit à en opacifier la lecture. Mais cette opacité, rien ne la trahit mieux que le visage fermé et l’absence d’émotions de Zuckerberg lui-même (et de son interprète, Jesse Eisenberg, fabuleux). Fincher fait de son héros un être insaisissable, focalisé sur sa réussite, hermétique aux événements. Zuckerberg ne mange pas, ne fume pas, ne baise pas ; son corps n’est que le véhicule de son ambition — exemplairement, il se rend à un rendez-vous d’affaires en robe de chambre… Zuckerberg est le premier homme capitaliste du XXIe siècle, un être de pure surface produit par l’ère numérique, cousin lointain du Robert Graysmith de Zodiac ou de Benjamin Button.

Son invention lui ressemble ; dans le film, il est une sorte de clone de sa page Facebook, réduit à un portrait unique et impersonnel, des images sans profondeur de sa vie quotidienne, quelques statuts en guise de répliques… Si lui réussit là où les autres échouent, c’est parce que leurs corps sont encore empêtrés dans le temps d’avant : les Winklevoss et leur approche athlétique de la compétition — dans une scène stupéfiante, la seule entièrement visuelle du film, ils perdent un championnat d’aviron sponsorisé par… Polaroïd ! Saverin et son attitude de commercial pincé, pensant qu’il faut exister physiquement pour exister socialement. Même Sean Parker, le créateur de Napster (très convaincant Justin Timberlake) croit encore dans la flambe, la drogue et le sexe facile du parvenu reaganien, ce qui le perdra.

De plus en plus seul, de moins en moins humain, Zuckerberg triomphe à mesure qu’il disparaît. Impossible, dès lors, de ne pas lire The Social Network comme une variation contemporaine autour de Citizen Kane. Kane passait sa vie à construire un empire pour s’enfermer à l’intérieur avec ses secrets ; Zuckerberg, incapable de s’adapter au monde, va le dématérialiser pour le reconstruire selon ses règles, et pouvoir vivre à l’intérieur sa névrose intime. Son Rosebud à lui, comme le souligne génialement la dernière image, inoubliable…

The Social Network
Un film de David Fincher (E-U, 2010, 120mn) ; avec Jesse Eisenberg, Andrew Garfield, Justin Timberlake, Armie Hammer...

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Vendredi 29 mai 2020 Un jeune couple pris au piège dans une maison-témoin diabolique doit élever jusqu’à l’âge adulte un bébé tyrannique comme tombé du ciel. Une fable de circonstances, entre "Le Prisonnier", "La Malédiction" et le mythe de Sisyphe. En VOD.
Mardi 3 janvier 2017 Un quart de siècle déjà qu’il retourne les perspectives cinématographiques, prend du champ avec les codes et donne de la profondeur aux grands genres. David (...)
Jeudi 12 mai 2016 Le 47e opus de Woody Allen-réalisateur semble avoir été taillé sur mesure pour effectuer l’ouverture de la 69e édition du festival de Cannes : glamour, artifices et nostalgie des vieilles bobines s’y bousculent. On passe un charmant moment, sans...
Mardi 2 février 2016 Après s’être égaré en racontant les tribulations gore d’un randonneur se sciant le bras pour survivre (127 heures), Danny Boyle avait besoin de se rattraper. Le natif de Manchester fait le job avec une évocation stylisée du patron d’Apple, première...
Mardi 5 janvier 2016 Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres,...
Lundi 13 octobre 2014 La saga Alien proposée pendant toute une nuit à la Halle Tony Garnier est non seulement l’occasion de revoir une des franchises les plus stimulantes du cinéma de SF américain, mais aussi la possibilité de constater les premiers pas de quatre...
Mardi 7 octobre 2014 Film à double sinon triple fond, "Gone Girl" déborde le thriller attendu pour se transformer en une charge satirique et très noire contre le mariage et permet à David Fincher de compléter une trilogie sur les rapports homme / femme après "The Social...
Mardi 15 juillet 2014 De Richard Aoyade (Ang, 1h33) avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska…
Mardi 22 avril 2014 Kelly Reichardt suit patiemment trois terroristes écolos qui décident de faire sauter un barrage dans un thriller au ralenti où la dilatation du temps, la beauté de la mise en espace et les soubresauts des désirs qui animent le trio confinent à...
Jeudi 14 novembre 2013 "L'affaire du Dahlia Noir", c'est l'histoire d'un meurtre non élucidé, celui d'une jeune femme de vingt-deux ans à la chevelure florale, Elizabeth Ann (...)
Mercredi 30 octobre 2013 Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert
Jeudi 10 octobre 2013 Au sein de sa pléthorique programmation, et grâce à l’implication de son Prix Lumière Quentin Tarantino, le festival Lumière fait la part belle aux redécouvertes. Cinéastes, acteurs et même chefs opérateurs, voici quelques-uns de ces soldats...
Mercredi 4 septembre 2013 On croyait Eric Powell du genre à ne fréquenter que des conventions de nerds casse-bonbons. On se trompait : le créateur du Goon, personnage parmi les plus cultes de la BD américaine contemporaine, est attendu cette semaine à la librairie Comics...
Lundi 5 août 2013 Un piteux exercice de manipulation, hypocrite et rutilant, avec un casting de luxe que Louis Leterrier n’arrive jamais à filmer, trop occuper à faire bouger n’importe comment sa caméra. Nullissime. Christophe Chabert
Mercredi 4 juillet 2012 Poursuivant son exploration des métropoles européennes après Londres, Barcelone et Paris, Woody Allen se montre bien peu inspiré face à Rome, se contentant d’un poussif récit multiple où tout sent la fatigue et le réchauffé, à commencer par sa...
Jeudi 28 juin 2012 Après un ravalement de casting, Spider-Man revient pour raconter à nouveau ses origines. Entre faiblesse des enjeux, mise en scène approximative et acteurs sous-employés, était-ce vraiment nécessaire ? Jérôme Dittmar
Vendredi 2 mars 2012 Les Rencontres Droit, justice et cinéma organisées par l’Université Lyon 3 et le Barreau de Lyon entrent cette année dans leur troisième édition. Ils convient à (...)
Jeudi 12 janvier 2012 Livre / Le titre du court essai (93 pages) de Guillaume Orignac en dit déjà long sur sa thèse : David Fincher ou l’heure numérique. Pas «à» l’heure numérique, (...)
Mercredi 11 janvier 2012 Avec cette version frénétique du best-seller de Stieg Larsson, David Fincher réussit un thriller parfait, trépidant et stylisé, et poursuit son exploration d’un monde en mutation, où la civilisation de l’image numérique se heurte à celle du...
Jeudi 22 décembre 2011 Panorama / Considérée comme une période dédiée aux films «sérieux», la rentrée cinématographique 2012 envoie un contingent de films excitants sur les écrans. Avec, déjà, quelques coups de cœur ! Christophe Chabert
Vendredi 18 novembre 2011 Dans cette fable politique où le temps remplace l’argent, mais où la lutte des classes est toujours à l’ordre du jour, Andrew Niccol semble avoir oublié de remplacer les clichés par du cinéma. Christophe Chabert
Vendredi 4 mars 2011 Le plaisant "Paul", sorti la semaine dernière, marque une nouvelle étape dans la mutation de la figure geek, entamée avec "The Social Network" de David Fincher. CC
Mercredi 23 février 2011 Adaptation pertinente d’un roman de Kazuo Ishiguro par Alex Garland au scénario et Mark Romanek à la mise en scène, cette fable glaçante et complexe sur l’aliénation à la norme invente une science-fiction au passé qui, malgré ses tics, frappe par...
Vendredi 8 octobre 2010 Analyse / Vilipendé à la sortie de Fight club, David Fincher est dix ans plus tard acclamé pour les mêmes raisons : sa capacité à créer des héros ambivalents synchrones avec l’ère numérique. Christophe Chabert
Vendredi 20 novembre 2009 De Ruben Fleischer (ÉU, 1h20) avec Jesse Eisenberg, Woody Harrelson…
Mercredi 18 février 2009 De John Crowley (Ang, 1h40) avec Andrew Garfield, Peter Mullan…

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X