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Cannes jour 7 : Du nouveau

Le Havre d'Aki Kaurismaki. Take shelter de Jeff Nichols. Snowtown de Justin Kurzel.

La vision au saut du lit de Le Havre, le nouveau Kaurismaki qui concourt sous bannière finlandaise alors qu'il a été tourné en France et en français, nous a ramené une année en arrière, quand la compétition cannoise alignait des œuvres faibles de cinéastes mineurs, peu soucieux de soigner la forme et paresseux dans leur propos. Le Havre a une odeur de fin de règne pour Kaurismaki. Son comique neurasthénique, sa direction artistique ringarde, ses acteurs monocordes, son absence de rythme, tout devient plus flagrant une fois transposé dans un contexte français et une langue qu'il ne maîtrise visiblement pas. Les comédiens, dont on ne doute pas du talent (André Wilms ou Jean-Pierre Darroussin, quand même), sont ici livrés à eux-mêmes, se débattant avec un texte impossible à base de « as-tu », « veux-tu » et « peux-tu ». Le film cherche à se raccrocher aux branches en brodant une fable très contemporaine autour d'un jeune noir sans-papier qui veut traverser la Manche pour se rendre en Angleterre. Mais Kaurismaki commet un contresens total en filmant son histoire dans une France purement folklorique faite de bistrots, d'épiciers de quartier et de flic en long imper noir et chapeau Stetson, comme échappé d'un vieux Melville. De toute façon, la mise en scène est indigne, à la limite de la démission pure et simple, et la plupart des scènes produisent une gêne goguenarde. Si on sourit parfois à une vanne sympathique, Le Havre n'arrive jamais à provoquer de réelle complicité, et encore moins d'émotion.

Kaurismaki est donc le premier habitué de la compétition à avoir failli, tandis que la tentative de renouvellement initiée par Thierry Frémaux avec les présences de Ramsay, Schleinzer, Cedar, Hazanavicius, Maiwenn et Leigh a produit des résultats très contrastés. Des révélations, il y en a pourtant cette année et elles proviennent de la Semaine de la critique, qui fête en fanfare ses cinquante ans avec une sélection de haute tenue. Le beau premier film des sœurs Coulin, 17 filles, est un candidat crédible pour une Caméra d'or, mais ce sont les œuvres de Jeff Nichols et de Justin Kurzel qui ont le plus impressionné. Nichols était très attendu après son initial Shotgun stories, qui en faisait un descendant naturel de... Terrence Malick. Take Shelter s'éloigne de cette référence écrasante et se rapproche d'un cinéma plus narratif et grand public. Mais ce que le film perd en audaces de mise en scène, il le gagne dans l’originalité de son argument et son portrait d'une Amérique inquiétante à force de vivre dans l'inquiétude.

Le héros de Take Shelter est obsédé par des rêves tellement dérangeants qu'ils le poussent à adopter des mesures préventives pour éviter que ceux-ci ne viennent se répandre dans son quotidien. C'est d'abord son chien qui en subit les conséquences, puis sa famille. Il se lance alors dans la construction d'un abri anti-tornades au milieu de son jardin, persuadé qu'un ouragan va dévaster leur propriété. À travers l'image spectaculaire du cyclone qui se profile à l'horizon, Nichols matérialise à l'écran une forme de peur universelle, celle de l'imminence d'une catastrophe contre laquelle on ne peut rien, sinon se terrer comme des animaux paniqués. Mais il maintient l’ambiguïté sur sa réelle nature : menace réelle ou projection fantasmatique des peurs de son héros ?

Surtout, la mise en scène ne donne jamais de contrechamp au glissement progressif dans la folie de son personnage (incarné par Michael Shannon, abonné aux rôles de dingo mais ici remarquablement dirigé vers une forme d’intériorité fébrile). Même son entourage (sa femme, son collègue de travail ou son frère) regarde sa névrose avec une forme d'incrédulité, comme si cette angoisse les renvoyait à leurs propres frayeurs, et plus largement encore, à celle d’une Amérique en plein isolationnisme. La patience de Nichols pour laisser le poison s'installer est assez remarquable, et si le film commence par des scènes de cauchemar choc bourrées de très beaux effets spéciaux, il continue ensuite sur un mode plus intimiste, jusqu'à l'impressionnant climax final. Le film sort en France en novembre, et on y reviendra longuement.

Deuxième choc, qui a fait fuir le public puritain du festival (là encore, la sage édition 2010 nous avait fait oublier que dès qu’une goutte de sang apparaît sur l’écran, trente spectateurs quittent immédiatement la salle) : Snowtown, premier film australien de Justin Kurzel. Au départ, un fait-divers qui a traumatisé les Antipodes : la création par un psychopathe d’une milice pratiquant la loi du talion sur des pédophiles qu’ils torturent et mettent à mort. À l’arrivée, une œuvre à la hauteur de la glauquerie du sujet. Kurzel crée le malaise dès les premiers plans, avec une musique angoissante et un réalisme poisseux dans sa peinture d’une communauté de prolos marinant dans leur jus de misère, de rancœurs et de déviances. Tout commence avec le viol de trois enfants par leur propre père. Foutu dehors par la mère, il s’installe dans la maison d’en face ; mais lorsque la maman se trouve un nouveau mec, John, la donne change. Le mec en question, plutôt jovial et agréable au premier abord, se révèle être un véritable cinglé. Il harcèle le père, notamment en vidant devant sa porte des morceaux de kangourou dépecé et écrabouillé. Débarrassé du voisin détraqué, John ne s’arrête pas en si bonne route. Il recrute le plus fragile des frères, Jamie, qui entre temps a été violé par un de ses frangins, et le pousse dans des actions punitives sauvages où John va révéler son véritable visage.

Non seulement cet homme est aussi (sinon plus) dangereux que les criminels qu’il massacre, mais on découvre tardivement que lui aussi est peut-être un détraqué sexuel, tendance sadique. Ce portrait d’un Australien moyen qui n’aime ni les pédés, ni les drogués (on ne sait pas ce qu’il pense des aborigènes, mais si on nous demande notre avis, il doit les avoir dans le nez !) trouve un écho dans notre France actuelle où un Robert Ménard fait le tour des plateaux pour dire qu’il souhaite la peine de mort pour les violeurs d’enfants. Kurzel ne recule jamais quand il s’agit de montrer les agissements et la cruauté de ce monstre assoiffé de sang, mais Snowtown vaut mieux encore que ce jusqu’auboutisme dans la violence.

Plus le film avance, plus il semble se disloquer, se perdre dans un espace-temps chaotique où les meurtres s’enchaînent sans autre forme de procès et sans aucune justification (on sait à peine qui sont les victimes). Il faut attendre les cartons à la fin pour sortir la tête hors de l’eau, et respirer un peu : le véritable John passera le reste de ses jours en prison. Rassurant ? In extremis, oui, mais Snowtown file quand même une sacrée gueule de bois !

Christophe Chabert

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