Lumière, jour 2 : Grands enfants

Portrait d’une enfant déchue de Jerry Schatzberg. Dites-lui que je l’aime de Claude Miller.

Il y a une histoire qui lie Jerry Schatzberg à l’Institut Lumière. Il a fait partie des cinéastes qui ont rejoué "La Sortie des usines Lumière" pour le centenaire du cinématographe ; quelques années après, il avait été invité pour présenter "L’Épouvantail", et la projection dans la salle du hangar fut pour lui l’occasion de redécouvrir sur grand écran et dans le format scope original un film qu’il n’avait plus revu depuis des années ; pour la première édition du festival Lumière, il avait investi le village et y avait présenté ses photographies récentes, le cinéaste retrouvant, peut-être contraint et forcé, sa vocation initiale. La photographie, de rock et de mode, c’est ce qui quarante ans auparavant lui avait permis de passer à la réalisation avec "Portrait d’une enfant déchue", présenté à Lumière 2011 dans une copie neuve fulgurante de beauté. Du coup, rien d’étonnant à le voir, ce mardi, passer la journée seul dans ce même village, assis à une table, visiblement heureux d’être là. Schatzberg est un peu chez lui à Lyon, et chacune des projections de son film est l’occasion d’un bel hommage des spectateurs, venus nombreux découvrir cette première œuvre d’une bluffante modernité. Car Portrait d’une enfant déchue est sans doute le film le plus audacieux de Schatzberg. Par son propos, qui met au centre de l’intrigue une femme (Faye Duanaway, au-delà de tout éloge), mannequin racontant ses souvenirs à Aaron, un photographe espérant tirer un film de sa vie. Ce photographe n’est pas seulement le témoin objectif de l’ascension puis de la chute de Lou Andreas Sand (pseudonyme transparent qu’elle s’est choisie à l’époque où elle était encore naïve et idéaliste) ; il en a aussi été un acteur décisif, amant éphémère et amour secret de la star. Le titre français a choisi de remplacer le «Puzzle» du titre original par «Portrait». Dommage, car dans ce «puzzle», il y a déjà toute la forme du film, qui ne raconte pas la vie de Sand de façon linéaire, mais comme un miroir brisé, dont les morceaux éparpillés puis rassemblés forment un portrait déformé par le double jeu de la mémoire défaillante (l’alcool, la drogue et les traitements de choc sont passés par là) et du mensonge (aux autres et à soi-même). On pourrait citer des dizaines d’exemples de cette fragmentation pratiquée par Schatzberg au cours du film, mais on s’en tiendra à deux, emblématiques. Lorsque Sand se dispute avec Mark (Roy Scheider), leur querelle se termine par un coup violent ; mais Schatzberg monte, de façon presque subliminale, deux versions : dans la première, Sand prend par accident une porte dans la figure, et dans la seconde, elle reçoit une gifle. Cette ambiguïté se répercute dans la séquence suivante : Sand s’est réfugiée chez Pauline, son agent, un énorme cocard sur l’œil, et elle refuse de laisser entrer Mark, expliquant que celui-ci l’a battue. Dit-elle la vérité ? Et à qui ? À son agent ou à celui qui l’interviewe ? Autre exemple, magnifique : Lou est dans une voiture avec Aaron, le photographe dont elle est amoureuse. Elle lui propose de coucher avec lui, mais auparavant, ils devront se livrer à un jeu de rôle. Elle ira dans un bar, elle s’appellera Emily, il viendra la draguer, elle acceptera de le suivre jusqu’à un hôtel, ils feront l’amour… Non seulement Schatzberg fait des allers-retours entre les instructions de Lou dans la voiture et leur application par Aaron, mais il laisse traîner sur la bande-son un bruit de ressac, celui qui baigne la maison dans laquelle la star déchue vit recluse et où, des années après, elle raconte à Aaron, comme s’il était un inconnu, la scène qu’ils ont vécu ensemble. Vertigineuse mise en abyme, où l’on ne sait plus qui se souvient de quoi, qui a joué avec qui, qui a été sincère et qui a abusé l’autre, et l’abuse peut-être encore. Ultime mise en abyme : du photographe de la fiction voulant réaliser un film au propre parcours de Schatzberg, il n’y a qu’un pas que le cinéaste, à l’intérieur de son film, n’hésite pas à franchir, en inscrivant son vrai nom sur une liste au-dessus de celui de son personnage. Le portrait de l’enfant déchue est donc aussi l’autoportrait de son amant irrégulier, revenu vampirisé l’histoire de celle qu’il a peut-être contribué à briser, par intérêt et par culpabilité. Après ce chef-d’œuvre, le film de Claude Miller Dites-lui que je l’aime semblait sortir d’un autre âge du cinéma. Devenu très rare, ayant laissé d’excellents souvenirs chez les spectateurs qui l’avaient découvert des années auparavant, le film a pris un sacré coup de vieux. Ce n’est pas qu’une question d’époque ; "La Meilleure façon de marcher", tourné trois ans auparavant, et "Garde à vue", que Miller réalise deux années plus tard, sont des films bien plus indémodables. L’ambition du cinéaste, avouée dès le début, est de retrouver, dans un contexte naturaliste très français, l’esprit des mélodrames hitchcockiens teintés de fantastique ("Rebecca", que Depardieu et Miou-Miou vont voir au début). Le mélodrame, c’est celui de ce comptable qui n’est jamais vraiment sorti de l’enfance (Depardieu), au point de ne pouvoir oublier son premier amour, Lise (Dominique Laffin), qu’il harcèle par des lettres enflammées, qu’il suit dans la rue, et dont il va chercher à briser l’entourage. Pendant ce temps-là, sa voisine (Miou-Miou) se consume d’amour pour lui, mais il la rejette, ne supportant pas que le désir d’une autre se porte sur lui. Dans sa partie la plus réaliste, "Dites-lui que je l’aime" est plutôt raté : les scènes de night-club, les personnages secondaires pittoresques (le concierge obséquieux joué par Claude Piéplu, le collègue de bureau coureur de jupons incarné par Christian Clavier), tout cela semble sortir des années 50. En revanche, plus Miller s’aventure vers l’étrange, l’inquiétude et même, dans son étonnante conclusion, le surnaturel, repoussant par la seule volonté de son personnage les limites du temps et de l’espace, plus le film est passionnant. Quant à Depardieu, il s’essayait alors à un registre nouveau pour lui : plus intérieur, moins explosif, dans la fièvre retenue plutôt que dans la passion échevelée. C’est encore un peu gauche, mais quand Depardieu tient le truc, il l’envoie très haut. Notamment dans l’époustouflante scène de dispute avec le mari de Lise, où l’acteur oscille entre le jeu enfantin avec sa proie et la violence froide du psychopathe. Sur le fil du rasoir, ultra-spectaculaire dans ses ruptures de jeu, Depardieu s’offre un grand moment d’acteur comme il en délivrera encore beaucoup par la suite. Ce serait criminel de ne pas montrer cette séquence lors de l’hommage qui lui sera rendu samedi soir à l’Amphithéâtre 3000.

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