Sens interdits, jour 5 : Petit théâtre des opérations

Théâtre / Une guerre personnelle (Russie). Nadja Pobel

Depuis 25 ans, Tatiana Frolova fait du théâtre au bout de la Russie, pour ne pas dire au bout du monde, à Komsomolsk-sur-Amour, du côté de Vladivostok, à dix heures d’avion des Moscovites qui la dirigent. La résistance, sous-titre du festival, n’est pas un vain mot pour cette metteur en scène au visage de jeune fille et qui pourtant affiche 50 ans au compteur. Née sous Khrouchtchev, elle a connu les affres du communisme («ces gens-là ont anéanti le pays et la culture, ils ont transformé les russes en esclaves» disait-elle samedi dernier lors d’une discussion avec les Tunisiens Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi). Pourtant, elle s’apprête à faire ce qu’elle n’aurait jamais imaginé auparavant : voter pour eux — les communistes — aux prochaines élections en 2012 car «c’est un acte d’opposition à l’élite de Poutine» qu’elle pourfend.
L’écrivain Edouard Limonov n’est donc pas seul dans ce combat-là ! Le temps des loups Au tableau des récriminations contre ces oligarques figure inévitablement le conflit en Tchétchénie qui, comme toutes les guerres, n’a ni justification ni sens. Frolova a trouvé le jeune auteur Arkadi Babtchenko pour la raconter. Ce journaliste de la Novoïa gazeta s’est incorporé parmi les militaires et en a ramené des témoignages qui ont ému la Russie. Il était à Grozny en 1995 quand «chaque minute était une menace de mort» et il détaille à quel point la guerre s’est infiltrée par tous les pores dans la peau de ceux qui la vivent, jusqu’à parfois même l’aimer car elle a été leur jeunesse et qu’ils n’ont rien connu d’autre. La guerre fait vieillir en accéléré et, quand elle ne tue pas, elle laisse «les yeux vides et l’âme cautérisée», écrit-il. Pour donner un aperçu précis et concret de ce qu’est la guerre, il décrit ce que c’est que de recevoir une balle dans le corps : «tu cries, tu hurles, tu as mal». «Tu as froid» ajoute-t-il comme si c’était encore pire. Et l’impact de la balle dans ce corps s’amplifie jusqu’à atteindre la taille d’un ballon de basket. Grozny's video De cette matière à vif, Tatiana Frolova a fait un véritable théâtre des opérations en utilisant la vidéo. Elle alterne la proximité avec le récit (des témoignages de comédiens-soldats filmés en gros plan qui constituent la partie la plus déchirante de la pièce) et la distance (avec un jeu de marionnettes miniatures, des tanks et des soldats découpés sur des photos et maniés par la comédienne, le tout retransmis en gros plan sur écran). Ce perpétuel zoom et dézoom, ce permanent mélange entre récit brut et reconstitution des combats de façon presqu’enfantine est une manière de rendre supportable ce qui est dit sans pourtant jamais minimiser l’horreur qui s’est déroulée sur ces terres tchétchènes.

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