Cosmopolis

Après A dangerous method, David Cronenberg signe une adaptation fidèle et pourtant très personnelle de Don De Lillo. Entre pur dispositif, théâtralité assumée et subtil travail sur le temps et l’espace, un film complexe, long en bouche et au final passionnant. Christophe Chabert

David Cronenberg a le goût du paradoxe. Quelques mois seulement après A dangerous method, où sa mise en scène baissait les bras face au rouleau compresseur scénaristique de Christopher Hampton, le voilà qui transforme le roman de Don De Lillo, Cosmopolis, en un pur objet de cinéma, dont l’origine littéraire (et, une fois sur l’écran, quasi-théâtrale) est littéralement bousculée par le regard de Cronenberg. Il suffit par exemple de voir comment Cronenberg subvertit l’idée même de chapitre à l’écran : Eric Packer, son héros, monte un matin dans sa limousine avec pour seul objectif d’aller «se faire couper les cheveux». Trader arrogant, dont la volonté de contrôle l’a progressivement insensibilisé aux soubresauts du monde (la visite du Président des Etats-Unis, un début d’émeute et même sa propre épouse, simple trophée qu’il n’a plus envie de contempler), Packer dialogue froidement avec les passagers qui se succèdent dans l’habitacle. Or, ceux-ci ne montent pas dedans : la scène commence et ils y sont déjà, comme si ils s’étaient téléporté par on ne sait quel tour de magie à l’intérieur. Et lorsqu’elle se termine, ils disparaissent aussi sec du récit, et n’y reviendront plus. En faisant de la limousine un espace irréel et mental, Cronenberg dessine les contours de la psyché de Parker. Et en choisissant le vampire Robert Pattinson pour lui prêter ses traits parfaits, il lui confère une aura surnaturelle, créature des hauteurs plutôt que des abysses qui plierait son environnement à ses moindres désirs.

Cercueil roulant

Le texte des dialogues, qui respecte à la lettre celui de Don De Lillo, introduit lui aussi cette sensation étrange : le monde que nous connaissons a déjà glissé dans une autre dimension, celle où tout est virtuel, où plus rien n’a de consistance. Tout le film cherche à redonner du poids à la chair et à l’organique là où le mécanique et le cérébral ont triomphé. C’est d’abord un long toucher rectal, puis une longue danse de séduction sexuelle, ou encore un attentat pâtissier délirant. Parfois, c’est un simple insert sur une main caressant une chaussure qui fait pénétrer l’inquiétude du vivant dans ce cercueil roulant. Mais à chacune de ses intrusions, il s’agit de faire vaciller la surface trop lisse et propre de son héros, conduisant au dérèglement général  (langage, humeur, décor) du dernier acte. Faire rentrer le chaos du monde dans un espace-temps balisé, pour le pousser à l’explosion ou à l’implosion : c’est le projet de Cosmopolis qui, comme tous les grands Cronenberg de ces dernières années, mérite maturation et méditation.

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