Leos et les bas

Six films (dont un court métrage) en 28 ans avec de grandes galères et de longues traversées du désert : la filmographie de Leos Carax est un roman.

1984 : Boy meets girl

Le programme du titre n’est pas trompeur : dès son premier film, Leos Carax s’affirme avant tout comme un metteur en scène plus que comme un raconteur d’histoires, souvent banales chez lui. En noir et blanc, il filme la rencontre entre Alex, ado lunaire, et Mireille (Perrier), comédienne rongée par le mal-être. L’influence de Godard est sensible dans les nombreuses dissonances visuelles et sonores qui forment déjà le style Carax, mais aussi dans la rumination sur le cinéma en déclin, assassiné par la vidéo.

1986 : Mauvais sang

Le tournage, compliqué, de ce deuxième film couronné par le prix Louis Delluc, va forger la réputation d’un Carax perfectionniste et irresponsable. Avec le recul, on voit bien quel mur le cinéaste s’apprête à se prendre en pleine face : alors qu’il radicalise encore son esthétique, où chaque plan doit être une œuvre en soi et où le scénario (qui entrecroise histoire d’amour, polar et trame d’espionnage) n’est que le prétexte à cette quête de la sidération, Carax engloutit des fortunes que même certains films «populaires» n’osent pas impliquer. Par ailleurs, Mauvais sang marque sa rencontre avec Juliette Binoche qui deviendra sa compagne.

1991 : Les Amants du Pont-Neuf

La légende des Amants du Pont-Neuf, c’est celle de son tournage : interrompu deux fois, marqué par d’innombrables avanies (accident de Denis Lavant, faillite de ses deux premiers producteurs, décor détruit, etc.), terminé par l’intervention providentielle d’un Christian Fechner d’ordinaire plus habitué aux Bronzés qu’au cinéma d’auteur, avec en plein milieu la séparation tumultueuse avec Juliette Binoche. Une légende qui encombrera le film à sa sortie : le plus gros budget (à l’époque) du cinéma français est un film intimiste sur deux clochards dont l’un est quasi-autiste et l’autre perd la vue. Poussant à son maximum sa logique du plan tout puissant, Carax signe une œuvre hybride, entre Nouvelle vague et réalisme poétique, Godard et Carné.

1999 : Pola X

Après avoir payé cher l’échec des Amants du Pont-Neuf, Carax revient au cinéma au festival de Cannes en présentant Pola X, libre adaptation de Pierre ou les ambiguïtés de Melville avec un Guillaume Depardieu remplaçant temporairement Denis Lavant. Le film est froidement accueilli, la virtuosité caraxienne paraissant soudain passée de mode, après une décennie où le cinéma français s’est trouvé de nouveaux chefs de file (Rochant, Desplechin, Audiard…). Une version longue sera diffusée sur arte, laissant entendre qu’une fois de plus, le cinéaste a dû ravaler ses ambitions. Mauvais message qui le conduira à une longue traversée du désert.

2008 : Merde ! (segment du film Tokyo !)

Après neuf ans de silence, Carax réapparaît par la petite porte : un sketch du film collectif Tokyo ! — les autres sont signés Gondry et Bong Joon-Ho. Petite porte, mais coup de tonnerre : c’est un Carax rageur, mordant et drôle que l’on découvre ici. Retrouvant Denis Lavant, il lui fait jouer une créature anarchiste venue d’un autre monde qui sème la terreur dans les rues de Tokyo. Il s’appelle Merde, et face aux petites caméras vidéos et aux téléphones portables devenus vecteurs principaux des images modernes, il envoie un fuck ! retentissant qui ressemble à un cri de désespoir poussé par un cinéaste plus que jamais au purgatoire, sinon en enfer, attendant son heure pour revenir parmi les vivants, comme il le fait au début d’Holy motors.

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