Ken Loach : un Prix Lumière en rouge et noir

Après trois semaines de suspense, c’est finalement le réalisateur anglais, chef de file d’un cinéma social plus noué qu’on ne le croit, qui se verra décerner le quatrième Prix Lumière en octobre prochain. Christophe Chabert

Les rumeurs laissaient entendre que le quatrième lauréat du Prix Lumière serait à chercher du côté des États-Unis. Surprise : c’est finalement un nouveau cinéaste européen qui fait figure d’heureux élu, puisqu’il s’agit du Britannique Ken Loach, 76 ans en juin dernier, et une filmographie imposante d’une trentaine de longs-métrages, dont la production s’est accélérée à l’aube des années 90, sans doute sa période la plus incontestablement passionnante.

Loach démarre, comme beaucoup de ses compatriotes cinéastes à l’époque (Frears, Mike Leigh…) à la télévision, avant de franchir le cap du grand écran en 1967 avec Poor cow (Pas de larmes pour Joy), beau mélodrame avec un formidable Terence Stamp. Dès ce premier film, Loach, à travers un réalisme synchrone avec les nouvelles vagues qui naissent un peu partout dans le monde, s’intéresse aux classes populaires anglaises et à leurs difficultés d’existence, même si le film cherche aussi à capter l’élan amoureux de la jeunesse dans un mouvement pop typique de l’Angleterre sixties. Deux ans plus tard, Kes propulse Loach dans la cour des grands. Le film est devenu un classique du cinéma jeune public, même si cette histoire d’amitié entre un gamin pauvre et le faucon qu’il a dressé est, à l’instar de L’Enfant sauvage de Truffaut, un chef-d’œuvre s’adressant à toute personne douée de sensibilité.

Le premier tournant de son œuvre, c’est la sortie de Family life en 1971. Le film dresse un implacable réquisitoire contre les méthodes de la psychiatrie moderne, incapable de soigner la dépression dont souffre une adolescente incomprise par sa famille sinon par des traitements de choc qui la consument à petit feu. Family life, c’est l’essence du style Loach : des séquences qui s’inscrivent dans la durée où les personnages s’invectivent jusqu’à l’épuisement ou se cognent les uns aux autres pour essayer de crever un insoutenable abcès. Cette alliance entre une forme de réalisme absolu et l’envie d’aborder des sujets contemporains fera la réputation du cinéma de Ken Loach, par-delà les décennies qu’il traverse.

On connaît peu le reste de son œuvre des années 70, mais les années 80 commencent avec l’intimiste Regards et sourires, où Loach montre son envie de faire la chronique des années Thatcher et de ses ravages sur la classe ouvrière et la jeunesse. Malheureusement, c’est lui qui en subit les conséquences, ne tournant ensuite qu’un seul film durant la décennie, le mal-aimé Fatherland en 1986. Les années 90, en revanche, seront une véritable apogée créative. Si Hidden agenda, qui dénonce la politique anglaise en Irlande du Nord, est reçu avec une certaine froideur, Riff Raff (1991) fait l’unanimité : vif, drôle, percutant et pourtant très pessimiste sur la situation sociale anglaise, le film est une réussite totale et démontre un des nombreux talents de Loach : celui de révéler des comédiens. Ici c’est Robert Carlyle, comme ce sera le cas plus tard avec Peter Mullan, Cillian Murphy ou Kierston Wareing. Ensuite, il tourne coup sur coup trois de ses plus grands films : Raining stones, véritable étalon du cinéma loachien, Ladybird, un de ses films les plus forts et désespérés, et Land and freedom, où il retrace le combat des communistes durant la guerre d’Espagne. Un film plus ample qu’à l’accoutumée, dont il retrouvera le souffle dans Le Vent se lève, qui lui vaudra la Palme d’or à Cannes en 2006.

Loach, qui affiche clairement son soutien à l’extrême gauche (et même au trotskisme !) n’est toutefois jamais meilleur que lorsqu’il filme dans le camp de l’ennemi. En témoigne sa dernière grande réussite, It’s a free world, où il montrait comment le libéralisme recrute ses soldats les plus zélés dans les minorités opprimées et pressées d’assurer leur survie. Ou encore la deuxième heure du sous-estimé Route Irish, variation façon Loach autour de la figure du justicier urbain transplantée dans le contexte de l’après-guerre en Irak. Comme s’il devait contrebalancer cette tendance sombre et pessimiste de son œuvre, le cinéaste a de plus en plus souvent tourné de pures comédies : romantiques comme Just a kiss, conceptuelles comme Looking for Eric (avec et sur une idée d’Eric Cantona) ou encore le récent La Part des anges. Ce n’est vraiment pas la meilleure partie de son œuvre, devenue indissociable du travail qu’il mène avec son fidèle scénariste Paul Laverty, moments de respiration entre deux films sérieux un peu trop paresseux pour être honnêtes.

On est en droit de lui préférer la veine tragique et bouleversante de Sweet sixteen, chronique d’un adolescent en manque d’amour et de ses nombreuses erreurs de parcours. Si Kes était L’Enfant sauvage de Loach, Sweet sixteen est un peu ses 400 coups, cité d’ailleurs ouvertement lors du dernier plan du film. Ce Prix Lumière honore donc une figure totale du cinéma, un auteur militant à la cinéphilie discrète mais réelle, un grand citoyen autant qu’un grand cinéaste.

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